SCENE II
EVA, seule, puis JENNY. EVA, seule.
Pauvre Emmanuel ! Il me fait de la peine. ..
(impatiinie.) .Ic iiic doutais bien que c'était Jenny qui est venue hier rue de la Paix, et
qui a ouvert les tiroirs. Pourvu que Montrot n'ait pas eu le temps d'y porter mes lettres, comme il était convenu ! Ah ! que je suis impatiente de savoir! (Jenny entre.) Enfin, la voici I Bonjour, chère amie !
JENNY, sombre, faisant de grands efforts pour se contenir.
Bonjour...
EVA, observant Jenny, avec inquiétude.
Eh! bieU;, en voilà du nouveau!
JENNY
En effet !
EVA
Tu es malheureuse ?
JENNY
Assez, oui...
EVA
Et tu vas divorcer ?
Oh! oui!
EVA
Tu as... tout ce qu'il faut pour cela?
JENNY
J'ai les preuves... oui...
EVA
Comment les as-tu découvertes?
JENNY
Oh! de la façon la plus simple. Quand j'appris que mon mari avait une... maîtresse, je courus à l'adresse qu'on m'avait indiquée... Mon mari était si sûr de ma confiance qu'il n'avait pas pris la précaution de cacher son nom... Sur l'indication du concierge, je sonnai à l'entresol.. Je dis au valet de chambre que j'avais rendez-voui avec M. Montret : il me laissa entrer. J'eus tout de suite la main heureuse. Dans le premier
tiroir que j'ouvris, je trouvai un paquet de lettres... soigneusement cacheté...
EVA? respirant.
Ah! cacheté ...
JENNY
Et sans nom sur l'enveloppe.
EVA
Et, comme de juste, tu laissas le cachet intact ?
JENNY
Qu'aurais-tu fait à ma place?
EVA
Je l'aurais respecté...
JENNY
C'est ce que j'eus le courage, — ou plutôt la lâcheté de faire pendant vingt -quatre heures... Mais aujourd'hui, j'ai lu, je sais tout...
EVAj avec un geste d'aveu.
Alors...
Elle baisse la tête.
•JENNY
Ainsi, c'était toi! Quand j'ai reconnu ton écriture, j'ai été révoltée ! Figure-toi que j'étais prête à pardonner comme une sotte! Mais être trahie par toi, et pour toi, c'était trop, cela dépassait les bornes!... Ainsi, tu as osé faire cela! Tu as lâchement profité de nos relations de parenté pour venir, dans ma maison, avec tes odieuses coquetteries, me voler l'homme qui était tout pour moi! C'est infâme ! Si encore tu l'avais aimé, je pourrais te haïr et non te mépriser ! Mais tu n'as pas lu moindre idée de ce que c'est que l'amour !
EVA
Hélas, Jenny, je ne sais vraiment pas
comment la chose est arrivée, et quand j'y pense, je n'en reviens pas moi-même...
Que veux- tu? un mot en entraîne un autre, et l'on se trouve tout étonnée, un beau jour, du chemin parcouru... Tu ne jjcux pas comprendre cela, toi qui es une femme sérieuse... qui sait toujours ce qu'elle fait, et va toujours où elle veut... Tu ne comprends pas qu'on glisse sur une pente, parce qu'il n'y a pas de pentes dans ta vie... D'ailleurs, je ne suis venue que pour te prier d'oublier le passé, et pour te rassurer sur l'avenir... Je te rends ton mari...
JENNY
Merci, tu peux le garder !
EVA
Non, nous avons rompu hier, avant même que tu eusses rien appris. Et la preuve, c'est que tu as trouvé ces maudites lettres qui
étaient justement là-bas, parce que je les avais réclamées...
JENNYj réfléchissant
A\\\ \o\is avez rompu hier? Voilà donc la cause vraie de son désespoir! Et pour détourner mes soupçons, il m'a joué la comédie de l'amour paternel ! C'est indigne !
Voyons, ne prends pas la situation trop au tragique et sois assez généreuse pour me rendre mes lettres...
N'y compte pas. Je suis résolue à m'en servir.
EVA, prenant son parti.
Comme tu voudras. Nous divorcerons toutes les deux I Tant pis pour ton frère, et tant j)is pour toi!