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Yagoub, des habitants sédentaires du Nefzaoua, vivant de la culture de leurs palmiers et de leurs jardins. Plus au nord sont les chotts, que Ton franchit assez facilement en des points trop nombreux pour qu'il soit possible de les garder tous.
On peut donc admettre que directement au sud de la Tunisie, les dunes nous couvrent bien, qu'elles nous placent dans de bonues conditions et que nous n'aurions pas grand chose à craindre, si nous parvenions à établir solidement notre influence au Nefzaoua, qui est en réalité une tête de pont au delà des chotts. Si nous rendions la prospérité à ces populations, elles augmenteraient en nombre et en puissance; avec leur aide, il nous serait facile de maintenir toutes les tribus nomades du nord. La plus dangereuse est celle des Hamamas que M. Henry Duveyrier a si bien définie dans ce passage : « Lorsque chez eux, dit-il, il nait un garçon, le « jour même de sa naissance, son père le pose sur un « cheval tout harnaché et lui dit en forme de baptême.
Es Serdj ou el Djêm.
Ou EL AÏCH ALA EL ISLAM.
« C'est-à-dire : la selle et la bride et Y existence sur « l'Islam. Traduction exacte : Tu aurais pour héritage « un cheval et des armes et tu vivras en courant sus « à tes coreligionnaires. Quant aux Juifs et aux « chrétiens, ces recommandations sont superflues. »
C'est, comme on le voit, une tribu de voleurs, de bandits toujours en mouvement contre le monde entier et pouvant mettre sur pied le chiffre de plus de cinq mille cavaliers. Evidemment, c'est une force considérable toujours prête pour la lutte, mais si elle ne peut s'échapper dans le sud, elle est réduite à l'impuissance ; nous avons donc grand intérêt à fermer sérieusement
les passages qui conduisent dans l'extrême sud et l'immensité des dunes nous le facilite.
Si notre frontière sud est établie dans de bonnes conditions, il n'en est pas de même de la frontière est du côté de la Régence de Tripoli. Nominalement, cette régence appartient aux Turcs, mais elle touche au pays dés Senoussya et le Pacha est en fait un Khouan Senoussya, par conséquent un serviteur du cheikh El- Madhi. C'est de là que viendront toutes les excitations, tout le danger. C'est aussi le refuge des malfaiteurs et des révoltés. Les dissidents, en 1881, leur ont montré le chemin.
La côte qui, depuis Tunis, se dirige au sud, s'infléchit presque à angle droit au delà de Gabès et court ensuite directement de l'ouest à Test. Parallèlement à la côte s'élèvent des montagnes d'un assez fort relief. Celles qui vont du nord au sud sont séparées du Nefzaoua et des dunes par une vallée d'une soixantaine de kilomètres, riche en eaux et en pâturages. Là sont les Euglas de Zaline, de Meretba, les puits de Bir-Sultan et aussi ceux de Bir-Zemmitz, intarissables et pleins d'une eau excellente. C'est un bas-fond d'une extrême importance.
Les différentes rivières, qui descendent des montagnes, se réunissent et forment une grande vallée qui va se perdre dans les chotts. L'eau abonde partout à fleur du sol et la paix et l'ordre permettraient de la transformer en une forêt de palmiers. Aujourd'hui c'est le chemin des coupeurs de route, des bandits et des insurgés. Il longe le pied ouest de la chaîne de montagnes où les villages, les jardins de palmiers et d'arbres fruitiers sont nombreux.
A quelques lieues au sud du ksar Douirat, la chaîne change de direction et suivant la côte, court d'une façon générale de l'ouest à l'est.
Des versants est et nord de ces montagnes, sortent tontes les rivières, qui forment le bassin méditerranéen et parmi elles l'oued Fessy, qui est le plus considérable, coupe à peu près par moitié tout le sahel des Ourghamma. Ce fleuve sort de l'angle formé par les deux reliefs dont nous venons de parler et à peu près à leur point de jonction. La frontière est plus loin dans l'Est, elle va jusqu'à Gebata.
Monastir. (Dessin de M. L. Piesse.)
Le couloir méditerranéen, comme le couloir saharien, n'a guère que cinquante à soixante kilomètres dans sa plus grande largeur. Il renferme de gros villages comme Ksar Métamer et Ksar Moudenin. Il est bien gardé par ces centres qui peuvent être occupés ; mais le versant saharien ne Test pas.
Il est de toute évidence que Douirat est le point essentiel, que c'est là qu'il faut s'établir à cheval sur les deux versants, mais il faut y avoir assez de moyens pour dominer tout le pays et rayonner autour du poste.
Dans les montagnes, habitent des tribus d'origine berbère. Elles portent en général le nom de Ourghemmas, ont une population d'environ vingt-cinq mille âmes, se décomposant en quatre groupes principaux : Touazin, Galidat, Ouled-Cheheda et Oudernas.
Placés entre Tunis et Tripoli, toujours en lutte avec les uns ou les autres, ils sont pour ainsi dire indépendants, très batailleurs, comme tous les Kabyles et n'ont
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jamais payé l'impôt que lorsque cela leur a plu, c'està-dire très rarement. C'est une espèce de tampon entre les deux états.
Beaucoup vont à Tunis faire tous les métiers, servir et travailler comme les Biskris à Alger. Quelques-uns même parlent français. Nous en avons trouvé à Ghermassa et à Ghoumerassen, qui avaient été huissiers et concierges au consulat de France, près de M. Roustan; d'autres avaient servi aux tirailleurs algériens.
Lorsque à Douirat même, on a entretenu les principaux personnages du pays de l'impossibilité pour eux de s'entendre à la fois avec le maître de Tunis et celui de Tripoli, de l'obligation de fermer leur territoire aux dissidents et enfin de choisir et d'être à l'un ou à l'autre, le cadhi de l'oued Tataouin, le principal personnage présent à la réunion, nous a répondu que si nous voulions nous établir au milieu d'eux et les aider à se défendre contre les expéditions des dissidents et des Tripolitains, ils seraient absolument à nous et fermeraient leur territoire à tous les étrangers. Mais que si nous les abandonnions à leurs propres forces, ils ne pouvaient pas jouer ce rôle, qu'il leur faudrait comme par le passé, avoir des intelligences dans les deux camps. Nous avons reculé, la marine a trouvé que la côte n'avait pas assez de fond, qu'elle n'était pas d'un abord assez facile, qu'il n'y avait pas de mouillage à portée, absolument comme si toute la flotte cuirassée devait y séjourner pour approvisionner quelques centaines d'hommes qui auraient, du reste, trouvé dans le pays une grande partie des subsistances nécessaires.
La côte n'est pas plus inhospitalière là qu'à Gabès, et un établissement militaire à Douirat, surveillant les
deux versants des montagnes des Ourghammas, donnerait une sécurité absolue à notre conquête en sépa-
rant toutes nos possessions, de la Tripolitaine et des Senoussya. C'est une clef.
Nous savons bien que les clefs, pour parler le langage de la fortification, n'ont en pays arabe, qu'une valeur relative. Les Algériana, cette mordante boutade sur les premiers temps de notre conquête, nous l'ont trop spirituellement démontré pour que nous l'oublions et on nous excusera d'égayer un instant notre sujet sérieux par une petite citation :
« Nous nous félicitons, comme d une victoire,
« De quelques postes pris, et conservés sans gloire,
«c Nous sommes prisonniers dans nos propres réduits,
« Derrière ces remparts que nous avons construits.
«c Pas un des défenseurs n'oserait, sans escorte,
a Aller se promener à cent pas de la porte ;
« Nous appelons cela leur barrer le chemin,
«c Pourquoi pas s'emparer de Quimper-Corentin?
« Devant nos parapets, si l'Arabe s'arrête,
« C'est pour faire en passant un geste malhonnête.
« Il est certaines gens, véritable fléau,
( Dont les yeux sont couverts d'un éternel bandeau,
d Qui, s'ils ont le malheur d'adopter un système,
« Se croient obligés de l'appliquer quand même.
« A les voir, on dirait qu'ils sont ensorcelés.
<( Quelques-uns, par exemple, ont la bosse des clefs,
<* Si vous saviez combien ils se donnent de peine
« Pour trouver quelque clef qui verrouille la plaine.
«. Ils avaient le Fondouk, ils avaient Coléah,
« Ils ont dernièrement découvert Médéah.
« Médéah, c'est pour eux la clef par excellence,
(.< Nous pouvons maintenant dormir sans méfiance.
<f Dans leur aveuglement, ils n'ont pas vu du tout
a Qu'ici tous les Bédouins ont des passe-partout. »
C'est à peu près vrai, mais si l'on joint à la clef une petite colonne assez forte pour circuler autour et faire aux environs des expéditions de quelque étendue, la situation change du tout au tout et, en réalité, c'est en occupant les clefs du territoire et en les reliant entre
elles par des colonnes que le maréchal Bugeaud a conquis l'Algérie et que nous avons fini par la pacifier.
Dans les tribus des Ourghammas chaque famille, chaque fraction exposée à tout instant aux attaques subites des voisins, a pour refuge de petits forts carré? très solidement construits en pierres et à la chaux, espèces de blocs de maçonnerie dans lesquels ils abritent tout ce qu'ils possèdent et où on ne pénètre que par de très étroites ouvertures. Quelques-uns, comme Ksar-Moudenin, peuvent donner asile à des tribus entières, immense fourmilière qui rappelle au souvenir les temps et les mœurs troglodytes. Inexpugnables pour des contingents arabes, elles n'offrent aucune résistance au canon. Presque toutes ces petites citadelles renferment ou ont à leur portée des citernes construites avec beaucoup d'art et qui conservent dans un état parfait, pendant très longtemps, les eaux pluviales.
La montagne est couverte de petits forts et de jardins.
La vallée de Douirat est particulièrement fertile en céréales, en palmiers et en légumes. Ces belles cultures affirment les habitudes laborieuses du peuple qui l'habite. L'eau très abondante à fleur du sol et l'altitude assez élevée de Douirat assurent une température supportable.
Notre installation au milieu de ces populations actives apporterait, avec des instruments de travail perfectionnés, un bien-être supérieur et une sécurité qui nous les attacheraient promptement,
A notre humble avis, la raison d'éloignement qui a fait repousser l'idée de prendre pied au milieu d'eux, n'est pas fondée. Une fraction de nos troupes y rendrait de grands services à la cause de la paix, tandis que leur dissémination dans beaucoup de postes qu'elles
occupent, où du reste elles ne servent à rien, est pour elles un grand danger.
On comprend bien ce fractionnement au moment de la conquête, parce qu'alors il était nécessaire de surveiller et de commander le pays, de plus il a été la conséquence de la création des bureaux de renseignements. Les postes ont été créés pour protéger et donner autorité aux officiers chargés de ce service /Le nombre considérable de troupes dont on disposait permettait de maintenir dans ces postes des forces suffisantes pour leur sécurité.
Aujourd'hui, le même besoin n'existe pas, le commandement et la surveillance ont été rendus au Bey et* à ses agents; ces derniers ont seuls la responsabilité, et l'armée par conséquent n'a plus de rôle et plus de raison d'être maintenue près d'eux. Le danger en outre est bien plus grand, puisque le nombre des troupes a été réduit dans une proportion considérable et que Ton occupe les mêmes postes avec des garnisons très inférieures en nombre. Nous traversons une époque difficile, époque où les prédications qui promettent l'empire du monde aux musulmans vont, selon eux, s'accomplir. Il y a nécessité impérieuse de concentrer les troupes, de les mettre à l'abri de toute surprise et aussi de les placer aux points essentiels, où elles peuvent rendre un effet maximum. Il est clair que Douirat est un de ces points. Une troupe établie dans ces montagnes, si elle est assez forte pour rayonner et si elle est bien pourvue de vivres, couvrira le sud de la Régence et y sera une garantie certaine d'ordre et de paix.
Trompés par d'anciennes et fausses légendes sur l'horreur des solitudes sahariennes, le sable, la sécheresse, nous reculons toutes les fois que la nécessité de
Sl-SCHERIF ED-DiS, CAÏD DES |ÎËM-Z[D
[Illustration. Photoyrapl.ie de il. Baronnet.)
pénétrer le Sahara s'impose à nous. Alors il ne fallait pas s'emparer de ces pays-là, et il fallait rester chez nous, jouir de nos frais ombrages et du confortable organisé de nos existences. Du moment que nous y sommes, il faut aller jusqu'au bout. Ce n'est qu'en plein Sahara que nous trouverons pour nos possessions la sécurité et la paix parce que le Sahara est pour l'Arabe, le refuge, le moyen de luttes, la citadelle dans laquelle
se réfugie tout ce qui nous est hostile. Nous allons retrouver la même nécessité au sud de l'Algérie, oii nous sommes en contact avec les Touaregs.
Mais avant de traiter à fond la question de pénétration, il faut nous arrêter un instant sur la zone qui borde le Sahara de Gabès à Ouargla, pour nous rendre compte de sa valeur et de son importance, car avant de pousser plus loin, il faut qu'elle soit devenue nôtre. Nous devons donc nous demander si elle présente des ressources suffisantes, et des chances de prospérité.
Khaisget Sidi nami. (Dessin de L. Pinte.)