‹ La conscience de l'enfant; comédie en quatre actesChapitre 5 sur 54 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

MADAME GAUVELIN, GAUVELIN, MON- TRET, EVA, RICHARD, JENNY, JEAN, GERMAINE, EMMANUEL.

Montret et Eva entrent les premiers et descendent en scène, à gauche. Jean et Germaine restent au fond où se trouve une grande volière pleine d'oiseaux, auxquels Germaine donne de la nourriture. Un instant après, entrent Jenny, au bras de Richard père, et Emmanuel.

EVA, bas, à Montret.

Mon cher, prenez garde... Vous m'avez regardée pendant le repas avec des yeux qui luisaient comme des phares... Il serait peutêtre prudent de les éteindre...

MONTRET.

Je ne vous ai jamais vue si belle I

EVA

En effet, cette robe me va très bien... et cette nouvelle coiffure est très réussie, n'estce DES? (Elle se regarde avec complaisance dans une

petite glace de poche.) Seulement, aujourd'hui, je ne veux être que votre belle-sœur, et je ne veux voir en vous qu'un beau-frère... Nous pouvons bien consacrer quelques heures aux joies austères de la famille!...

MONTRET.

Quand vous verrai-je seule?

EVA

Je ne sais pas... bientôt.

MONTRET.

J'ai à vous parler de notre dernière spéculation.

EVA, intéressée.

Elle a réussi?

MOXTP. i:T.

Brillamment.

EVA

Alors,, c'est un rôg-lcment de comptes?

MONTRET.

Les bons comptes font les bons... amants.

EVA, rianf.

C'est juste. Je serai à cinq heures rue de la Paix.

Je vous adore.

Chut! Mon mari.

EMMANUEL, gaîment.

Je ne suis pas indiscret?

EVA} riant.

Au contraire. Seulement, je te préviens, nous parlons chiiïres.

Oh ! les chifîres, je les ai en horreur! J'en manipule assez à la Cour des Comptes! Si vous saviez combien je fais d'additions dans une année! C'est efîrajant! J'ai d'ailleurs acquis dans cet exercice une vélocité extraordinaire. Les colonnes les plus formidables, je les descends d'un coup d'œil et je pose le chiiïre...

MONTRET.

Exact?

EMMANUEL

Toujours !

MONTRET.

C'est parfait! Seulement vos chiffres sont des chiffres morts, anonymes. Tandis que les miens sont singulièrement vivants et sonnants ! Savez-vous ce que je vous ai fait gagner depuis la dernière liquidation? A

VOUS, j'entends à votre charmante femme... Cent mille francs I

EVA, enthousiasmée.

C'est admirable!

EMMANUEL, ébloui.

C'est épatant î Vous êtes un homme extraordinaire ! Non seulement vous avez su créer une usine formidable, dont les cheminées qu'on aperçoit d'ici, fument jour et nuit comme d'énormes cigares, (n montre le sien.) Mais encore vous avez le génie de la spéculation! Et ce qu'il y a de plus beau, et de plus rare, c'est que vous en faites profiter vos amis ! Je ne sais vraiment pas comment je pourrai m'acquitter envers vous!

MONTRET.

Vous ne me devez rien, mon cher Emmanuel. Au contraire!

EMMANUEL

Gomment, au contraire t Vous me blessez! Après m'avoir offert un déjeuner royal, et fait boire des vins... étourdissants, voilà que vous donnez à ma femme, c'est-à-dire à moi, un joli dessert de cent mille francs ! Et vous ne voulez pas que je vous exprime ma reconnq,issance ?... Mais je ne suis pas un ingrat, je vous prie de le croire !

EVA» l'interrompant, agacée.

Remercie, mon ami, mais remercie moins haut... On n'entend que toi...

EMMANUEL, à Jenny.

Ma chère sœur, ton mari est un homme exquis. Ce n'est pas un beau-frère pour nous,

c'est une providence. (ll va embrasser madame

GauveUn.) Comment va ma bonne maman, aujourd'hui?

MADAM1<: GAUVELIN.

Elle embrasse Emmanuel.

EMMANUEL, à Cauvelin.

Bonjour, papa. Tu as eu tort de ne pas être des nôtres... Kator un déjeuner pareil, quand on demeure si près ! Un perron à descendre, un perron à monter! Il faut vraiment que tu sois casanier !

MONTRET.

Mon cher beau-père m'aurait grandement honore d'accepter mon invitation.

GAUVELIN, froidement.

Vous êtes bien aimable, mon cher gendre; mais vous savez que je suis au régime.

EMMANUEL

Ah! ça, c'est dommage!

JENNY, apportant le café à Richard.

Une tasse de café, monsieur Richard?

PJCHARD.

Volontiers, madame.

Il va s'asseoir près de cauvelin.

JENNY

Germaine !

GERMAINE? occupée à ses oiseaux.

iMaman ?

JENNY

Fais un peu le service, mon enfanl. Tu t'occuperas de tes oiseaux après.

GERMAINE, venant en scène.

Pauvres petits!... Ils ne savent pas demander, eux. (Apportant une tasse à Emmanuel.)

Du café, mon oncle?

EMMANUEL

Certes, du café, beaucoup de café ! La boisson intellectuelle ! Le coup de fouet de la pensée! J'en ai richement besoin! (ri vient

vers sa femme. Amourrusement.) BonjOUr^ ma

chérie.

EVA

Bonjour... Bonjour.

C'est étonnant, ce que je te trouve jolie, aujourd'hui....

EVA

Mon ami, assieds-toi là, reste un peu tranquille et ne dis rien, si c'est possible.

EMMANUEL, s'asseyant près de sa femme.

Oui, ma chérie.

MONTRE T, au fond.

Monsieur Jean Richard, voulez-vous jeter un coup d'œil sur les plans du futur laboratoire?

JEAN

Certainement, monsieur Montret.

Ils déploient les plans sur une table. Germaine, après avoir servi le café, va embrasser et câliner madame Gauvelin; puis elle retourne auprès de Jean. Les personnages forment dès lors trois groupes. A gauche, le groupe Jenny, Eva, Emmanuel; à droite, le groupe Richard, Gauvelin, madame Gauvelin; au fond, le groupe Montret, Jean, Germaine.

EVA, à Jenny, avec un geste désignant Jean et Germaine.

La date du mariage n'est pas encore fixée ?

JENNY

Non.

M. Jean Richard fait à ta fîlle une cour un peu fraîche... Il ne lui a pas dit quatre paroles pendant le déjeuner.

JENNY

Des amis d'enfance n'ont pas grand'chose h. se dire. Et puis, c'est un garçon qui tra-

vaille beaucoup, qui est très absorbé dans ses idées.

EVA

Oh ! il a toutes les qualités, mais il n'est pas amoureux !

EMMANUEL

Est-ce que les jeunes gens savent encore aimer? Ah! quand nous étions fiancés, je n'étudiais pas des plans, et tu ne soignais pas des oiseaux! Je me souviens...

EVA

Fais-moi le plai.sir de te souvenir tout bas... (a jenay.) Enfin, tu es contente?...

JENNY

Le bonheur de Germaine est certain, car Jean est l'homme le meilleur et le plus délicat que je connaisse; mais il me la prend. Je suis très contente, et ça ne m'empoche pas de pleurer.

Elle s'essuie les yeux.

EVA

Oui, c'est ce qu'on appelle les joies de la maternité ! Toutes les mères que je connais passent leur vie dans les larmes. Et c'est très mauvais, les larmes, pour le teint et pour les yeux! Je suis bien heureuse de n'avoir pas d'enfants !

EMMANUEL

Et moi, j'en suis désolé!

EVA

Que veux-tu! Je n'ai pas la vocalion maternelle !

RICHARD

Serait-il indiscret, madame, de vous demander quelle est votre vocation?

EVA

Tiens!... tiens ( M. Richard qui m'écou tait!

LA r.ONSClENCK DE L'ENFANT

RICHARD

Pour mieux vous entendre, madame.

EVA

Gela vous intéresse ?

RICHARD

Cela me passionne. Pendant les vingt ans que j'ai navigué comme capitaine au long cours, j'ai beaucoup réfléchi aux questions morales, surtout celles qui intéressent la famille. Depuis que je ne navigue plus, j'étudie les mêmes questions. Je lis tous les vieux livres, les plus vieux de préférence. Plus c'est vieux, plus c'est neuf. Je cherche à me rendre compte dans les Bibles de toutes les religions, dans les chroniques primitives, comment les hommes . d'autrefois concevaient la famille... Et alors, bien imprégné de l'âme antique, je regarde, j'observe et je compare !

EVA

C'est une occupation comme une autre...

EMMANUEL* avec une gravité comique.

Ça doit être très intéressant !

RICHARD

Très intéressant, en effet. Vous disiez donc, madame, que votre vocation?...

EVA, légèrement.

Ma vocation est tout simplement de plaire, de plaire encore, de plaire toujours ! de faire sensation partout où je passe, d'être belle, d'éclipser mes rivales et de recevoir le plus d'hommages possibles.

EMMANUEL

Elle est adorable.

RICHARD

Mon Dieu, je ne veux pas médire de la coquetterie. C'est un art exquis et de pure tradition féminine; mais n'est-ce pas du bon

talent perdu quand on ne va pas jusqu'à sa conclusion logique?...

EVA

Quelle conclusion?

RICHARD, simplement.

L'enfant.

EMMANUEL

Bravo !

EVA, riant.

Votre conclusion est jolie ! J'aime mieux les péripéties que la conclusion! Vous en parlez à votre aise, mais il est très pénible pour une femme de... conclure! Et les hommes regardent d'un œil moins flatteur celles qui portent... une conclusion. Voilà Jonny toute scandalisée !

JENNY

On ne se scandalise pas pour des mots... Mais j'avoue que moi, je suis vieux jeu.

J'aime la famille complète. J'adore les enfants. Et si la naissance de Germaine, dont j'ai failli mourir, ne m'avait coûté toutes les espérances futures, j'en aurais donné à mon mari autant qu'il aurait voulu.

Tu as du courage.

JENNY

Non, je l'aime. Et si tu savais comme l'amour est fortifié par le miracle d'une naissance, comme il en garde quelque chose de mystérieux et de profond! L'amour vrai, le vrai mariage, n'existent que dans l'enfant.

RICHARD

Vous me rappelez la femme de l'Inde primitive, vous, la bonne épouse des Aryens, celle qui fabriquait le gâteau sacré, et qui veillait religieusement au feu du foyer. Elle était l'àme de la maison et la solidité de la

famille. Oui, vous mo rappelez cette femmelà, et je suis bien heureux que mon fils Jean épouse votre fîllc Germaine.

EMMANUEL, se levant.

Quatre heures... Si j'allais à mon bureau?

EVAj se levant aussi.

Et si j'allais faire mes visites? Messieurs, je vous invite à mon garden-party du mois prochain. Nous fêtons la promotion d'Emmanuel au grade de chevalier de la Légion d'honneur.

RICHARD, à Emmanuel.

Oh ! oh ! mes compliments !

EMMANUEL, modeste.

Oui, ça va paraître à V Officiel dans quelques jours... C'était mon tour, d'ailleurs... 11 y avait deux ans que j'attendais...

RICHARD

^[ais un garden-party ! . . . C'est fort coûteux...

EMMANUEL

Ohl ce sont les comptes de ma femme!

Elle fait des spéculations heureuses et dépense à sa guise l'argent qu'elle gagne!

(il vient embrasser sa mère, puis serrer la main de

son père.) Au revoir, maman. Au revoir, papa.

Lorsqu'il veut partir, son père le retient et l'amène à l'écart. — Richard s'éloigne. — Montret et Jean sont toujours au fond, examinant les plans. — Germaine est auprès d'eux. — Eva est rentrée dans la maison avec Jenny, pour s'habiller.

CAUVELIN, bas à Emmanuel.

Alors, tu ne surveilles pas les comptes de ta femme?

EMMANUEL, voulant s'échapper.

J'ai bien assez de me casser la tête aux budgets de l'Etat!

GAUVELIN, le retenant.

Mon ami, surveille, vérifie, additionne, toi qui es si fort sur les additions, et ne permets pas cà ta femme de faire des spéculations avec Montret.

EMMANUEL, stupéfait.

Pourquoi donc! Montret est un homme charmant! un heau-frère idéal!

GAUVELTN.

Certains renseignements fâcheux m'arrivent sur son compte. Je te prie de ne pas oublier que lo nom de Cauvelin est un nom honorable et qu'il n'est pas fait pour traîner dans les affaires suspectes!

EMMANUEL

Sois donc tranquille, papa... J'aime autant que toi le nom que nous portons... Grâce à lui, toutes les ambitions me sont permises,

LA CONSCIENCE t)E L'EXFANT 20

il m'ouvre toutes les portes... .le serais donc bien bête de le déprécier.

GAUVELIN.

Quant à ta femme, il y a je ne sais quoi de louche dans ses allures, comme dans ses discours. Je feng-age à la surveiller.

EMMANUEL, éclatant de rire.

Surveiller Eva... Pourquoi faire? Elle m'adore I

GAUVELIN.

Mon pauvre enfant !

Pourquoi me plains-tu? C'est agaçant! Je suis très heureux !

GAUVELIN.

Très heureux,, toi! Allons donc! Est-ce qu'on est heureux quaudon n'a pas do foyer? Car ce n'est pas un foyer que ta maison où

l'on donne des garden-party ! Est-ce qu'on est heureux quand on na pas d'enfants?

EMMANUEL, navré.

Que veux -tu? Le bonheur complet est rare ! Et l'on peut encore espérer I C'est après vingt-trois ans d'un mariage stérile que Louis XIV s'est décidé à naître !

EVA, qui a pris congé de tous pendant le dialogue précédent.

Au revoir, tout le monde ! Viens-tu avec moi, Emmanuel?

EMMANUEL, avec empressement.

Oui, oui, je pars avec toi ! Au revoir^ papa, au revoir, maman...

Eva et Emmanuel sortent. — Cauvelin les suit des yeux et fait un geste d'énervement.

MADAME CAUVELIN.

Mon ami, calme-toi.

Cauvelin se rassied et se replonge dans la lecture de son journal.

Page 1