SCENE IV
JEAN, RICHARD, CAUVELIN.
ClAUVELIM, à Richard.
J'étais impatient de te voir.
RICHARD
Moi aussi! Ali ça! c'est ainsi que tu abu-
sais de ina confiance, que tu me cachais la vérité, à moi, à ton vieux camarade?... GAUVELIN.
J'ignorais moi-même le scandale qui allait éclater.
RICHARD
Oh I tu devais te douter de quelque chose ! . . . Ehl bien, tu devais nue faire partager tes doutes, car tu connaissais les traditions de notre famille. Tu sais que nous n'avons qu'un souci au monde, le souci de l'honneur et do la proLité! Et ta présence dans cette maison me répondait de tout.
GAUVELIN.
Germaine n'a pas démérité.
JEAN
C'est évident!
KIGIIARD.
Sans doute, elle n'a pas démérité person-
nellement, mais elle est la fille d'un homtne taré ! Est-ce que vous croyez, comme trop (le i^ens à notre époque, que la famille est ime plaisanterie ? Ai-jc besoin de vous apprendre que les êtres de même sang- sont solidaires, et que ce qui frappe l'un d'eux frappe aussi les autres? C'est une vérité vieille comme le monde ! Tous les peuples lont proclamée et toutes les religions!
JEAN-
Il arrive parfois que les vérités, en vieillissant, deviennent des erreurs.
RICHARD
Celle-là est encore solide ! Est-c<? que tu ne m'as pas dit mille fois que tu étais fier des braves gens qui t'ont mis au monde ? Est-ce que je ne suis pas fier de toi 1 Oh I non, elle n'est pas usée^ la loi de solidarité dans la famille ! C'est en vertu de cette loi que la for-
tune se transmet par héritage, que le nom se transmet, et le nom a sa sig-nilîcation, que l'honneur se transmet, et par conséquent aussi... le contraire 1 Sois sincère, Jean : regarde au fond de toi-même. Germaine n'estelle en rien diminuée à tes yeux, depuis hier?
JEAN» après un temps.
Ma chair est pétrie de préjugés ! Je sais bien qu'on ne s'affranchit pas facilement de l'esprit de sa famille? C'est vrai, malgré moi, et cela me révolte, (iermaine m'apparaît moins noble. Mais un autre sentiment proteste contre cette impression involontaire et Germaine regagne ainsi, par la pitié, plus peut-être qu'elle ne perd autrement.
RICHARD
Oh I la pitié, je la comprends, et je la partage I Mais tu ne te marierais pas contre ma volonté, pourtant? Ce serait une nouveauté, chez nous!
L\ CON'SCinXCK HE I. 'ENTANT 109
.1 K \ N. iK'Silaut.
Ctjiilre ta voloatô :'... Non! Je ne ferai pas cela! Pourenircr en liiUe avec toi, mon vieux cher père, pour briser notre allection, il faudrait que j'y fusse poussé par un sentiment bien puissant qui n'est pas près de naître, car mon cœur et mon cerveau sont remplis d'autre chose... Je n'aime pas Germaine, sinon comme une bonne et charmante camarade, et sans ton insistance, hier, peutt'tre aurais-je renoncé à l'épouser. Mais aujourd'hui, l'idée d'une luptiire me trouble, mei^ène... Et si tu me donnais ton consentement...
lUCHAPil); après une liUtc.
Tu sais bien, mon pauA rr ami. (|ue je ne peux pas le donner '
Tu b' donneras, lîicbaid
l.lCIlAliU.
Jo ne peux pas !
Tes théories sont trop absolues! Nul plus que moi n'est dominé par le sentiment de la race. La solidarité dans la famille, je ne la nie pas... Mais on peut quelquefois la briser..
lilGPlARD.
Jamais!
Richard, Germaine n'est pas dans les conditions ordinaires. Elle est fille de Montret^ mais les Cauvelin la protègent et la réclament! C'est à nous qu'elle appartient! Tu te souviens de mon aïeule? Germaine lui ressemble, tu le sais. Que dis-je? c'est la même personne. Elle recommence vraiment la vie de cette noble femme. Quant à son père, elle n'a rien de lui, rien ! Pas un trait, pas une
physionomie, pas un geste, pas une idée ! (Mouvement de Richard.) Richard, il y a la paternité selon la chair. Il y a aussi la paternité selon l'esprit. Celle-ci est la plus forte quand l'éducation n'a fait que seconder les aspirations naturelles. Je t'affirme que Germaine est ma fille, selon l'esprit !
RICHARD, méditant.
La chair a ses mystères.
GAUVELIN.
Je te dis qu'elle na plus aucune attache avec un homme méprisable ! Quand je lui fis, hier, la cruelle révélation;, elle resta digne et silencieuse, sans une larme, sans une rougeur au front, tellement elle se sentait étrangère à ces ignominies ! Je te dis qu'elle est digne de ton fils, quelle doit l'épouser, et que là est le bonheur de ces deux enfants...
112 L\ CONSCIKNHE l>K f/liNF.\NT
Je te dis... (s'iiiterroinpaat au bruit de la porte.
Voici Germaine...
(jermaiDe entre.