CHAPITRE XIV
Routes des grands lacs. — Zanzibar, les traitants. — L'esclavage, la traite des noirs, ses résultats. — Livingstone. — Stanley. — Œuvre de l'association internationale belge. — Les missions catholiques. — Organisation des missions en quatre centres. — Installation des missions du Tanganika et du Nyanza. — Leurs résultats. — État actuel de la question. — L'Allemagne aux grands lacs.
Il nous reste à étudier la dernière route de pénétration, celle qui, de la côte de Zanzibar conduit aux grands lacs, au centre même de l'Afrique équatoriale, d'où sortent les grands fleuves qui arrosent le continent : le Nil, le Congo, le Zambèze et le Bénoué, affluent du Niger.
Il serait trop long et trop pénible de chercher à jeter un coup d'œil sur l'histoire de ces régions. Il nous suffira de dire qu'en 1817, le saïd Medjid qui, après la mort de son père, a pris le titre de sultan de Mascate et de Zanzibar, quitta Mascate, siège de sa puissance héréditaire, pour se fixer à Zanzibar 1 . Quelles furent les causes de ce changement de résidence? Probablement, la crainte que le voisinage des Anglais lui inspirait pour sa sécurité, et aussi les profits considérables que la côte de l'Afrique orientale lui offrait.
Il est probable que, depuis longtemps déjà, les musulmans avaient pénétré dans ces contrées et y exerçaient leur atroce commerce d'esclaves.
La ville de Zanzibar, dont il fit le siège de son empire,
1. L'origine du nom de Zanzibar vient de zawj (nègre) et bar (région). C'est le même mot que Zanguebar. Dans la prononciation, les Arabes ont remplacé le g trop guttural, qui du reste, n'existe pas dans leur alphabet, par le dj (-).
renferme une population de quatre-vingts à cent mille âmes. L'île tout entière en contient le double. Les nègres forment au moins les deux tiers de cette population. Ils y représentent la classe laborieuse, soit comme hommes libres, soit comme esclaves. L'autre tiers est composé d'Arabes de Mascate, de Banians et d'Hindous musulmans.
Zanzibar est d'une malpropreté extrême, et le climat est très malsain.
Les sultans de Zanzibar, par diverses expéditions qui ne méritent pas le nom de militaires, car ceux qui composent les hordes qu'ils emploient sont de vrais brigands, portés à tous les crimes et à toutes les infamies, inspirèrent sur toute la côte une terreur profonde aux populations riveraines et établirent, en fait, leur autorité ducapDelgado au sud, jusqu'à l'embouchure du Djouba au nord, soit sur deux cent cinquante lieues de côtes environ.
« Zanzibar, dit Stanley, est le grand marché qui attire l'ivoire et les esclaves de cette région. C'est là qu'on amène les noires beautés de l'Ouhigon, de l'Ouganda, de l'Ougoyo, de la terre de la Lune, du pays des Gailas, etc., etc. »
Le même explorateur nous dit qu'il se fait, à Zanzibar, un commerce d'exportation de 15,000,000 de francs environ et un commerce d'importation de 17,500,000 francs. Les bâtiments de commerce américains, allemands, français, anglais, apportent des cotonnades, de l'eau-de-vic, des mousquets, de la poudre, des grains de verre, de la porcelaine et autres menus articles. Ils s'en vont chargés d'ivoire, decopal, de clous de girofle, de cuirs bruts, de cauris, de sésame, de poivre et d'huile de coco.
Tout le commerce est entre les mains des Arabes de
Mascate, tles Banians ut des Hindous dont Slanley nous a fait une description fort intéressante:
« L'Arabe est le même partout, sobre, lier, cruel, énergique et fanatique; presque tous sont voyageurs.
Ce sont eux qui vont à la recherche de l'ivoire. Ce sont eux qui sont en possession aussi du commerce humain, qui font la traite. C'est la partie énergique et dangereuse de la population.
« Le Banian est trafiquant de naissance ; nulle conscience, uul remords ne l'empêche de tromper son semblable, il surpasse le juif. De tous les trafiquants de cette région, c'est le Banian qui a le plus d'influence. Il détient l'argent, impose les conditions de l'usure, auxquelles il faut se soumettre. Les Hindis rivalisent avec les Banians et l'emportent peut-être sur eux en ruse et en rapacité. »
C'est à ces trois classes qu'appartiennent les terres, les magasins, les navires, la fortune et le pouvoir.
Quant à ce commerce qui consiste surtout eu ivoire, il est, comme on le verra, intimement lié à la traite, au commerce des nègres.
Dans une pareille question, faite pour soulever l'indignation de tout ce qui est digne du nom de civilisé, il faut ne donner que des renseignements certains. Aussi nous les copierons dans les récits des voyageurs qui ont vu de leurs yeux, Livingstone, Stanley et les missionnaires, qui ont entrepris la noble mission de régénérer cette race malheureuse et de la relever de la malédiction qui pèse sur elle. Beaucoup de personnes ne veulent voir, dans la traite, que la situation de l'homme à l'état d'esclavage dans la société musulmane et disent : l'esclave chez les musulmans n'est pas maltraité, il vit dans la famille à l'état de serviteur, à peu près sur le même pied que les autres, il est nourri, vêtu, logé, et l'esclave admise à la couche du maître, voit ses enfants prendre place dans la famille ; par conséquent, nous ne croyons pas aux malheurs qu'entraîne la traite. Certes, il est fâcheux de rendre esclave l'espèce humaine et de
vendre comme du bétail les malheureux qui sont réduits à cette condition, mais il ne sont pas maltraités et leur vie, en somme, est supportable.
Ce n'est pas cet esclavage que nous combattons. Dans nos sociétés civilisées, en effet, la situation de l'ouvrier est quelquefois plus malheureuse et plus dure que celle de l'esclave musulman, et la liberté dont il jouit n'est qu'un vain mot, vu que s'il est réputé libre, il est, en réalité, esclave de la concurrence, de la rareté du travail et des situations sociales contre lesquelles il est absolument impuissant. Mais, enfin, l'esclavage n'est pas ce que nous attaquons ; il en est bien la cause première, parce que s'il n'existait pas, nous n'aurions pas à déplorer la traite.
On peut lui en faire porter la responsabilité et cependant de grands efforts ont été faits par les nations civilisées pour libérer les esclaves à la côte. L'esclavage a été supprimé par beaucoup de nations, en principe sur toute la surface du globe terrestre. Le monde musulman seul aujourd'hui l'a maintenu, quoique en bien des points, on en ait réduit l'étendue, puisque tout nègre qui touche aux pays chrétiens est libre de droit et de fait aussi.
Lïvingstone a dit dans son dernier journal :
« Une barque est arrivée du nord avec un chargement d'esclaves. Dès qu'il en eut connaissance, le sultan ordonna que la barque fût brûlée. Mais le saïd a bien peu de pouvoir. Le consul de France le brave hautement ; rien d'étonnant si les Français n'acquièrent pas d'influence dans le pays, leur grand moyen pour en obtenir est de prêter leur pavillon aux négriers, de telle sorte que celui-ci couvre l'odieux trafic. »
Nous ignorons quel est le fait qui a provoqué cette boutade, mais nous ne croyous pas que personne, dans
le monde, croie que la France couvre réellement de son pavillon la traite, et nous avons la ferme croyance que le monde entier a la plus entière confiance dans la noblesse des sentiments de ses enfants, et dans leur persévérance à poursuivre partout tous les représentants de cet ignoble commerce.
Qu'est-ce donc que la traite? La traite est organisée par les marchands et se fait de la manière suivante :
Le marchand avance à un Arabe zanzibariste une somme plus ou moins forte pour organiser une caravane, et fait un traité par lequel, au retour, il lui sera payé un bénéfice, généralement au moins quinze à vingt fois la somme avancée. L'acte passé et la somme payée, le chef de la caravane, le traitant arabe, forme sa caravane et fait convention avec chacun des soldats, composés généralement de Belouchistans ou de métis. Il les habille, les équipe et les arme. Puis il achète une quantité d'armes de rechange, de cotonnades, des perles, etc., pour les échanges, et il se procure des porteurs destinés à être changés en route, de distance en distance, et qui remplacent les bêtes de somme, faisant absolument défaut en ces pays. L'expédition organisée se met en route, précédée de l'étendard du Prophète, et d'un tambour qui donne le signal du départ et des réunions en cas d'alarme. La force de ces caravanes varie suivant la première mise avancée parle négociant ; quelques-unes sont de petites armées. Le chef de la caravane, rompu au métier, a naturellement des relations avec des chefs, des petits rois nègres, et profite de leurs guerres incessantes de tribu à tribu pour s'aider dans ses entreprises, successivement des uns et des autres. Alors, lorsqu'il a trouvé un chef nègre qui lui propose une affaire, la colonne expéditionnaire se rend à portée de la tribu ennemie. La uuit, on entoure
un village, le plus important, et sans aucune provocation, dès que la première lueur du jour apparaît, on attaque à coups de fusil cette population surprise, et
M on suc n ki r CHABBOr>MKR, vicaire apostolique du Tangairika 1 .
(.Missions culholi'iucs.)
qui n'a pour défense que des massues, des flèches et des bâtons. On tue tout ce qui essaie de résister, puis
1. Monseigneur Charbonnier esl mort des suites de son séjour d ces pays malsains; il est remplacé par Monseigneur Hridoux, mu supérieur de la maison de Carthage.
on prend les hommes, les femmes et les enfants, on les met à la cangue, espèce de fourches où on fait passer la tête, et qu'on attache les unes aux autres, puis tous ces gens sont liés par les mains et forment une ou plusieurs files.
De plus, on emmène tous les troupeaux, on ramasse tout Ti voire, les vivres que Ton peut trouver. On charge cet ivoire et ces vivres sur le dos des malheureux, et on met le tout en route. Arrivé chez le roi nègre qui a aidé à l'expédition, on lui vend des bestiaux pour de Ti voire. On lui cède aussi des esclaves en échange du même produit. Il est rare que dans ces marchés une cause de dispute ne naisse, car non seulement le chef de l'expédition a droit au bénéfice d'ensemble, mais chacun des misérables qui l'accompagnent fait naturellement pour son compte un petit commerce, où il lui faut son bénéfice particulier. Il prend, yole, tue au besoin sans que personne s'en occupe, m y mette le moindre obstacle. Aussi les individus isolés, les femmes rencontrées seules près et même dans les villages, les enfants rencontrés pendant la route, sont enlevés, et cela à un point tel, que Livingstone nous raconte la peine qu'il eut à faire relâcher la femme d'un roi qui l'avait reçu et hospitalisé.
Souvent même la dispute est volontaire et organisée par le traitant. Alors on traite l'ami comme on a traité l'ennemi. Quand on a ruiné toute la contrée, brûlé tous les villages, massacré les hommes et mis à la cangue tout le reste, on va recommencer ailleurs.
Le prétexte est toujours facile à trouver, ainsi que le prouve le récit du pillage d'un marché que donne Livingstone dans son deuxième volume.
« 15 juillet. — Quinze cents personnes environ se trouvaient au marché. En arrivant sur la place, je rencon-
trai tout d'abord trois hommes que Dagammhé (le chef de la bande des négriers) a récemment amenés d'Oudjigi. Je m'étonnai de voir ces hommes avec des mousquets et fus sur le point de leur reprocher detre là avec des armes, ce que ne font jamais les habitants ; mais j'attribuai cela à leur ignorance des usages du pays et, la chaleur étant sufFocante, je résolus d'entrer chez moi.
« Comme je m'éloignai, je vis un de ces hommes marchander une poule et s'en emparer. Je n'avais pas fait trente pas en dehors de la place, qu'une double détonation m'apprit que le massacre commençait. La foule s'élança de tous côtés, chacun jetant ses marchandises et prenant la fuite. Les trois hommes continuaient à tirer sur les groupes qui étaient en haut du marché, quand des volées de mousqueterie partirent d'une bande postée en bas, près de la crique, et dont les coups se dirigeaient sur les femmes qui se précipitaient vers les canots.
« Une cinquantaine de pirogues étaient là, pressées les unes contre les autres. Les canots ne pouvaient pas sortir tous à la fois, la passe étant trop étroite et, voulant tous partir, ils s'en empêchaient. Hommes et femmes, entassés dans les barques, blessés par les balles qui continuaient à pleuvoir, sautaient dans l'eau et s'y débattaient en criant. Les coups de feu continuaient, tombant sur les faibles et sur les blessés. A chaque fois disparaissaient des têtes, les unes tranquillement, elles coulaient à fond et rien de plus, tandis que, à la place des autres, on voyait des bras se tendre vers le ciel, puis disparaître aussi.
« Peu à peu toutes les têtes disparurent. Les Arabes eux-mêmes estimèrent le nombre des morts entre, trois cent trente et quatre cents, et ils sont bien loin du compte.
« Dans leur acharnement, les hommes qui fusillaient près des canots ont tué deux des leurs.
« Mon premier mouvement fut de décharger mon pistolet sur les assassins, mais Degammbé protesta contre mon immixtion dans une querelle sanglante : je dois m'estimer heureux d'avoir cédé à son avis.
« On ne saura jamais le nombre de ceux qui ont péri.
<( Tous les gens du marché qui ont pris la fuite de ce côté-ci ont été poursuivis et dépouillés par les gens du camp, et pendant des heures, des femmes de la suite des traitants recueillirent et emportèrent des charges de ce qui était resté sur place.
« Ce matin, seize villages étaient en feu. Cette bande d'incendiaires et de meurtriers a passé toute la nuit et toute la journée du 16 parmi les ruines qu'elle a faites à se gorger de chèvres et de volailles. Ce soir, elle a repris son œuvre; vingt-sept villages sont détruits. »
Livingstone nous dira lui-même la souffrance, les tortures de ces gens libres hier, de ces femmes reines hier, aujourd'hui esclaves, pendant les longues marches qu'il leur faut faire. Quels horribles moyens emploient ces bourreaux, pour les forcer à suivre, comment on les fait mourir quand leurs forces sont épuisées et que la faim et la fatigue leur ont ôté toutes leurs forces.
« 19 juin. — Passé près d'une femme attachée à un arbre par le cou, elle était morte. Les gens du pays nous expliquent qu'elle ne pouvait pas suivre la bande et que son maître n'a pas voulu qu'elle devînt la propriété de celui qui la trouverait, si le repos pouvait la remettre. Ce n'est pas la première femme que nous voyons attachée de la sorte. Une autre avait été poignardée ou tuée d'une balle, car elle gisait dans une mare de sang. La réponse que l'on nous fait est toujours la même. Le propriétaire de ces victimes ne pou-
vaut [Jus lu faire marcher et furieux île la perte qu'il
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en «prouve, soulage sa colère en tuant l'esclave qui tombe de fatigue.
« 27 juin — Aujourd'hui, vu un homme qui est mort de faim.
2fifi LE SOUDAN
« Un do nos gens s'est écarté du sentier et a trouvé une quantité d'individus, la fourche au cou, esclaves abandonnés par le traitant qui ne pouvait plus les nourrir. Ils mouraient de faim et n'avaient plus la force de parler.
« 30 juin. — Vu une autre femme attachée à un arbre. Il y a sur le chemin tant de fourches à esclaves gisant çà et là qu'une puissante caravane a dû y passer. En effet, la caravane de Sef (Arabe de Zanzibar) compte onze divisions, ayant chacune leur commandant, et il ne s'y trouvait pas moins de soixante à soixante-dix traitants. Les sous-chefs ont à leur tour des subalternes et chacun a sous sa direction cent trente à cent cinquante esclaves.
« 1 er août. — Vu le campement d'une autre bande arabe, on y comptait dix parcs dont chacun, d'après le nombre de feux, devait renfermer quatre-vingts à cent esclaves. »
Laissons maintenant la parole à Mgr Lavigerie :
« Dès les premiers jours, les fatigues, la douleur, les privations en affaiblissent un certain nombre. Les femmes s'arrêtent les premières. Alors, afin de frapper d'épouvante ce malheureux troupeau humain, les conducteurs les flagellent ou les assomment. Chaque fois que quelqu'un s'arrête épuisé, le même spectacle recommence. Quelquefois, spectacle plus terrible encore, qu las attache par le col aux arbres du chemin et on le» voue à mourir lentement de faim ou à être dévorés vivants par les bêtes féroces.
« Le soir, à la halte, ces marchands d'hommes, instruits par l'habitude, voient, d'un coup d'œil, quels sont ceux qui sont près de succomber à la fatigue ; alors , pour épargner la faible dépense de leur nourriture, ils les assomment ou les laissent mourir de faim, et c'est à côté de leurs cadavres que les autres mangent et
dorment. Parmi les jeunes nègres arrachés par nous à cet enfer et rendus à la liberté, il y en a qui se réveillent chaque nuit, pendant longtemps encore, 1 en poussant des cris affreux. Ils revoient, dans des cauchemars sanglants, les scènes abominables dont ils ont été témoins.
« Et la marche dure ainsi plusieurs mois. La caravane diminue chaque jour. Si, poussés par ces maux extrêmes quelques-uns essaient de fuir ou de se révolter, leurs maîtres féroces, pour se venger d'eux, leur tranchent les muscles des bras et des jambes à coups de sabre ou de couteau, et les abandonnent ainsi, attachés aux arbres ou à leurs cangues le long de la route, où ils meurent de faim ou sont la pâture des bêtes féroces. »
On calcule que chaque année quatre cent mille nègres sont les victimes de ce fléau. La traite des noirs n'est pas un fait local, spéciale à telle ou telle contrée du continent africain, partout elle règne, entraînant avec elle son hideux cortège de souffrances, de tortures , et dépeuplant des espaces considérables. C'est ce que nous allons essayer de prouver, par les opinions des explorateurs seuls experts en la question.
Burton nous a dit : « L'Afrique baigne dans son sang. Dans l'état actuel, l'Africain ne veut plus travailler, toute son ambition est de se procurer des nègres. De là, un état de guerre qui s'éternise, les razzias, les invasions se succèdent. Le fort attaque le faible, emmène le bétail, brûle les hameaux, s'empare des sujets du vaincu, et les vend au premier traitant qui passe. Ainsi, les habitants de cette terre féconde sont transformés en loups qui se dévorent, et chose à peine croyable : on voit des mères qui vendent leurs enfants pour quelques bagatelles et sans qu'une seule larme vienne mouiller leurs paupières. »
2<i8 LE SOUDAN
Baker nous a décrit, dans des termes plus énergiques encore, le dépeuplement du Haut-Nil et des contrées qu'il a traversées. Là, de vastes étendues sont aujourd'hui inhabitées, la population entière a disparu ou a été obligée de fuir devant ces bandes de monstres à faces humaines qui les ravagent. Enfin, dans des contrées bien lointaines, au Bornou, le docteur Barth nous a appris qu'à ces distances considérables, la traite était aussi en pleine vigueur.
« Les coffres des hauts dignitaires du Bornou étaient vides, il importait de les remplir. On met en route une véritable armée, on arrive à Mousgan; le pays est délicieux; de vastes champs parsemés de villages, de grands arbres, des greniers soigneusement construits, des mares creusées de main d'hommes, des chemins bordés de haies bien entretenues, des tombeaux annonçant le respect des morts. Une heure après, villages et greniers étaient en ruines, les femmes et les enfants capturés, et cent soixante-dix hommes, à qui les chasseurs avaient de sang-froid coupé la cuisse, attendaient que l'hémorragie terminât leurs souffrances. »
Des tribus entières disparaissent aussi, Stanley va nous rapprendre. « Ceux-ci (les Vouadaï) prédominaient au levant de l'Ousagara. Mais les marchands d'esclaves, portant la ruine avec eux, livrèrent cette belle race à des bandes composées de métis de la côte, d'esclaves marrons, de criminels échappés aux lois de Zanzibar, de voleurs d'enfants, de détrousseurs de caravanes. Les bandits organisés par les traitants, fournissent bientôt à ceux-ci des Vouadaï. La vente de ces captifs, d'une beauté de formes et d'une intelligence remarquables, fut à la fois rapide et fructueuse, et les razzias se multiplièrent. Depuis longtemps, il ne reste plus qu'un petit nombre de Vouadaï, presque tous ont été arrachés, de
leurs demeures. Mais l'horrible chasse n'est pas terminée, elle continue sur les tribus voisines. »
Livingstone nous dit également :
« 8 septembre. — Ici, la destruction est récente, c'est l'œuvre des Masiuingas, tribu Acahaoue. Pour fournir aux demandes des Arabes, ils ont presqu'entièrement dépeuplé, sur un espace de trois à quatre milles, la bande féconde qui se déroule entre le lac et les montagnes. Il est douloureux de voir des crânes et des ossements épars ; on voudrait n'y pas faire attenlion, mais leur vue est si frappante qu'il est impossible de ne pas les remarquer. »
Et ailleurs :
« Quand j'ai rendu compte de la traite de l'homme dans l'est de l'Afrique, je me suis tenu très loiu de la vérité, ce qui était nécessaire pour ne pas être taxé d'exagération ; mais, à parler en toute franchise, ce sujet ne permet pas qu'on exagère ; amplifier les maux de l'affreux commerce est tout simplement impossible. Le spectacle que j'ai eu sous les yeux, incidents communs de ce trafic, est d'une telle horreur, que je m'efforce sans cesse de le chasser de ma mémoire, et sans v arriver. Les souvenirs les plus pénibles s effacent avec le temps, mais les scènes atroces que j'ai vues se représentent, et la nuit me font bondir horrifié par la vivacité du tableau. »
Le docteur Barth, nous dit aussi sur Je même sujet :
« Pour pouvoir apprécier, à sa juste valeur, le degré de cruauté de ces chasses à l'esclave, il faut remarquer que non seulement ou n'emporte que les jeunes prisonniers en massacrant les vieux, mais que la famine suit ordinairement ces razzias, et tue une foule de ceux qui ont eu la chance d'échapper au massacre. »
Et plus loin :
« Plus d'un lecteur, j'en suis cou vaincu, se sera demandé en pensant à ces inhumaines chasses d'esclaves, s'il ne serait pas d'une politique plus sage de la part des États musulmans de laisser les malheureuses peuplades cultiver paisiblement ces belles contrées, en se contentant d'exiger d'elles un large tribut ; à la vérité, abstraction faite de ce que les musulmans sont sourds aux souffrances des malheureux païens, parfaitement méritées à leurs yeux, on se demandera quel serait le tribut qu'ils pourraient leur imposer. Mais tout cela changera évidemment, dès que l'on aura établi des relations commerciales, paisibles et régulières, au cœur même de ces pays, ouvrant ainsi des débouchés à leurs produits, tels que le coton, le beurre végétal, les amandes de terre, l'ivoire, les cornes de rhinocéros, les fibres de VAsclepea gigantea, la cire, les cuirs, etc., etc. »
C'est une généreuse erreur, mais il est certain que si les musulmans avaient voulu, rien ne les empêchait de faire honnêtement et paisiblement le commerce de l'ivoire, les indigènes de tous ces pays étant tout disposés à ces transactions. Ce sont les musulmans qui, par leur vil appât des gains, ont voulu ajouter aux bénéfices légitimes de ce commerce, la traite et toutes les horreurs qu'elle entraîne.
« Presque toujours, écrit Schweinfurth, les agents des traitants sont des fakis (personnages religieux), qui regardent la traite des nègres comme un accessoire ordinaire de leurs attributions. Le Coran d'une main, le couteau à eunuques de l'autre, ils vont de zériba en zériba (villages, enclos), menant littéralement ce qu'ils appelent une vie de prières, ne disant pas une parole sans invoquer Allah et son Prophète, et associant à ces
pratiques religieuses les infamies les plus révoltantes, les cruautés les plus atroces.
« Tels sont les actes de ces hommes qui se posent en piliers de la foi musulmane. Inutile de discuter avec eux sur le dogme, la question est de pure moralité. L'histoire du mahométisme n'est partout que celle du mal ; fils du désert, l'Islam fait un désert de tous les lieux où il pénètre, détruit chez l'homme tout sentiment fécond; tous les peuples qui ont suhi son influence se sont figés en une masse homogène d'où a disparu tout caractère de nationalité ou de race.
« Il n'est pas vrai que l'Islam soit susceptible de progrès, l'en croire capable est une illusion.
« Toutefois, ce qu'il y a de plus douloureux dans cette chasse à l'homme, c'est la dépopulation. Des cantons entiers sont convertis en désert. Les Turcs et les Arabes prétendent qu'ils ne détruisent que des tribus sans valeur qui, si elles multipliaient, ne profiteraient de leur nombre que pour s'exterminer les unes les autres. Je pense différemment. De nos jours l'Afrique ne peut rester plus longtemps à l'écart ; nous avons besoin d'elle, de ses productions, de ses marchés. Cette terre colossale doit participer au labeur commun et prendre part au commerce du monde. Pour cela, il ne faut plus d'esclavage. Plutôt que de laisser la traite décimer les indigènes, mieux vaudrait que les Turcs, les Arabes, tous les peuples fainéants disparussent de la terre. Dès qu'ils travaillent, si peu que ce soit, les nègres, par cela seul, valent mieux qu'eux. »
Mais il faut reconnaître que le mal a dépassé même les prévisions des musulmans. L'introduction des armes à feu, résultats d'échange, a produit dans l'intérieur un phénomène semblable a celui de l'incendie qui s'étend de proche en proche. Les tribus armées les premières
se sont ruées sur celles qui ne l'étaient pas parce qu'elles étaient plus loin de la côte, et ont exercé contre elles I96 mêmes cruautés qu'elles avaient apprises des Arabes, et cela avec encore moins de ménagemeuts ; elles ont accompli la destruction complète des populations et des villages et ont transformé en désert des pays autrefois riches et peuplés. Tout le monde a été tué, a fui ou a été mené en esclavage.
Non, on ne doit pas craindrc.de le répéter, jamais les musulmans, avec leur égoïsme féroce, leur brutalité et leur vil appât du gain, n'y mettront un terme, et nous pensons que les commerçants européens, eux aussi, ne feront pas les efforts nécessaires.
Il faut, pour en venir à bout, des idées plus élevées, un dévouement plus grand envers l'humanité, un spiritualisme plus ardent, des sentiments plus détachés des biens de la terre que ceux produits généralement par les habitudes du négoce.
Livingstone en a eu le pressentiment. C'est une idée à laquelle il revient souvent:
« Je voudrais dire aux missionnaires : Allez trouver les vrais païens, vous ne saurez combien vous êtes braves qu'après avoir mis votre bravoure à l'épreuve. Laissez les tribus de la côte et consacrez-vous ardemment aux sauvages, comme on les appelle, et vous trouverez chez eux, à côté de grands défauts, beaucoup à aimer et à admirer. C'est aux naturels que les missionnaires doivent consacrer leurs temps. »
Enfin, près de sa mort héroïque, au terme de son voyage, il s'écrie : « Puissent les bienfaits du Ciel descendre sur quiconque, américain, anglais, turc, aidera à guérir cette plaie saignante de l'humanité... »
Le vœu de ce voyageur intrépide qui a tant contribué à faire connaître l'intérieur de l'Afrique a été recueilli
par Stanley, son émule. Ce dernier qui, en 1869. avait entrepris, sous l'impulsion de son directeur, M. Benett, du New- York-Herald, d'aller à sa recherche, l'avait retrouvé après avoir surmonté nombre de dangers et de difficultés. Il s'était laissé séduire par sa bonté, sa noble grandeur, sa ferme volonté, sa droiture inaltérable, bien plus, par tout le côté religieux qui débordait en lui.
« Jusqu'au jour où je l'ai rencontré, dit-il, en vrai reporter, je ne ressentais pour lui nulle affection, il n'était pour moi qu'un but, qu'un article de journal, un sujet à offrir aux affamés de nouvelles, un homme que je cherchais par devoir et contre lequel on m'avait mis en défiance. Je le vis et je l'écoutai : j'avais parcouru des champs de bataille, vu des révoltes, dçs guerres civiles, des massacres. Je m'étais tenu près des suppliciés pour rapporter leurs dernières convulsions, leur derniers soupirs, jamais rien ne m avait ému autant que les misères, les déceptions, les angoisses dont j'entendais le récit. Je commençais à m'apercevoir que d'en haut Dieu surveille justement les affaires des hommes, et à reconnaître la main d'une Providence qui dirige tout avec bonté. »
Ce qu'il dit là est plus vrai qu'il ne le croit lui-même, car, à partir de ce moment, il va devenir un des moyens de la Providence .
« Livingstone, dit-il, est un missionnaire; la piété prend chez lui ses traits les plus aimables, elle règle sa conduite non seulement envers ses serviteurs, mais à l'égard des indigènes, des musulmans, en un mot de tous ceux qui l'approchent, elle a adouci, affiné cette nature ardente, cette volonté inflexible et fait de cet homme, d'une effrayante énergie, le maître le plus indulgent, le compagnon le plus sociable. Tous les jours il réunit son petit troupeau, lui fait la lecture des
prières ainsi que d'un chapitre de la Bible, puis il prononce une courte allocution ayant rappport au texte qu'il vient de lire. »
Évidemment cette attitude, cette piété, ont profondément frappé Stanley. Aussi, il se voue à compléter l'œuvre de son héros et il entreprend le voyage à travers l'Afrique, qui est en réalité la plus grande entreprise moderne. Ce sont les récits des voyages de Livingstone et de Stanley qui passionnent 1 opinion publique, dont la pression va amener des résultats décisifs.
D'abord, en 1876, S. M. le roi des Belges fonde une association internationale destinée à fournir de l'argent et des hommes, en provoquant le concours de toutes les nations civilisées, et en obtenant des souscriptions et des dons volontaires. De tous côtés, de toutes les bourses, les fonds abondent. Le roi en tête concourt, avec une générosité royale, à former le budget de cette nouvelle croisade. Sous une aussi vigoureuse impulsion, le programme s'établit. 11 consiste à créer quelques stations à la côte, espèces d'entrepôts destinés à fournir aux voyageurs des renseignements, des moyens d'existence et d'exploration et, dans l'intérieur, un nombre de stations toujours croissant, en commençant par les points indiqués par Livingstone, Stanley et les autres voyageurs, comme les plus favorables.
Le personnel ne pouvait manquer pour une si noble entreprise. A l'appel de leur roi, officiers, savants répondirent àl'envi et offrirent leurs services, prêts à affronter tous les périls. Beaucoup payent de leur vie ce noble enthousiasme, mais ceux qui tombent sont vite remplacés. La Société internationale belge soutient généreusement tous ces efforts. Aussi, sous cette puissante impulsion, ce pays inhospitalier est parcouru de Zanzibar au Tanganika, des stations sont fondées sur le lac même à
Karèma, et Stanley jalonne le cours du Congo d'établissements qu'il crée en remontant vers la source.
Non contents de cet ell'ort déjà considérable, les officiers belges explorent les affluents du Congo, les
bassins du Quillou-Niadi et vont créer des stations et entamer des relations avec les peuples de l'intérieur.
Le jour semble être proche où les réprésentants de l'Association internationale belge, partis de l'Orient et de l'Occident, vont se donner la main dans ces régions des lacs d'où sortent tous les grands fleuves du continent africain. La conférence de Berlin reconnaît ces efforts en attribuant à la . Société belge l'État libre du Congo pour y concentrer son action. Elle abandonne aux missionaires français ses. stations des grands lacs et en fonde un grand nombre d^utres dans cette vallée. Les Pères du Saint-Esprit ont fondé plusieurs établissements sur la côte orientale d'Afrique ainsi que dans l'intérieur, mais à peu de profondeur; ils ne dépassent pas en moyenne soixante à soixante-quinze lieues.
Leur établissement central à Bagamoyo est magnifique; c'est une véritable école d'arts et métiers qui rend de grands services et est admirablement dirigée. Il fut fondé en 1863, dans le dessein d'aider et de soutenir les autres.
Ils ont également des missions à la côte de Guinée et au Congo belge et français, qu'ils ont remonté jusqu'à Brazzaville et aux abords de Équateurville . Ils ont fait une reconnaissance du Kassaï, puis l'ont abandonné.
Les Pères du Saint-Esprit élèvent, dans leur établissement de Bagamoyo, environ deux cents petits nègres achetés aux caravanes ou abandonnés par elles et recueillis ou pris par les croisières sur les bateaux négriers et donnés par les consuls. Ils donnent à ces enfants une instruction primaire, puis ils leur apprennent à tous un métier, maçon, menuisier, charpentier, forgeron, etc., etc., de façon à les mettre à même de de vivre en travaillant.
A rétablissement ils ont joint une terre d'assez grande dimension divisée en portions qu'ils donnent à chaque nègre devenu adulte, lorsqu'ils Font marié. Ils lui apprennent la culture et forment ainsi de petits villages où chacun vit du produit de son travail, sur lequel l'établissement prélève une légère portion pour l'entretien des jeunes nègres et aussi pour l'agrandissement de la maison. Les Pères du Saint-Esprit préparent aussi quelques-uns de ces enfants à servir de guides ou d'interprètes aux caravanes de missionaires qui pénètrent dans l'intérieur. Institution des plus utiles car, en dehors de ces jeunes gens ainsi préparés, les guides sont toujours ou presque toujours des êtres sans foi, qui trompent et trahissent ceux qu'ils conduisent.
Généralement, les Pères se louent beaucoup de leurs enfants, ils se montrent reconnaissants, fidèles, et il est rare qu'une fois instruits et chrétiens ils cherchent à s'enfuir et abandonnent le droit chemin.
Cet établissement de Bagamoyo situé près de la côte rend les plus grands services. C'est là que se forment les caravanes, que les voyageurs trouvent de précieux renseignements. Stanley en a fait le plus grand éloge.
L'utilité et les services rendus sont reconnus par les Arabes eux-mêmes, qui n'ont jamais, jusqu'à présent, manifesté d'hostilités contre eux et n'ont jamais essayé de leur enlever aucun enfant.
Le climat de Bagamoyo est malsain et les fièvres entretenues par les marais environnants y sont en permanence et personne ne reste quinze jours sans lui payer tribut. Cependant la mission est en pleine voie de prospérité :
Son Éminence le cardinal Lavigerie, dans un livre intitulé: A F assaut du pays des nègres, nous a initiés
aux efforts faits par l'Église catholique. Assurément, elle ne pouvait rester en arrière de ceux tentés par la Société internationale belge. Mais, visant plus haut que les besoins matériels des populations, son origine, sa mission dans le monde, exigent d'elle qu'elle conduise ces sauvages et malheureux peuples à la civilisation, par leur conversion aux lois de Dieu.
La Société belge, elle, avait pour règle de borner ses efforts à la science, au commerce et à l'industrie, et de laisser de côté toute idée religieuse. Quelque difficile qu'il soit de moraliser et de relever une population tombée aussi bas sans le secours d'une idée religieuse, elle s'était décidée à l'essayer. Elle ne pouvait faire autrement, ayant résolu, dès le principe, d'admettre dans son sein tous les éléments sans distinction, et de faire appel à toutes les bonnes volontés.
Dès 1877, la question équatoriale était posée devant le chef de l'Église catholique, le pape Pie IX. Devant les besoins de ces populations, dont quelques-uns portent le chiffre à plus de cent millions, devant leur misère, les cruautés dont elles sont victimes, devant leur abandon moral, le chef de l'Église catholique ne pouvait ^hésiter à tenter la mission la plus essentielle qu'elle a reçue de Dieu : « Allez et enseignez les nations et baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »
Au mois de janvier 1878, Pie IX, après avoir étudié cette grave question, était décidé à signer le décret de création des missions de l'Afrique équatoriale, lorsqu'il mourut. Quatre jours après son élévation au trône pontifical, le pape Léon XIII signe ce décret, le 24 février, et réalise le projet de son prédécesseur. Il divise les missions en quatre centres : le lac Nyanza, le lac Tanganika, Kabébé capitale des États du M ouata-Yamvo, et l'extrémité nord du cours du Congo .
Le 25 mars 1878, après avoir reçu leur mission du Saint-Siège, les premiers missionnaires, au nombre de dix, partaient pour Zanzibar, cinq pour le Nyanza et cinq pour le Tanganika.
« Je n'écris leurs noms qu'avec respect, » dit Son Éminence ; nous pouvons ajouter que ces hommes n'ayant aucun désir de gloire ni de fortune, il est inutile de proclamer leurs noms. Dieu, pour qui ils agissent seul, saura bien donner la récompense à laquelle a droit leur dévouement, et nous abrégerons autant que possible le récit de leurs souffrances personnelles pour ne montrer que les résultats obtenus.
Ceux qui allaient au Tanganika y arrivèrent à la fin de janvier 1879, plus de dix mois par conséquent après leur départ d'Alger. Ceux qui se sont établis dans l'Ouganda y sont arrivés le 19 juin 1879, soit un an, deux mois et vingt-cinq jours après leur départ. De la côte de Zanzibar à ïabora il y a 800 kilomètres, et 430 ou 500 de Tabora au Taganika, ou au Nyanza sud, soit 1 ,300 kilomètres. La route est une grande partie de l'année noyée sous l'eau, d'immenses marais, des rivières profondes la rendent d'un parcours des plus difficiles et entièrement malsain.
Les missionnaires du Tanganika s 'installèrent d'abord à Oudjiji, où ils furent bien reçus, d'abord par le représentant du sultan de Zanzibar , Mounié Khéri ; mais c'était un milieu très corrompu où les traitants arabes étaient en grand nombre, où ils ne trouvaient pas d'enfants par suite de la traite. Ils furent bientôt en butte à la malveillance des missionnaires protestants, qui adressèrent contre eux des réclamations à Saïd Bargasch, fils de Saïd Medjid, et qui lui a succédé. Celui-ci, il est vrai, y mit un terme en leur répondant : « À Oudjiji, il y a des Français et des Anglais, les Arabes n'ont pas deux
poids et doux mesures avec les étrangers. Pourquoi donc ai-je reçu tant de plaintes de vous et rien des autres? »
Quoi qu'il en soit, ces causes réunies leur firent désirer de s'éloigner, et ils s'installèrent plus au nord, dans l'Ouroundi.
La mission du Nyanza, appelée par Mtésa, roi de l'Ouganda, s'installa à Roubaga. Ses débuts furent facilités par le monarque, qui leur donna des terres, des bœufs, leur permit la prédication de la religion dans ses États.
Quinze mois après eut lieu un second départ composé de douze prêtres et six laïques, qui s'étaient offerts pour conduire les caravanes, commander les porteurs, qui, dans ce pays, remplacent les bètes de somme faisant défaut et, au besoin, de défendre la mission contre les dangers de toutes sortes sur la route.
Au mois de novembre 1880, nouveau départ de quinze missionnaires. Depuis, les départs se sont succédés tous les ans. Les premières caravanes ont eu à lutter contre des difficultés presque insurmontables. Le climat très meurtrier pour les blancs, les maladies de toutes sortes, variole, dyssenterie, fièvres, l'absence de tout moyen de transport et l'obligation de louer des porteurs qui, à chaque instant, s'enfuient et demandent des suppléments de solde malgré les conventions faites. La guerre est partout, les attaques répétées des bandits qui volent et assassinent toutes les fois qu'un défaut de surveillance le leur permet , l'absence de toute autorité et de toute protection, les tributs à payer à chaque roitelet, et Dieu sait s'il y en a sur une route aussi longue et quelles sont leurs prétentions hors de toute raison.
Quoi qu'il en soit, malgré le nombre considérable des victimes, en dépit des difficultés et des obstacles de
tous genres, le pays est pénétré peu à peu et des établissements s'y créent, bien loin encore les uns des autres, mais qui cependant servent de point d'appui, de lieux de repos, de rativaillement et de protectiou à ceux qui entreprennent ces longs parcours. Pourvus de médicaments, de vivres qu'ils mettent généreusement à la disposition des voyageurs, ils les servent puissamment aussi, par les relations et l'influence qu'ils acquièrent peu à peu, par les renseignements, les guides, les interprètes qu'ils fournissent.
La Société internationale belge, les missionnaires anglais de la Société de Londres, des Français de la Société de géographie de Paris ont créé des établissements, et tous, à bien peu d'exceptions, s'entr'aident, se secourent et se soutiennent. Aussi, petit à petit, les difficultés diminuent, le parcours devient plus facile, les populations s'empressent autour des missionnaires et le nombre des enfants qu'ils recueillent augmente tous les jours. Bientôt aussi ils auront pour les aider les enfants nègres, choisis parmi les plus intelligents et les plus laborieux, que les missionnaires envoient à Malte dans un institut fondé pour parfaire leur éducation et les mettre à même d'aider leurs bienfaiteurs. Leur instruction y est développée, quelques-uns même suivent les cours de médecine.
Conclure de ce qui précède que, jusque là, l'Église catholique n'avait fait aucun effort pour venir au secours de ces populations et était restée insensible à leurs souffrances, serait une grave erreur.
En effet, différentes missions étaient déjà établies, savoir :