CHAPITRE XVIII
Le Nil. Difficultés de parcours créées par les Musulmans contre les Européens. Productions du sol.
Le Nil semble, par l'immensité de son bassin, qui s étend jusqu'à l'équateur, par la masse ds ses eaux, èlre une des routes les plus favorables pour communiquer avec le centre de l'Afrique et des plus avantageuses au commerce. Son cours d'une étendue de 3o00 kilomètres, le nombre et l'importance de ses affluents, l'Atbara, le Nil Bleu, le Bahr el-Ghezal, le Sobat en font assurément un des fleuves les plus grands du monde. Aussi, l'Egypte, située à son embouchure, a-t-elle été jadis une nation riche et puissante, qui a tenté l'ambition des conquérants. Aujourd'hui l'ouverture du canal de Suez a plus que jamais grandi son importance et sa valeur, en ce qu'il en a fait la route de l'Asie, celle par laquelle les peuples européens font passer tout leur commerce avec les Indes, la Chine, le Japon, etc.
Cette importance majeure du canal de Suez prime assurément l'antique importance du Nil, au point de vue du commerce intérieur de l'Afrique, qui jusqu'à présent, a été, il faut bien le reconnaître, relativemeut limité.
Dans les temps connus de nous, l'Egypte n'a eu que des relations peu importantes avec ces contrées, que les voyages de Speke, de Baker, de Schweinfurth, etc. ont seuls fait connaître et nous ont montrées, comme étant les plus riches du monde, au point de vue de l'abondance des eaux et de la puissance de la végétation.
La valeur du Nil n'est donc pas limitée à l'Egypte, elle s'étend bien au delà et les efforts faits par l'Angle-
terre pour étendre son action sur le Soudan égyptien en sont une preuve irrécusable .
Une armée anglaise considérable s'est trouvée là en présence de l'élément musulman , qui est en possession du trafic dans tout le centre africain, avec lequel la Société internationale belge a à lutter dans le nord du Congo, avec lequel nous luttons nous-mêmes au Sénégal et dans le sud algérien, et l'Angleterre a cédé le terrain et a reculé, après que Gordon, assiégé dans Khartoum, eut perdu la vie. Certainement les difficultés d'une expédition de ce genre ont été considérablement augmentées par les habitudes de l'armée anglaise. L'inhabilité dont le commandement a fait preuve dans la direction, et la tactique étrange des troupes ont aussi eu leur part de l'insuccès. Peut-être aussi, le gouvernement anglais n'était-il pas absolument décidé à atteindre coûte que coûte le but. Mais il n'en reste pas moius démontré, que le Nil n'est pas un chemin facile et qu'avant qu'il le devienne, il faudra bien du temps et de l'argent. Si le Mahdi a paru être au début un chef national, combattant au nom de la religion et de l'indépendance, il a été bien évident par la suite que le fananatismc musulman n'était pas le seul facteur de la lutte et que sous son étendard s'étaient rangés les intérêts mercantiles, c est-à-dire, ceux des commerçants d'ivoire et surtout ceux des marchands d'esclaves. Ce sont ces mêmes obstacles, qui se dresseront devant tous ceux qui voudront pénétrer ce continent.
Sur tout le cours du Nil Blanc, on est en contact avec cette race, qui ravage le pays, massacrant sans pitié les hommes et emmenant pour les vendre, les femmes et les enfants. Dans tout l'intérieur, le Musulman, l'Arabe appelle cela commerce. En effet, il fait du commerce en ce sens, qu'après avoir tout ravagé, tout détruit, après
avoir dispersé et chassé les populations, il charge les survivants de l'ivoire qu'il a volé et traîne le tout enchaîné à la côte pour en faire argent. Ainsi expliqué et compris, il est clair que le commerce n'est pas un moyen de civilisation pour les pauvres nègres.
Le fait n'est pas douteux. — Il est raconté par tous les voyageurs. Speke, le premier qui ait remonté le Nil, de ses sources à Gondokoro, a trouvé là une bande qu'il a nommée les Turcs de Debono, commandée par un certain Mohammed. Ce qu'il a raconté de leurs expéditions ne peut laisser aucun doute. Baker, lui aussi, en a fait un récit qui fait frémir.
En face de l'élément arabe, rien n'est possible ; en face de la traite toute puissante, il n'y a que mort et destruction, sans aucune place pour l'espérance.
Aussi les chefs turcs, qui ont tous intérêt à ce que cet état se perpétue, entourent-ils de difficultés sans nombre tous les Européens qui essaient de pénétrer ces régions, et d'un autre côté, les populations riveraines, toujours en danger de subir des razzias soudaines, fuientelles au loin, augmentant tous les jours le désert, qui les sépare du point de départ, des bandes dévastatrices. La crainte les a rendues féroces, et elles ont une tendance bien naturelle à traiter en ennemis, tous ceux qui essaient de pénétrer chez elles. Elles ne croient plus au commerce honnête et aux intentions inoflfensives des voyageurs.
Le Nil, au sud de Khartoum, est un cours d'eau, dont la navigation est des plus difficiles. Le Nil Bleu, l'Atbara, sont des affluents sans valeur, au point de vue de la navigation. Le Bahr el-Ghezal a peu ou point d'eau pendant une partie de l'année, en dehors des crues. Le Nil Blanc seul a un cours de 150 mètres de large, sur 20 à 25 pieds de profondeur. Les bords
délayés, lors des grandes crues, sont mal définis, couverts de roseaux et extrêmement marécageux. Le courant change à chaque instant de direction. « Le pays, qui s'étend sur le bord du fleuve, dit Baker, depuis Khartoum (c'est-à-dire pendant trente-deux jours de marche) jusqu a Abou-Kouké, est le plus affreux dont j'aie jamais ouï parler. C'est une rivière affreuse, sans
un seul mérite, et je ne m'étonne plus que toutes les expéditions antérieures aient échoué ici. Pas de gibier, pas d'oiseaux, pas même de crocodiles. On ne trouve pas une créature vivante, excepté les moustiques, qui obeurcissent le jour, à travers le labyrinthe d'un marais sans fin.
« Les populations nègres sont misérables, absoluraeut sauvages, aucun produit, aucune culture, elles se bornent
à disputer aux fourmis leurs approvisionnements, ou à déterrer les rats et les mulots.
« C'est là qu'était une des stations, aujourd'hui abandonnées, des missionnaires autrichiens. Elle a été absolument inutile. Les missionnaires ont travaillé bien des années sans obtenir aucun résultat, et sont morts à la peine. Aujourd'hui, ils ont été remplacés par des marchands d'esclaves. Gondokoro, à sept jours d'Abou- Kouké, est un pays malsain, repaire de bandits. C'est un véritable enfer. Les autorités égyptiennes feignent d'ignorer ce qui s'y passe, les camps y regorgent d'esclaves. J'y ai trouvé une bande de six cents soldats des trafiquants, rebuts de la société. Ces misérables passaient leur temps à boire, à se disputer, à maltraiter les esclaves. Constamment ivres, leur habitude invariable était alors de tirer des coups de fusil au hasard. Depuis le matin jusqu'au soir, les armes a feu partaient de tous côtés, et les balles sifflaient dans toutes les directions. Quand quelqu'un est tué ou blessé, personne ne s'en occupe ni ne recherche le coupable, de sorte qu'on est toujours en danger d'être assassiné. La force brutale est la seule loi de ces régions sauvages, la vie humaine n'y compte pour rien, et toute la population se ligue contre l'Européen, qu'elle accuse d'y venir dans le seul but d'empêcher son commerce. »
En avançant plus au sud, on trouve des populations plus nombreuses, plus vigoureuses et plus intelligentes. La végétation est aussi plus puissante. Les marais sont encore nombreux, mais il y a aussi, de distance en distance, de belles forêts. Le pays est en partie cultivé, il est riche en troupeaux. Le fleuve est encombré de chutes et de nombreuses cataractes qui rendent toute navigation impossible. De plus, les transports par voie de terre, ne peuvent être faits qu'à dos d'homme ; il
n'existe dans le pays aucune bête de somme, ni ânes, ni chameaux, ni mulets, ni chevaux. Le bœuf seul peut y rendre quelques services.
La population, scindée en petites tribus hostiles les unes aux autres, est sans défense contre les expéditions des marchands d'esclaves, qui aujourd'hui ont pénétré jusqu'aux grands lacs et au delà. Tout le pays, à grande distance du fleuve, est ruiné par la traite, et les tribus
Sun le Nn. blanc. (Firmin-Didot.) nègres, toujours en guerre entre elles, aident ellesmêmes à la destruction de leurs voisins, jusqu'à ce que leur tour soit arrivé. Cependant, dans l'Ounyoro, on rencontre des populations moins brutes que sur la route de Gondokoro. Elles ne sont pas absolument nues, se couvrent de quelques étoffes, d'écorces d'arbres et de peaux de chèvres, cultivent le sol, qui devient de plus en plus fertile, et possèdent quelques ustensiles qu'elles fabriquent.
I] est difficile de croire qu'un pays d'une étendue aussi immense soit destiné à rester à jamais à l'état sauvage. Mais les populations y sont clairsemées, la température ne convient pas aux Européens, il n'est pas possible de
Type de sorcier. (.Vissions catholiques.)
songer à coloniser. Quant au commerce, ces contrées sont si éloignées de la cote, qu'il serait impossible d'y importer ou d'en exporter quoi que ce soit, excepté des marchandises d'une valeur extrême. Les produits naturels sont nuls aujourd'hui, à l'exception del'ivoire.
Éloigné de toute civilisation, le pays est devenu le théâtre d'atrocités inouïes, la hideuse traite des noirs le dépeuple et agrandit tous les jours le désert.
Cependant le sol est riche, toutes les plantes des tropiques pourraient s'y développer. Le coton, le café, la banane, la canne à sucre y sont indigènes ; la patate, le manioc, l'igname, la sésame, l'arachide, le tabac y poussent à l'état sauvage. L'accacia abonde dans les régions de Khartoum où il sert à construire les barques. Elles fournissent aussi en abondance des gommiers de qualité inférieure, mais qui ont cependant une certaine valeur commerciale.
Le règne animal y est largement réprésenté, mais le commerce des peaux et des fourrures peu développé.
Les Niams-Niams ont une certaine habileté à fabriquer des poteries d'une régularité parfaite, décorés avec beaucoup de goût. Leurs forgerons excellent dans la fabrication des armes dont ils se servent, lances, javelots, flèches, etc.
Le cuivre et le fer sont à peu près les seuls métaux que Ton rencontre dans ces pays. Le cuivre est tiré du Darfour. Il sert de monnaie d'échange sous forme de lingots de divers poids et d'anneaux de toutes les dimensions. Le fer se rencontre dans plusieurs endroits, particulièrement chez les Mbottous.
En résumé, la route du Nil conduit dans des pays dont la richesse de végétation ne peut faire l'objet d'un doute, mais le parcours est des plus difficile.
Le Nil, en un mot, traverse d'affreuses solitudes, plus malsaines que n'importe quelle autre contrée, et c'est pour la civilisation un chemin impraticable entre tous. Elle descendra peut-être un jour des grands lacs vers l'Egypte, mais ne remontera pas de l'Egypte aux grands lacs.