SCÈNE III
Les Mêmes, moins EMMANUEL et EVA.
Montret et Jean descendent en scène, suivis de Germaine et de Jenny.
MONTRET.
Mon cher Jean, permettez-moi de vous le dire, votre désintéressement est tout bonnement absurde ! Monsieur Richard, votre fils est un fou.
RICHARD, souriant.
C'est bien possible.
GERMAINE, d'un air entendu.
Papa, Jean m'a expliqué ses idées : il a raison !
MONTRET.
Voyez-vous ça! Mais quand j'ai accepté
(|ut; la (lot de (jerniaine lût employée à la fondation d'un laboratoire de bactériologie, je pensais que ce placement... original... au- m rait quelque chance de devenir une affaire possible! J'ignorais que le jeune savant se refuserait à prendre des brevets, comme tout le monde.
RICHARD, souriant.
Nous sommes tous bêtes comme ça dans la famille Richard. Notre nom, dont je suis très fier, n'est qu'un sobriquet ironique, appliqué à de braves gens qui n'eurent jamais le sou, à cause de leur maladie du scrupule !
MONÏRET.
Mais que diable ! il ne faut pas donner pour rien ce qui a de la valeur!
JEAN, gêné.
Je me sens tout à fait ridicule avec mon air d'aspirer au prix Montyon. Mais je vous
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assure que mon désintéressement n'a rien d'héroïque. Que ferais-je de mes bénéfices! Toute ma vie tient dans mon laboratoire ! YjTi dehors de mon travail, je ne vois rien, je n'aspire à rien ! Et puis, voulez-vous ma pensée tout entière? 11 ne me semble pas que mes découvertes m^appartiennent, car comment pourrait-on faire la part do ce qui est à moi et do ce que je dois aux travaux de mes devanciers? Je ne fais que puiser, avec plus ou moins de bonlieur. au réservoir commun où s'alimente l'esprit moderne. Ce que je trouve est donc à tout le monde, et nul n'est propriétaire, à mon sens, de sa propre pensée.
MONTRET.
J'ai beaucoup pratiqué les inventeurs. C'est mon métier de vivre avec eux. puisque j'ai fondé une société d'études pour toutes les applications de l'électricité. Mon usine
met à la disposition de tous les chercheurs un puissant outillage et des conseils d'hommes compétents;, pour tirer de leurs conceptions tout ce qu'elles peuvent contenir de pratique et de fécond... Eh! hien, je vous assure que pas un d'eux ne pense comme vous, et qu'ils ont une idée plutôt excessive de la valeur de leur apport. Et ils ont raison, après tout! Chacun doit défendre ses intérêts! Et je ne puis admettre que... '
GERMAINE, gamine.
Oh ! papa est terrible en paroles, mais il fait tout ce qu'on veut.
MONTRETj énergique, puis tendre.
Tout ce qu'on veut, non! mais tout ce que tu veux, oui...
GERMAINE, riant.
Tu vois bien!
MONTRET.
Ce qui ne m'empêche pas de dire que vous êtes dans le faux! En affaires, on doit aller bravement jusqu'au bout de son droit !
JEAN
On risque ainsi de le dépasser!
MONTRET.
Vos adversaires sont là pour vous arrêter.
GERMAINE, gaiement.
Oh ! papa !
Et, au besoin, les commissaires de police!... A ce propos, avez-vous Iule journal? On y annonce un nouveau scandale iinancier.
MONTRET, montrant de l'inriuiétude.
Nommo-t-on la maison en péril ?
3<j LA CONSCItNCt; DK I.'EM'ANT
CAUVELIN.
Non, on parle d'une j^rossc entreprise in- 9 dustrielle que les tripotages de son directeur conduisent à l'eflondrement.
, Monlri't et Gauvelin échangent un regard hostile. MOxNTRET.
11 y en a plus d'une ! ,
Il s'éloigne.
JENNY, à part.
Décidément, il y a quelque chose, (a mohtret, bas.) Georyes, il faut que je te parle.
MONTRET, bas à Jenny.
Moi aussi j j'ai à te parler. . . Tout à l'heure. . .
JEAN» qui a pris le journal et le rejette sur la table après l'avoir parcouru-
Elles sont odieuses, ces histoires de vaincus jetés en pâture, par les journaux, à la férocité des foules.
RICHARD
Les foules ont toujours été cruelles. A
Uome, elles s'amusaient des combats de gladiateurs et des chrétiens livrés aux bêtes. Aujourd'hui, elles se divertissent des financiers en déconfiture. Mais, somme toute, il n'y a guère à s'attendrir sur des hommes qui, s^étant servi de rargciit, périssent à leur tour par l'argent !
JEAN
Et leurs familles ?
RICHARD, gravement.
Dame! leurs familles, elles sont victimes de la loi de solidarité.
JEAN
C'est une triste loi !
RICHARD
C'est la loi !
Un silence.
MONTRET. à qui un domestique est venu parler.
Monsieur Jean, on me demande à l'u-
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sine. S'il vous plaît de venir avec moi, nous pourrons voir les terrains en passant.
JEAN
Avec plaisir, monsieur Montret. A tout à l'heure, Germaine.
A tout à l'heure, Jean.
Mon-tret et Jean sortent. ■I(nu3' et Germaine rentrent dans leur hôtel. Richard père est descendu dans le jardin voisin par l'escalier de droite.