‹ La conquête pacifique de l'intérieur africain: ne?gres, musulmans et chre?tiensChapitre 26 sur 36 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Physionomie du Sahara. — Partage du paya an doues, Hatninadas et vallrtei. — Poasibilite de rendre ce* valida» a. la culture des palmiers et de fixer les population* an sol. — Tendances agricoles. — Causes de son Mat de misera actuelle.

La description que nous venons de faire des routes sahariennes serait incomplète si nous ne recherchions les résultats que notre présence sur ces routes permet-

trait d'atteindre. Ils méritent d'être discutés car beaucoup ne les voient pas clairement.

Dans le Sahara notre présence rétablirait notre prestige perdu et l'idée de notre puissance, indispensables pour obtenir le respect des populations sahariennes. Elle ferait reculer l'influence ennemie des Senoussya et les éloignerait de nous ; elle ferait subir un échec à leur prestige. Ce sont là des choses dont on ne peut nier l'importance; mais nous devons viser un résultat plus complet et plus important, nous devons pacifier le Sahara. Or, pour atteindre ce but il faut absolument fixer au sol les populations Touaregs, et leur donner, pour moyens d'existence, l'agriculture et le commerce au heu du brigandage. Nous voulons essayer de prouver que ces résultats sont possibles. 1° L'agriculture. Pour que ce résultat puisse être atteint, il faut que le pays ne soit pas frappé de stérilité, qu'il soit possible d'en tirer des produits, c'est-à-dire qu'il y ait des terres de culture et qu'elles soient arrosables. Si ces deux conditions se trouvent réunies sur certaines portions du sol, les palmiers peuvent assurer la vie des populations, puisque In-Salah et ses environs, qui sont à la même latitude, sont riches par le fait de leurs plantations de palmiers. Pendant de longues années on a cru que le Sahara était une vaste mer de sables. Peu à peu, sous les efforts incessants de nos voyageurs et les renseignements de nos officiers, cette idée s'est transformée. H y a bien du sable, de grandes dunes difficiles à franchir, mais elles ne couvrent qu'une faible partie, le dixième environ, dit-on. Elles forment bien d'une façon générale une barrière entre l'Algérie et le Sahara central, mais cette barrière n'est ni continue ni infranchissable. A côté de ces dunes et couvrant peutêtre une plus grande superficie, sont les Hammadas,

hauts plateaux pierreux, sans eau et sans végétation, par conséquent sans culture possible. Telles sont les Hammada - Homra , au sud de Tripoli , le Tan - Es rouft, etc., etc.. Puis des soulèvements volcaniques tels que le Hoggar, le Tassili des Asdjers, l'Ifettesen dans le Mouydir, etc. Ces soulèvements, dont quelquesuns s'élèvent à plus de deux mille mètres, sont, sur la plus grande partie de leurs pentes, couverts de rocs, de laves et par conséquent impropres aussi à la culture ; tels sont le mont Oudan, le Tiiidest, etc., dans le Hoggar, l'Ifettesen dans le Mouydir, le Tin-Esokal, l'Atakous, etc., dans le Tassili. Mais de ces différents pics sortent naturellement des cours d'eau plus ou moins importants dont les vallées présentent des conditions différentes.

Ainsi, de l'Ifettesen du Mouydir sortent plusieurs rivières : l'Oued- Akaraba, l'Oued-Arak, l'Oued-Gharis, l'Oued-Tirhejert', l'Oued-Taglimarnackt, l'Oued-Sidi- Moussa, etc., etc. Nous ne sommes pas en état d'affirmer aujourd'hui qu'elles sont toutes susceptibles de culture, cependant il y a beaucoup de probabilités pour qu'il en soit ainsi, au moins pour deux d'entre elles, l'Oued- Akaraba et l'Oued-Arak (renseignements de M. le lieutenant Lechâtelier, qui a commandé le poste d'Ouargla). Toutes deux déversent leurs eaux dans la plaine d'In-Salah.

L'Oued-Arakaba sort du fameux défilé de Khenegel-Hadid (le col de fer, en kabyle Tioukénin) et se dirige vers le Reg (plaine) d'Adjémor. Avant d'y arriver il forme le Mader-Degganet ou Deggant, c'est une cuvette formée d'une série de bas-fonds (daïas) communiquant entre eux et couverts d'une abondante végétation. La plus touffue porte le nom caractéristique de Djénan (jardin). Au milieu se trouve un étang (bahr, mer), mare

profonde, alimentée par une source inférieure qui ne se dessèche jamais. A son extrémité nord le Deggant reçoit deux ruisseaux qui ont un cours permanent, le Tfrakrak et l'Oued-Tifirni. Quelques sources, au pied des parois de leurs gorges, y maintiennent un filet d'eau vive en toute saison. Cette région, particulièrement favorisée, est le centre de nombreux campements ; quelques Imrads (tribus surbordonnées, serfs) des Touaregs, ne quittent jamais ce point.

Cette description, parait suffisante pour prouver que le Mader Deggant est propre à la culture, puisqu'il est couvert de végétation, qu'il est arrosable, qu'une nappe d'eau à fleur du sol y existe et que plusieurs ruisseaux s'y déversent. Ces terrains se trouvant dans les mêmes conditions que ceux d'In-Salah, il n'y a aucune raison pour qu'ils ne soient pas aussi propres qu'eux à la culture du palmier.

La source de l'Oued-Arak est moins abondante que celle de l'Oued-Akaraba. Elle ne se manifeste que par quelques sources de peu de débit le long de son thalweg. Mais, comme la première, elle forme un vaste cirque de quinze à vingt kilomètres de long sur huit à dix de large. Une végétation puissante où dominent d'énormes éthels, en couvre tout le fond, autour d'un petit étang de cent mètres de long sur cinquante de large qui ne se dessèche jamais. L'Oued-Arak est, comme l'Akaraba, le rendez-vous de nombreux campements et paraît ainsi propre à la culture.

Le Haggar parait plus abrupte, plus élevé que toutes les autres montagnes du Sahara et, par suite, présenter

des couditions moins favorables, aussi parait-il être le refuge des populations les plus sauvages et les plus indomptables; quelqu'aride qu'il soit et quelqu 'impénétrable qu'il ait été jusqu'à présent pour nos voyageurs, nous savons cependant que plusieurs grandes rivières y prennent leur source et ont un cours permanent au moins pendant un certain nombre de lieues.

En première ligne l'Igbarghar, le grand fleuve de ces régions, dont la tète est au mont Hibena ou Onatelleu, qui probablement est un relief de plus de deux mille mètres.

Viennent ensuite l'oued Ahenet, l'oued Abezouegh, l'oued Tahla-Aouml dont les sources sont au Tifidest, l'oued Adélès, l'oued Tin-Terabin, affluent du Tafassasset, qui va au Niger, et tant d'autres dont les noms sont encore inconnus. Il est à peu près impossible de donner des détails sur ces vallées, cependant elles ont nue certaine fertilité puisqu'il s'y trouve des populations fixes et des villages. Nous en trouvons une nomenclature dans une note publiée par la Société de géographie de Paris, le 8 junvier 1886.

« Le plus important et le mieux connu de ces villages est Idelès, au débouché de la gorge de l'oued Igharghar, suivant Henry Duveyrier, et aussi d'après nos renseignements personnels, il y a à Idelès quelques palmiers, des figuiers et des cultures de légumes.

« Du même côté, c'est-à-dire sur le versant nord, s'échelonnent vers l'ouest, à la partie supérieure, les petits centres de Metoutek, en bas de la gorge du même nom, de Adenet, entre l'oued Adeuef et l'oued

lii-K ho/abitt:.

(Dessin de M. L. Piene.)

des conditions moins favorables, aussi paraît-il être le refuge des populations les plus sauvages et les plus indomptables; quelqu'aride qu'il soit et quelqu 'impénétrable qu'il ait été jusqu'à présent pour nos voyageurs, nous savons cependant que plusieurs grandes rivières y prennent leur source et ont un cours permanent au moins pendant un certain nombre de lieues.

En première ligne l'Igharghar, le grand fleuve de ces régions, dont la tète est au mont Hibemi ou Onatelleii, qui probablement est un relief de plus de deux mille mètres.

Viennent ensuite l'oued Ahenet, l'oued Abezouegh, l'oued Tahla-Aound dont les sources sont au Tifidest, Toued Adélès, l'oued Tin-Terabin, affluent du Tafassasset, qui va au Niger, et tant d'autres dont les noms sont encore inconnus. H est à peu près impossible de donner des détails sur ces vallées, cependant elles ont une certaine fertilité puisqu'il s'y trouve des populations fixes et des villages. Nous en trouvons une nomenclature dans une note publiée par la Société de géographie de Paris, le 8 janvier 1880.

« Le plus important et le mieux connu de ces villages est Idoles, au débouché de la gorge de l'oued Igharghar, suivant Henry Duveyrier, et aussi d'après nos renseignements personnels, il y a à Idoles quelques palmiers, des figuiers et des cultures de légumes.

« Du même côté, c'est-à-dire sur le versant nord, s'échelonnent vers l'ouest, à la partie supérieure, les petits centres de Metoutek, en bas de la gorge du même nom, de Adenct, entre l'oued Adenet et l'oued

I 1 VK MO/AB1TK,

{Dessin de M. I. Pi.w.)

-li-1 LK SAHARA

Abezoucgh, de Hohat sur l'oued Abezoucgh. Au delà de ce premier groupe, sur la route directe d'Idelès au versant sud-ouest, se trouvent ceux de Limoguen à la source de l'oued Tifagague, de Tit, de Belessa, de Selet. Les cultures de Limogneu entourent la partie septentrionale d'un marais, sur les bords duquel il existe quelques prairies, et les Imrads qui l'habitent ont quelques vaches du Soudait. A Belessa et à Tit on arrose les cultures à l'aide de fëgaguir. »

Les fëgaguir, appelés Aïu dans le sud de la Tunisie, à Gafsa et à El-Gucttar etc. , et quettara dans le sud marocain, sont des puits creusés de distance en distance et reliés par des tranchées souterraines, qui forment ainsi des canaux profonds ouverts de regards et qui conduisent les eaux au niveau nécessaire pour l'arrosage. Ce sont des travaux souvent gigantesques et qui prouvent chez ces populations une très grande capacité de travail. L'indication de travaux semblables prouve que les Hoggars ne sont point indifférents aux produits de la terre.

Nous avons encore à citer, au nord du Hoggar, la cascade de l'oued Adjelal descendant du Tifidest, chose bien rare dans le Sahara.

Au sud de la montagne, sur l'oued Tiu-Tarabin, à la partie inférieure de son cours, se trouve le village de Tazerouck. Du même coté, plus à l'est, sont ceux de Tazolt et de Agharghar (rivière en langue targui).

Il ne parait pas possible qu'à la sortie de l'Ighargbar, dans le Reg, qu'il traverse jusqu'aux dunes qui sont signalées au sud du confluent de l'oued Gharis, il

n'y ait pas de terrains cultivables et arrosables. Cette dune de Gharis forme barrière et par conséquent reçoit les eaux et peut les rendre à la culture.

M. l'ingénieur Rolland a constaté ce fait général du rôle des dunes :

« Les eaux de pluie, dit-il, ou les eaux de rivières, lors de leurs grandes crues, ne s'évaporent plus ensuite, mais tamisent et s'écoulent vers le pied des massifs de sable, où règne généralement une certaine humidité grâce à laquelle se développe une végétation spontanée parfois luxuriante. »

Or, le Reg, au nord du Hoggar,uson inclinaison vers ces dunes, et toutes les eaux qui descendent des bords sud et ouest du Mouydir, de l'est del'Eguerré et du sud du Hoggar, descendent dans cette cuvette, qui n'a pour issue que le couloir qui barre la dune de Gharis. Il n'est pas possible qu'il n'y ait pas de l'eau en abondance, vu l'étendue des surfaces du bassin.

Ainsi donc, la raison nous affirme que l'eau doit y exister, sinon à la surface, du moins à peu de profondeur, comme cela a lieu dans tout le Sahara, où les eaux de surface disparaissent toujours par 1 evaporation.

Nous avons aussi quelques faits connus pour appuyer ce que nous avançons, d'abord l'existence d'une forêt de gommiers entre l'oued Gharis et l'oued Takhmakhnakht.

Les puits nombreux indiqués dans cette région, la déposition du tirailleur Amar-ben-Aoua, qui a dit avoii campé à la pointe du mont Oudan dans le lit d? l'Ighar

ghar, sur un terrain couvert de magnifiques tamarins.

C'est affirmer la présence de l'eau.

De son côté le journal de Flatters porte : « 21 janvier, au débouché de la branche principale de l'oued Téfert sur l'Igharghar, un r'dir fmare) considérable plein d'eau à la sortie de la dune. C'est ici qu'il faut placer Aguellachen, ou mieux un des aguellach, ou élargissement d'oued avec une végétation, qui se trouvent eu nombre considérable de ce côté. — 22 janvier, même situation .

autre aguellachen, végétation. — 26 janvier, végétation abondante, grands tamarins. »

Le fait ne nous parait pas douteux, il existe là une grande nappe d'eau apparente sur certains points, souterraine sous d'autres, mais à peu de distance de la surface du sol.

tl n'est pas possible aujourd'hui, dans l'état de nos connaissances, de pousser plus loin une démonstration de ce genre, mais des ébauches de villages, une végétation abondante, des vallées, de l'eau, c'est assez pour pouvoir affirmer que dans une certaine mesure on peut fixer au sol une partie de la population, et cela avec certitude de ne pas se tromper, puisque déjà quelques fractions d'Imrad sont établies sur ces terrains et en tirent quelque parti.

Dans le Tassili, chez les Asdjers, la possibilité s'accentue, et nousp ouvons affirmer avec plus de certitude. M. Henry Duveyrier, qui a séjourné quelque temps chez eux, nous dit:

« Le Tassili des Asdjers est un grand plateau très

uccidenté ; de nombreuses vallées étroites et encaissées le découpent en caps allongés, surtout sur son rebord nord. Son rebord sud, plus élevé que celui du nord, est couronné d'un plateau supérieur nommé l'Àdrar, dominé lui-même par le pic d'In-Isokal qui est certainement un puy volcanique. D'où il résulte que la plus grande partie des eaux de ce plateau s'écoule vers le nord. Les conduits d'écoulement portent le nom d'Ighargharen (les rivières), pluriel digharghar. C'est le nom cpie porte la grande vallée d'écoulement des eaux de

El-Haouch, Zibans. (Dessin >k il. L. JVsse.

tout le massif méditerranéen qui longe le pied du Tassili et reçoit toutes les rivières qui descendent du plateau. Cette plaine basse, abritée des vents du sud, riche eu alluvions et en eaux, a peu de profondeur sous la surface du sol, est le refuge des Asdjers dans les années calamiteuses, c'est-à-dire dans les périodes de longues sécheresses. >»

Il est à remarquer que cette plaine est barrée nu sud par l'Erg, immenses dunes de sables qui s'étendent au nord, jusqu'à Ouargla. Ces Ighargharen communiquaient autrefois à ciel ouvert avec l'Igliarghar, mais

aujourd'hui des dunes amoncelées les en séparent et retiennent les eaux, qui ne rejoignent l'Igharghar que par des filtrations souterraines, pour aller plus loin arroser les riches plantations de Ouargla, Negouça et plus loin encore celles de Tuggurth, les chotts tunisiens, et sur leurs bords les superbes et plantureuses oasis du Djérid.

La fertilité de ces vallées des Ighargharen ne peut être mise en doute, puisqu'elle est affirmée par M. Henry Duveyrier, qui a habité cette région. Elle est signalée à notre attention par un fait extrêmement digne de remarques. Cette vallée se termine au nord vers un point nommé Temaçinin. Si-Ismaïl Bou-Derba, dans son voyage de R'hât, est passé par ce point, et il y a constaté la présence d'un puits artésien.

« L'eau est très bonne, dit-il, elle sort d'un puits artésien de douze mètres de profondeur, maçonné en pierre. A côté de la zaouia bâtie par Si-el-Fekri, oncle de Si-Othman, il y quelques jardins, environ cent cinquante palmiers, quelques figuiers. »

Si nous rapprochons ce fait de ce que nous savons de Tuggurth, de Ouargla, nous sommes forcés d'en conclure que la mer souterraine de ces deux dernières villes n'est autre que le cours souterrain de l'Igharghar et que sur son parcours, partout où nous creuserons des puits artésiens, nous trouverons des eaux jaillissantes. Quant à la certitude que le terrain arrosé nous permettra le peuplement en palmiers et arbres fruitiers, les preuves existent à Temaçinine, à Djanet, à Barakat, à R'hât ; tout ce pays est propre à la culture et à nourrir une population nombreuse.

En 1854, quand nous sommes arrivés à Tuggurth, si quelqu'un avait proposé ce point à la colonisation, il eût été traité de fou, et aujourd'hui que de puits creu-

ses, quel immense développement donné à ces plantations; déjà des Européens dont lçs noms sont connus y ont créé des oasis nouvelles. Il en sera de même des Ighargharen et de bien d'autres points du Sahara, quoiqu'on l'appelle le désert. Je pourrais ajouter une nomenclature des rivières, des sources, des lacs dans lesquels on constate encore la présence de crocodiles, de poissons, et qui, par conséquent, ne manquent ni de profondeur, ni d'étendue, mais on peut la trouver dans le livre de M . Henry Duveyrier, Les Touaregs du Nord* et je crois avoir assez démontré que ces pays ne sont point frappés d'infécondité, de stérilité absolue, et qu'il est possible d'en transformer une partie au moins en plantations de palmiers et en terrains de culture.

Quelles sont donc les raisons qui ont empêché les populations qui les habitent, populations dont l'existence est si pénible, dont les ressources sont si rares, d'en tirer un certain parti.

La vraie raison est l'état perpétuel de guerre dans lequel elles vivent. Lors de l'invasion musulmane, elles ont cédé le terrain devant le peuple envahisseur, qui s'est répandu partout comme un torrent, et se sont réfugiées dans ces deux forteresses qui s'appellent le Tassili et le Hoggar. Mais leur indépendance n'a été maintenue que par des luttes continuelles. Quatorze fois, dit l'historien arabe Ibn Khaldoun, elles ont renié l'islamisme après avoir été contraintes de l'embrasser, et chaque fois à la suite de guerres acharnées. Cependant, aujourd'hui encore, elles n'en ont pas admis la principale clause : La polygamie et la situation inférieure de la femme dans la famille. Chez eux, la femme est C égale du mari et jouit des mêmes droits, et même ce sont elles qui ont conservé les traditions écrites de la langue nationale. Elles possèdent généralement une instruction supérieure

à celle de leurs maris. 11 reste d'autres traces d'une civilisation passée ; partout dans leurs armes et leurs ustensiles les plus ordinaires, on retrouve la croix, et leur langue a conservé des mots latins entr'autres Angeles, Anges. Dans leurs guerres constantes, leur principal moyen de résistance a été leurs montagnes. Us y ont renfermé le peu qu'ils possèdent et ne sortent de ces forteressses que pour se lancer dans des expéditions contre leurs éternels ennemis. Tant que ces derniers ont eu sur eux une su-

Vue dk Tlggurth. (Dessin de M. (fCalhujhnn).

périorité incontestable, qui menaçait leur indépendance, ils sont restés unis entre les mains de chefs qui, dans les derniers temps, appartenaient aux Adsjers, les Oraghen. Mais lorsque la puissance d'expansion du peuple arabe a diminué, lorsque, par conséquent, le danger ne les a plus menacés à tout moment, la cohésion a cessé, le fractionnement a commencé, entraînant à sa suite les luttes intestines. Dans ces conditions d'existence, les seules qualités appréciables sont l'audace, la force du corps, l'énergie et la résistance à la fatigue; la population se fractionne en bandes, chacune d'elles agissant pour son compte. Dès lors, plus d'autorité, c'est la lutte, le combat à l'état perpétuel. Après chaque

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guerre de longue durée, les nations civilisées ellesmêmes prennent un peu cette physionomie. Il en est ainsi, à bien plus forte raison, au milieu d'espaces aussi immenses, aussi dépeuplés. On comprend facilement qu'en l'absence de toute police, de toute autorité, de toute direction, même de toute impossibilité de se grouper, chaque individualité s'accentue et n'ait plus qu'une idée, celle de l'isolement, de l'éloignement de

tous.

Cela fait comprendre pourquoi ces populations comblent les puits qui jalonnent les routes du désert. Il ne faut pas que leur pays soit d'un accès facile : l'indépendance et l'isolement seraient menacés.

On comprend aussi pourquoi aucun essai de culture n'est tenté en dehors des montagnes. Tout en dehors est pays de guerre * 3J U\ jX (bled el-baroud).

Ceux qui essaieraient de séjourner sur un point, d'y cultiver, seraient forcément assassinés, leurs cultures pillées et ravagées.

Ces faits ne sont point des inventions de notre imagination; nous les avons vus, ils existaient en Algérie, même près des grandes villes. Si on essayait de le nier, il suffirait de consulter les registres de l'administration des domaines, on y trouverait des preuves à chaque page. Nombre de terrain dont l'État français a pris possession étaient des bled el-baroud. Il est bien évident que, lorsque tout un peuple est dans ces conditions, chaque individu n'est pas très porté à la culture. Aussi, chez les Touaregs, est-elle abandonnée aux Imrads (serfs); les nobles ne consentiraient pas à s'abaisser jusqu'à la terre. Ils ne font que la guerre ou la course, et pour être toujours prêt, le Targui noble n'a pas d'habitation ; il n'a ni bœufs, ni chevaux, ni charrues, il n'a que des armes et ses meharas (chameaux de course).

Sans entrer dans plus de détails sur la vie des Touaregs, détails qui ne seraient qu'une copie du livre de M. Duveyrier, nous pouvons conclure qu'il y aura de nombreux obstacles à ce qu'ils deviennent tous des agriculteurs, mais à la possibilité de fixer les Imrads, et ils sont do beaucoup les plus nombreux, à la culture du sol.

Ce sera le résultat de la paix, et l'état de guerre qui les a éloignés de la culture venant à cesser, ils subiront la loi commune ù tous les peuples.

Après avoir démontré qu'il n'y a pas d'impossibilité, nous ajouterons qu'il y a chez eux une certaine tendance, pas générale assurément, mais enfin une tendance a rechercher les produits du sol .

Le docteur Barth nous a dit : « A K'hât, dans les jardins, on cultive généralement un peu de froment, d'orge, du blé noir ordinaire et quelques fruits. Les travaux faits par El-Hadj-Ahmed (c'est un négociant du Touat, élevé à R'hât et qui, plus tard, en est devenu le chef et y a apporté les habitudes de culture des gens de son pays), et ses plantations récentes, montrent jusqu'à quel point la culture peut y développer la fertilité du sol. Dans la partie méridionale de l'oasis, il a été creusé un (magen) réservoir de cent pieds de long sur soixante de large, où se rassemblent les eaux qui descendent en abondance du flanc septentrional de la colline voisine. Ce réservoir arrose des jardins potagers d'une grande étendue. C'est ainsi que cet homme opulent étend chaque année ses plantations. »

Plus loin nous trouvons encore : « Les Imrads des Asdjers forment une foule nombreuse et sont à même de mettre en campagne cinq mille hommes armés. Leurs établissements principaux sont la petite ville de Barakat, située à quelques lieues de R'hât, et la petite

ville de Djanet, sise dans une plaine des )>lus fertiles, à peu près à cent vingt-sept kilomètres au sud-sud-ouest d'Egeré. Cette contrée est digne de l'attention des voyageurs, tant en raison de sa position favorable que de sa population. Ces deux endroits du désert sont complètement abandonnés aux Imrads, sous la condition d'en soigner les jardins ou plantations, d'en récolter les fruits, et de payer redevance aux nobles.

ZEHIBKT EL. OUED, ZlBANS, (fifUlfl lit M. h. Pit'.^C.)

« L'oasis de Barakat peut contenir environ dix mille palmiers.

« Les jardins sont bien entretenus. 11 ne s'y trouvait que peu de blé, mais en revanche beaucoup de légumes. »

Dans le livre de Duveyrier, nous trouvons un fait bien curieux. « Sur l'un des points culminants du Tassili, à Harer, il n'y avait qu'un plateau dont la roche était à nu. Les serfs y ont apporté de la terre végétale à dos d'hommes et d'animaux, et y cultivent aujourd'hui des dattiers, des vignes et des céréales. Le

point est assez élevé au-dessus du niveau général du plateau pour que , du pied de la montagne, un homme

Femme des Oulkd Nail. (Dessin de M. O'Catlaghan.)

placé à son sommet ne paraisse pas plus grand qu'un corbeau. »

Ce ne sont donc pas devant les fatigues du travail de

la terre que reculent les Imrads ; mais, comme partout, ils veulent récolter et ne pas avoir à craindre journellement le pillage et la spoliation.

Nous devons viser à rendre ces populations laborieuses à la culture, nous devons chercher à les fixer au soi; ce n'est pas, malgré toutes les dénégations, une tentative insensée, c'est, au contraire, une œuvre de haute civilisation. Ce n'est certes pas l'œuvre d'un jour, et il nous faudra beaucoup de persistance et de suite dans nos idées.

Il est fâcheux qu'un but aussi élevé ne puisse être poursuivi sans recourir à la force. Il faut cependant nous y résoudre, puisqu'elle seule peut nous permettre de pénétrer et d'avoir des relations avec ces pays. Son emploi sera d'autant mieux justifié que notre but n'est pas la conquête matérielle du pays, du sol, mais bien la conquête morale des habitants, s'il est permis de s'exprimer ainsi.

Nous étudierons, dans un prochain chapitre, la deuxième condition d'existence des populations du Sahara, celle des ressources commerciales. Mais avant,nous allons décrire la quatrième et dernière route de terre, permettant d'arriver au Soudan, celle des grands lacs.

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