SCENE III JEAN, seul, puis RICHARD
JEAN, seul.
Quel homme ce serait, s'il avait un peu de sens moral!... Il est Vrai que le sens moral étoufferait ses facultés. Et quelle chose vaut mieux? La vertu ou la force? La probité ou le courage?... Les problèmes moraux
sont encore plus ardus que les problèmes biologiques!...
Richard entre avec gaieté.
RICHARD
Ah! ah! Tu es là, garçon? Fidèle au poste ! As-tu vu Germaine? Tout le monde va bien?
JEAN, le regardant.
Toi, tu n'as pas lu les journaux.
Jamais de la vie!
JEAN
Une fois n'est pas coutume. Prends connaissance de ce petit article.
RICHARD
De quoi s'agit-il? (parcourant l'arlicle rapidement.) « Montret... Dividendes fictifs... Bilan frauduleux... » Qu'est-ce que c'est que ce Montret-là ?
JEAN
Le nôtre.
RICHARD
Le gendre à Cauvelin? En voilà un canard !
•TEAXj hochant la tête avec tristesse.
J'ai pris mes renseignements.
RICHARD
Où ça?
JEAN
Auprès de Montrât lui-même.
RICHARD
C'était une bonne idée! Et je suppose qu'il repousse du pied toutes ces infamies!
JEAN
Tu te trompes. Il avoue.
Il avoue, quoi?
JEAN
Il avoue que les accusations portées contre lui par Scrvans sont « à peu près exactes ».
RICHARD, stupéfait.
Pas possible !
JEAN;, navré.
C'est ainsi!
RICHARD
Alors Montret est un de ces hommes sans
préjugés... (Geste afflrmatif de Jean.) Jc serais
curieux de savoir ce que tu lui as répondu.
JEAN
Ma foi, je lui ai répondu que je l'admirais. RICHARD.
Tu es foui
JEAN
Que veux-tu? Son énergie est bien mal
LA CONSCIENCE DE L'ENFANT lOo
employée, sans doute, mais c'est une belle énergie! Tout en l'admirant, d'ailleurs, je lui ai rendu la disposition des fonds qu'il me destinait.
RICHARD, respirant.
A la bonne heure 1 II n'aurait plus manqué que tu te salisses les doigts avec son argent ! . .. Pouah!... Et relativement au mariage?
JEAN
J'ai réservé la question qui ne me regarde pas... Dame! Je me mariais pour te faire plaisir. C'est à toi de décider.
RICHARD
C'est fait! Je croyais que tout le monde était honorable dans cette famille, je me suis trompé. Nous n'avons plus rien à faire ici!
Il prend son chapeau et va vers la porte. JEAN.
Doucement!... En admettant que Montret
soit descendu assez bas, — et cela n'est pas prouvé, — pour ne mériter aucun égard, il n'en est pas de môme ni de sa femme ni de sa fille.
RICHARD, s'arrêtant.
C'est vrai! où avais-je la tête?
JEAN
Je ne puis songer au malheur qui les frappe sans être profondément remué. (Geste navré de Richard.) Et puis, il y a entre Germaine et moi, outre notre amitié d'enfance, certaines conversations, certains projets d'avenir, et cela constitue un lien, encore fragile, mais déjà respectable, qu'il faut dénouer avec précautions, et non trancher brutalement.
RICHARD
Tu es un brave homme, toi f Au fait, je ne serai pas fâché de dire à Cauvelin ma
façon de penser, (tisonne, au domestique.) M.
Cauvelin est il à la maison ?