CHAPITRE VII
Le Djérid. Oasis de Deggache. Geddada. Tozer, Nef ta, oasis de l'oued Souf. Ligne de partage des eaux du Golfe de Gabès et de l'Atlantique ; cours d'eau et affluents.
Le Djérid est une des plus riches, parmi les contrées qui bordent le Sahara. C'est, disent les Tunisiens, la vache à lait du gouvernement du bey. C'est en effet un pays privilégié, les dattes y ont une saveur particulière, et chaque année les caravanes y affluent pour faire la provision annuelle de chaque famille : on y trouve en grand nombre des habitants de Tunis, de Sousse, de Djerba, des Tripolitains, des représentants de la province de Constantine, et de toutes les tribus nomades de la Tunisie, de la Tripolitaine, même des commerçants de Rhadamès. Le pays de Djérid se compose d'une série d'oasis, dont la première en arrivant de Gafsa, par la route de l'oued Terfaoui et Gourbata, est l'oasis de El-Hammam... quarante-huit mille palmiers. La source qui l'arrose sort d'une colline de soixante mètres d'élévation qui fait partie du seuil de Kriz, et est au sud de l'oasis . Les environs de la source sont couverts d'anciennes habitations, mais les attaques continuelles ont porté les habitants à les quitter et à s'établir au milieu même des jardins. Des fièvres dangereuses les ont décimés, et la population, peu nombreuse aujourd'hui, abandonne petit à petit ses jardins, que les broussailles et les arbustes sauvages envahissent. Il faudrait cependant, de la part de l'administration, peu d'efforts pour rendre à cette oasis son antique prospérité. Quelques canaux d'irrigation en augmen-
tant la superficie du terrain cultivé, et en rendant à la culture de l'olivier et des céréales des parties autrefois productives et un canal de déversement des eaux non employées dans le chott, assainiraient l'oasis. Les habitants, aujourd'hui que nos garnisons rendent au pays la sécurité, pourraient habiter en dehors de l'oasis et échapper aux miasmes des marais. 11 nous paraît à peu près certain que des sources nombreuses jaillissent dans les jardins même de l'oasis, et contribuent à former les marécages, plus encore que le ruisseau luimême.
Parmi ces sources, il en est une qui possède des propriétés thérapeutiques. Il y a eu là des thermes romains, leurs ruines sont cachées à l'œil, il faudrait quelque travail pour les mettre à nu, mais le bain est encore fréquenté. 11 a une toiture de chaume, et les gens de l'oasis et les nomades v viennent chercher un soulagement à leurs souffrances et aussi, dit-on, des plaisirs que la morale réprouve.
Dans la régence, les impots sont en totalité versés dans les caisses du trésor beylical. Il n'en est dépensé aucune portion pour les travaux d'utilité particulière au pays qui paye les impôts. De sorte qu'il n'est jamais fait de travaux d'utilité publique. Le rôle de l'administration consiste à prendre et elle prend beaucoup.
1° Sous la forme d'impôt de capitation, tant par tête ; impôt injuste, en ce sens que le pauvre, chargé d'une nombreuse famille, est accablé sous le poids qui augmente en proportion de la difficulté de nourrir ses enfants.
2° Impôt sur les arbres dans les oasis, d'un chiffre fixe par pied, soit palmier, soit olivier, etc. Cet impôt qui, à première vue, parait être établi proportionnellement à la richesse de chacun, est nuisible, plus que tout autre à la prospérité des oasis, c'est lui surtout qui cause
leur décadence. Les agents du fisc, en effet, jaloux de faire produire à l'impôt le plus possible, imposent tout arbre, quoiqu'il soit, qu'il rapporte ou non. Aussi, dans le Djérid, on n'aperçoit jamais déjeunes oliviers, pas plus qu'à Gafsa. 11 sont tous vieux, ou n'en plante jamais. L'olivier est extrêmement lent à pousser et met près de vingt ans à donner des fruits ; or, aussitôt planté aussitôt imposé. Un homme, qui ferait une plantation de jeunes oliviers, serait donc un homme ruîué, depuis
Cakp de Tozer. {Destin de M. (yCallagkan d'âpre* une photographi
longtemps avant qu'elle lui rapporte, ruiné d'autant plus vite qu'il en planterait davantage. Us plantent cependant quelques palmiers, dans l'intérieur des jardins, jamais hors de l'enceinte. Le beylick fait tous les ans recensement sur recensement et, bien entendu, il faut que le recensement paye le voyage et les frais du recenseur. Aussi les totaux ont des différences incroyables. Bien entendu, c'est toujours le chiffre le plus exagéré qui est le chiffre adopté.
La fortune du pays va donc toujours en diminuant et il n'est pas douteux, que des étendues considérables de terrains plantés d'oliviers du temps des Romains sont aujourd'hui des dunes de sable ou des terrains désolés
3° La Douane. Au rebours de ce qui a lieu en tout pays, la douane, au Djérid, perçoit un droit sur tout ce qui sort, sur l'exportation, nuisant ainsi à la production du pays.
4° Les perceptions sur les marchés.
5° L'impôt sur les bestiaux à tant par tète, de chameau, de mouton, etc.
Avec un pareil régime administratif, il y a lieu de s'étonner que le Djérid ne soit pas un pays absolument ruiné, et, bien au contraire, il a la réputation d'être le point le plus riche et le plus fortuné de la Tunisie. Riche d'abord par l'immense production de ses dattes sans pareilles, et les autres productions de son sol, aussi par les produits de son industrie, étoffes de toute espèce en laine, de ses cuirs richement brodés, etc.
A quelques kilomètres au sud derrière la petite chaîne de collines d'où sort la source d' El -Hammam et sur le bord du Chott-el-Djérid, en face même et à cinquante kilomètres de Debabcha, dernier oasis du Nefzaoua, nous rencontrons Deggache, centre du commandement d'El-Oudian, qui s'étend sur plusieurs oasis et contient cent-cinquante-mille palmiers. Moins bien partagé que El-Hammam, Deggache n'a pas une source naturelle qui l'arrose, c'est par des travaux gigantesques que ses habitants se sont assurés le développement de leur prospérité . Ils ont fouillé les entrailles de la terre à une profondeur considérable pour arriver à l'eau et ont établi à ciel ouvert une immense conduite dont la pro-
fondeur est progressive et qui va à plusieurs kilomètres pénétrer du côté sud dans le cœur de la colline, qui la sépare d'El-Hammam et qui est connu sous le nom de Seuil de Kriz. Aussi Dieu a béni leur travail colossal et rien n'est beau comme les jardins enchanteurs de Deggache. Elle a pour chef un indigène intelligent, d'une instruction très supérieure à celle de ses coreligionnaires. Il a voyagé, visité Alger, Tunis et est très apte à lancer ses administrés dans la voie de la prospérité.
Source du seuil de Kriz,
(Dessin de M.(yCaliaghan,'faprès une photograpkû de M. Baronnet).
Il a fait venir des bananiers, des cédratiers, des mandariniers, des goyaviers, des orangers, etc. La puissaute végétation de ces régions donne à ces arbres des dimensions fabuleuses et leurs produits ont une supériorité incontestable. On trouve môme à Deggache des cannes à sucre.
Bien administrés, commandés par im homme dont
ils reconnaissent la supériorité intellectuelle et dont ils aiment la fermeté bienveillante, les habitants de Deggache sont en voie de prospérité. On peut rêver pour l'oasis une extension presque indéfinie, car le terrain cultivable est sans limite et partout sur le bord des chotts, l'eau ne manque pas non plus.
Pour le prouver, il suffit de dire que M. le colonel Roudaire a fait creuser un puits au centre du plateau qui sépare le Chott-el-Djérid du Chott-el-Rharsa et qu'il a trouvé à quarante-deux mètres, une nappe d'eau douce, inépuisable, c'est celle du reste qui produit toutes les sources qui arrosent les nombreuses oasis de ce pays.
Les traditions affirment que du temps des Romains tout le pays était couvert d'arbres fruitiers et que les oasis actuelles , ilôts surnageant au milieu d'étendues arides ne formaient qu'un seul jardin et qu'il n'existait entre elles aucune solution de continuité .
Nous pourrons travailler et planter longtemps avan ce résultat.
En face deDeggachc, le Chott-el-Djérid est immense et la traversée pour atteindre Debabcha oasis du Nefzaoua est de cinquante kilomètres. Elle est dangereuse. Nous ne croyons pas qu'il existe de chemins qui traversent le chott directement au sud. Les cartes indiquent des puits sur le bord méridional du Chott. C'est un pays à explorer.
Il est vierge, croyons-nous, et aucun européen ne l'a parcouru ; là règne la peur, les bandits des Hamâmas et des O' 1 . Yagoub, seuls s'y aventurent.
En 1883, lors de la conquête de la Tunisie, il avait été décidé qu'une petite expédition y serait envoyée et que ce pays serait reconnu aussi loin que possible dans le sud du Chott. Elle devait se rendre à Douz par Bir-
Regaa, Bir-el-Douar, Bir-bou-Krib, EI-Fouara, Sabria, etc. Si elle avait eu lieu nous aurions des données positives, malheureusement des raisons d'ordre divers l'ont empêchée et les cartes continuent à indiquer cette partie comme une région désolée, un désert sans eau. Nous ne le croyons pas. Entre les bords du Chott et les grandes dunes, il doit y avoir une région plus ou moins large,
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