CHAPITRE V
Le Sahara. — Les Bouagha. — Causes de leur décadence. — Moyen d'améliorer leur état social. — Le Xefiaoua. — Voies de pénétrations dani le Kefiaoua.
Depuis cinquante ans, la colonisation française s'est étendue sur la plus grande partie des territoires que l'on désigne sous le nom général de Tell.
Les besoins de la conquête ont fait occuper des points plus au sud, mais, généralement, ce ne sont encore que des postes militaires. 11 était, du reste, tout naturel que les colons européens recherchassent pour leurs établissements, des conditions d'existence à peu près semblables à celles de la mère patrie, soit au point de vue de la température ou du climat, soit à celui de l'emploi des connaissances acquises en agriculture, qui ne
pouvaient utilement trouver leur application que dans des cultures similaires (céréales, élevage des bestiaux, vignes, etc.) à celles de leur pays natal.
De plus, les conditions de sécurité ont été longtemps précaires sur les bords du Sahara. Il est donc bien naturel, que l'établissement ait commencé à la côte, et se poursuive de proche en proche. Mais il nous semble utile, pour l'avenir de l'Afrique française, de ne pas rester sur cette donnée, que la partie sud de son territoire, bordant le Sahara, est infertile et sans valeur, au point de vue de la part qu'elle peut apporter à la richesse future de la colonie.
La culture des palmiers , citronniers, orangers, celle du coton, de la garance et de tous les fruits des climats les plus fortunés peut être la source de revenus aussi considérables que la culture de la vigne, des céréales. En un mot, le sud dans la partie qui borde le Sahara, donnera des résultats aussi avantageux que le^Tell. Jusqu'à présent, il a mauvaise réputation, il nous faut, si nous voulons prouver notre thèse, la discuter.
D'abord, le climat, dit-on, est horriblement malsain et les Européens ne peuvent y vivre .
Généralement, en effet, les points habités aujourd'hui : Nefzaoua, Djerid, Tuggurth, Ouargla, Insalah, etc., sont exposés à la fièvre paludéenne, qui prend quelquefois la forme d'accès pernicieux. Il en est ainsi partout où les eaux sont très abondantes et où le marécage d'eau salée domine. Mais ces marécages peuvent, avec des travaux intelligemment conduits, disparaître, et la canalisation des eaux, en assainissant le pays, en augmentera la valeur et l'étendue. Nous savons aussi, aujourd'hui, que cette fièvre s'annonce par des signes précurseurs faciles à connaître et que le danger qu'elle
crée ne dure, en somme que pendant la saison des fortes chaleurs.
Dans ces pays réside une population particulièrement apte aux cultures que nous indiquons , les Rouar'a (mot à mot habitants de l'oued Rir'), qui malgré son nom n'est pas une race particulière à cette partie du pays, et se retrouve sur tous les points semblables.
Ce serait un long travail que de rechercher quelle est son origine, son histoire. Débris de races primitives dont elle a conservé l'idiome, croisée par son commerce avec les esclaves venus du Soudan, elle est merveilleusement apte à tirer parti de ces oasis. Ce n'est point la paresse, comme on le croit généralement, qui l'a mise dans 1 état de décadence et de misère où nous l'avons trouvée. Elle est au contraire extrêmement laborieuse, et quiconque a vu, de ses yeux, les travaux gigantesques qu'elle entreprend à la recherche de l'eau, pour arroser s^s palmiers, ne peut que lui payer un juste tribut d'éloges. La vraie cause de sa misère, c'est l'oppression, c'est la servitude que le conquérant arabe lui a imposée. Depuis des siècles, le Rouar'a n'est plus propriétaire des terrains qu'il cultive, il n'est qu'un serf et son maître, stupide et féroce, ne lui laisse pas même de quoi vivre; il s'acharne dans ses luttes intestines à frapper, à faire périr, par tous les moyens, le seul élément de travail qui donne de la valeur à sa propriété dont il est lui-même incapable de tirer parti. L'ordre, la paix, la justice rendront promptement ces populations au travail, et elles ont une merveilleuse aptitude à la reproduction. Dès qu'elles auront de quoi vivre, elles pulluleront et fourniront des bras nombreux pour la culture. Nous en avons un exemple frappant sous les yeux depuis que nous avons commencé à creuser des puits artésiens dans l'oued Rir'. Depuis
qu'un peu d'ordre y règne, la population a augmenté considérablement, les plantations s'étendent, les oasis se multiplient. Voici une statistique que nous empruntons au Bulletin de la Société de Géographie (n* 13, janvier 1886, page 363).
En 1854 6,772 habitants 359,000 palmiers.
En 1886 13,000 — 611,000 —
En outre l'éloignement diminue. Déjà la côte est liée
Vieux Biskra. {Dessin de M. O'Gultaghan d'après une esquisse de M. Dinet.)
par le cbemin de fer de Philippeville à Constantine et à Batna. Cette année même, il parvient à Biskra. Dès lors, il aura atteint la frontière du Sahara et n'aura plus que quelques pas à faire pour joindre Tuggurth, et, à sa suite, nous verrons l'industrie apporter son concours au commerce et à l'agriculture.
Tuggurth , ou plutôt l'oued Rir', a un avenir immense. Mais ce n'est qu'un point du bassin de la grande rivière l'Igharghar, qui a ses sources au centre du Sahara. On peut affirmer que des eaux arté-
siennes existent partout le long de son ancien cours, à peine visible aujourd'hui, puisque, en le remontant, nous en trouvons jusqu'à Negouça et Ouargla, où existe un immense bas-fond au centre duquel quelques puits artésiens, creusés jadis par les indigènes, arrosaient plus d'un million de palmiers. Plus haut encore, nous trouvons celui de Temassinin.
A partir de la mer, si nous marchons de Test à l'ouest, nous trouvons d'abord les vastes plaines dont l'oasis de Gabès est le centre. Les puits de la Compagnie de M. de Lesseps et de son ingénieur, M. Baronnet, prouvent que, là aussi, la couche artésienne donne un vaste débit, et déjà les Européens ont commencé à en tirer parti.
Puis, au delà des oasis des Béni Zid, un pays à peu près inconnu aujourd'hui, le Nefzaoua, qui mérite à un très haut degré de fixer l'attention. 11 s'étend le long du bord sud du chott El Fedjedj, continuation vers l'est du chott El Djerid.
L'oued Igharghar , autrefois , remplissait tous ces chotts et le Nefzaoua est formé par la surélévation des terrains appuyés à la petite chaîne du Djebel Tebaga. Au nord et à l'ouest, il est borné par les chotts sur lesquels les dépôts successifs de sable apportés par les vents lui font gagner du terrain. Au sud, il est borné par les grandes dunes qui le séparent du pays de Ghadamès et qui font une barrière importante, d'un parcours des plus difficiles. A l'est, sa limite peut être indiquée aux montagnes, qui forment la côte tunisienne et qui sont habitées par les Ourghammas. Mais comme la guerre, en ces contrées, est à l'état permanent, une vaste zone déserte sépare ces montagnes du pays des oasis, du Nefzaoua.
Cette zone, quoique inhabitée, en dehors de l'oasis d'El Hammam, centre de la puissante tribu des Béni
Zid , n'est pas du tout un pays aride et inhabitable ; bien au contraire, l'eau y est extrêmement abondante, et le terrain, très riche en pâturages, est évidemment d'une grande fertilité. Une immense vallée suit le flanc ouest des montagnes des Matmata et des Ourghammas et va ensuite se perdre dans les dunes. Une multitude de rivières y descendent de toutes ces montagnes et leurs eaux, en temps de crues, viennent s'y déverser. Arrêtées au sud et à l'ouest par les dunes, elles restent à une faible profondeur et un grand nombre de puits, dont les plus connus sont ceux de Bir Zemitz et de Bir Sultan, indiquent leur abondance tout à fait exceptionnelle.
Cette. vallée et ces eaux ont une importance capitale. C'est là que les tribus rebelles Hamamas, Zelass, 0. Khelifa, 0. Ayar, etc., se sont groupées et ont vécu pendant de longs mois. C'est aussi sur ces puits, surtout à Bir Zemitz, que nos colonnes expéditionnaires ont séjourné pour préparer leur mouvement en avant. Le bey Ahmed, souverain intelligent et capable, avait compris l'importance de ce point, passage obligé de toute troupe un peu nombreuse allant de la Tripolitaine en Tunisie lorsque le chemin du bord de la mer est fermé, et il avait fait construire, près des puits de Bir Zemitz, un fortin où il entretenait une garnison.
Les Romains , eux aussi , avaient autrefois signalé l'importance de ces pays 1 , et nous en avons la preuve dans le Bulletin n° 1 de la Société de Géographie, 1886, page 10, où on lit les renseignements suivants :
« Parmi les ruines les plus intéressantes , on peut citer :
1. Dans le Nefzaoua il y a des traces de ruines près de Kebili, près de Zaouiat el Art et au nord de la vallée à Mergeb el Diab.
« 1° Ksar Relaïne, près des puits d'El Haguef, au sud du Nefzaoua. Ces ruines semblent être celles d'un poste romain fortifié, qui gardait vraisemblablement ce point d'eau important.
« 2° Le Ksar Tartine , sur la route de Bir Sultan à Douirat, à dix kilomètres sud-est de Bir Sultan. On y trouve les vestiges d'un poste fortifié sur un mamelon, avec une citerne creusée au pied de la hauteur, dans le lit même de l'oued El Hallouf.
« 3° Tammounet, à cinq ou six kilomètres à l'ouest de Guermessa, village des Ourghammas, situé sur la chaîne de montagnes au nord de Douirat.
« 4° Sehib, à neuf kilomètres ouest de Douirat. et deux citernes sur l'oued el Nekla.
« 5° Thalety à dix kilomètres sud-est de Guermessa, semble être les ruines d'une ville assez importante.
« 6° Guelb Smain, à vingt kilomètres ouest de Douirat, près de l'oued Tataouin, qui sort de Douirat et porte ses eaux à l'oued Fessy. »
Cette énumération est loin d'être complète. On trouvera sans aucun doute, avec le temps, des traces bien plus nombreuses de l'occupation romaine, mais elle suffit pour indiquer que les Romains ont attribué à cette contrée une certaine importance.
Cette vallée, quoique inhabitée, fait partie du Nefzaoua, et si la paix et Tordre s'établissent dans ces régions, elle ne manquera pas de se peupler. Le Nefzaoua a environ cent vingt à cent trente kilomètres de l'est à l'ouest et cinquante kilomètres environ de Seftimi à Douz, axe de sa plus grande profondeur. Sur tout ce terrain, l'eau est près du sol et affleure sur un espace considérable, principalement entre Tembar et Mansourah ; aussi aux environs de Negga, d'Oum el Semah, de vastes marécages le couvrent... A chaque
pas, lorsqu'on le parcourt, on voit des restes d'oasis, des mines de villages, et cependant les groupes actuels sont encore nombreux. Il y existe plus de dix oasis contenant de 50,000 à 100,000 palmiers, et la plupart
Palanquin de voyage et de uamai-.e (Dassin de M. O'Çalliujhan, ifaprès une photographie.)
des centres ruinés retrouveraient prompteroent leur richesse et leur prospérité dès que l'ordre et la paix y régneraient.
Aujourd'hui, le Nefzaoua est, il est vrai, très pauvre et les populations y sont misérables. Mais ce n'est pas la faute du pays, c'est le résultat de l'anarchie et des
guerres perpétuelles. Le gouvernement tunisien a contribué pour une large part à ruiner ces populations. Trop faible pour y commander directement, avec sou armée mal organisée et mal conduite, il a fait ce que font tous les gens faibles, il a divisé pour régner. Le pays, par suite, était divisé en deux camps hostiles, se faisant contrepoids et s 'entretuant, et la lutte était éternelle. Successivement le gouvernement des Beys donnait l'investiture à chacun des chefs, lorsqu'il avait amassé une somme assez ronde pour mériter la préférence 1 . Chaque parti, soumis d'abord à des impôts successifs par l'adversaire, se ruinait ensuite pour aider son candidat à prendre le dessus, sans compter les tueries incessantes que cet ordre de choses amenait. Dans ces pays-là, la trahison, le meurtre, la spoliation sont de tous les instants et personne, hors des murs et des limites des oasis, n'ose sortir et se livrer au travail. Pour continuer la tradition, le kahia * a été à son tour destitué et, chose étrange en face du représentant de la France, il a été remplacé par le neveu d'Ali ben Khalifa, le chef de la révolte.
Au moment où nous y sommes passés, la population de l'oasis de Telmine venait d'être en partie détruite, et quand nous l'avons traversée, il ne restait plus une seule maison debout. Dans les ruines, quelques femmes et enfants se cachaient comme des animaux sauvages...
1. De sorte qu'il y eut toujours un chef officiel et un prétendant, et le gouvernement prenait parti pour Tun ou pour l'autre suivant son bon plaisir. Il destituait le chef officiel sous le prétexte d'exactions, cette accusation si simple et si bien passée dans les mœurs, qu'elle apparaît toutes les fois qu'on veut se débarrasser d'un chef indigène, absolument comme si le Turc avait cure du bien-être des populations ou de la justice.
2. Kahia correspond dans l'armée tunisienne au grade français de lieutenant-colonel. C'était un officier de ce grade qui commandait au Nefzaoua au moment de notre arrivée.
Les jardins de l'oasis étaient en friche et tout y faisait contraste avec l'air de prospérité de ses voisines , Mansourah et Kébili.
Malgré toutes les avances que nous pûmes faire, il ne fut pas possible d'obtenir que les malheureux que nous trouvâmes dans ces ruines récentes s approchassent de nous, et nous en sortîmes sans connaître les détails de ce qui s'y était passé. Mais c'est l'histoire de tous les
MeM>myts arabes. {Dessin de M. Boulet de Manuel.)
ksours et de tous les moments de ce pauvre peuple, et nous pouvons la reconstituer.
Telmine était la plus grande ville du parti de Mohamed-ben-Khalled el Yagoubi, située en face de Kébili, tête de l'autre parti. De temps immémorial, ces deux villes sont en guerre et luttent pour le premier rôle, et dans ces pays la défaite entraîne la destruction. Lorsque nous pénétrâmes en Tunisie, une partie de la population se souleva , sous prétexte de guerre aux infidèles ; ce serait une chose bien curieuse à élucider que de savoir si les tribus qui prirent part à cotte révolte étaient poussées en effet par la seule haine des infidèles
ou par un autre motif, toujours est-il que, sur beaucoup de points, les tribus révoltées furent celles du çoff (parti) du gouvernement existant et que plusieurs des gens les plus rapprochés du bey lui-même furent convaincus d'y tremper. Dans le Nefzaoua , la lutte se définit ainsi. Le kahia, chef reconnu du pays, installé à Kébili et appuyé par les Kébiliens, avait en face de lui Mohamed-ben-Khalled, chef de la petite tribu des O d Yagoub à peine composée de trente cavaliers, mais de trente cavaliers qui sont la terreur de ces régions, et qui à eux seuls commettent plus de crimes et de brigandages que tous ceux du reste du pays. Encore sont-ils divisés, comme toutes les autres tribus, en deux coffs ennemis. Il est vrai, le çoff ennemi de Mohamed-ben-Khalled ne comptait plus que deux individus, El Bachir et son nègre , et encore El Bachir n'était-il qu'une faible partie d un homme : haut de quatre pieds et demi , boiteux, estropié par une balle reçue au genou, un poignet coupé, il avait une large balafre qui lui couvrait la figure , et quand il ôtait son turban , on voyait qu'il lui manquait aussi une oreille ; mais dans ce corps chétif, tout couturé de blessures, soufflait le feu d une âme de démon et jamais ni fatigue , ni misères , ni dangers ne rebutaient son courage et n'arrêtaient sa haine ni sa soif de vengeance. Le pays n'avait point de secrets pour lui, et nuit et jour il était prêt pour n'importe quelle besogne. A pied, il se traînait péniblement avec sa béquille, mais une fois hissé sur son méhari, il se transformait : faim, soif, fatigues n'existaient plus. Quant au négro, il faisait corps avec son maître, marchait de son pas et ne le quittait jamais. Dire qu'il pensait est peut-être beaucoup , mais il percevait et reflétait les pensées de son maître et les exécutait d'instinct.