‹ La conscience et la foi (volume 2)Chapitre 12 sur 23 · ET L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

ET L'ÉGLISE

tM coBselence et l'Égltaw.

Dans toutes les choses humaines, science ou politique, religion ou philosophie, beaux-arts ou littérature, il n'est peut-être pas d'illusion plus fréquente que celle qui consiste à s'imaginer que l'on a trouvé une solution , tranché une difficulté gravCi quand on a supprimé un des termes du problème. Tout serait simple si, dam chaque question, on n'avait à considérer qu'un seul principe général et essentiel. Mais, dans tout ce qui inquiète les esprits, agite les consciences et trouble le repos du monde;» se

trouvent toujours engagés a la fois plusieurs principes qui ne se laisseront point impunément méconnaitre, et qui se vengeront tôt ou tard en renversant l'édifice que Ton aura laborieusement construit sans eux. En pareil cas, le conseil deBossuet (t) doit être rigoureusement suivi par tout esprit sérieux et désireux d'arriver à la vérilé. Si vous êtes sûr que telle idée fondamentale, tel fiait général est vrai, n'y renoncez jamais à aucun prix ; et si tel autre, également important dans la question qui vous occupe, est également certain, restez-y fidèle aussi, quoi qu'il arrive. Gourez au secours de celui des deux principes qui peut être en danger^ mais sans jamais oublier les droits de l'autre; tenez ferme des deux jnains les. deux bouts de la chaîne, mên^e si vous ne pouvez voir en quel point et de quelle manière ils s'unissent.

Un seul exemple suffira pour montrer combien ce précepte est fondé. Rien de moins aisé assurément que de faire leur légitime part, dans un domaine quelconque de l'ac-

(i) Nule 6) à la un du volume.

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tivité ou de la pensée humaine, & rautorité et à la liberté. Mille fois, pour en finir avec celte redoutable énigme, on a essayé dé sacrifier i*un des deux termes à l'autre, de nier, soit la liberlc, soit l'autorité ; mais jamais» par ce moyen, on n'a trouvé et jamais on ne trou* vera le repos : quand on a procédé ainsi, lout est toujours à recommencer.

Une des formes délicates et périlleuses de cet antagonisme, apparent au moins, entre des nécessités égales, c'est, en toute société, quelle qu'elle soit, la conciliation des droits collectifs de l'association elle-même avec les droits per« sonnels de chacun de ses membres. C*est à cela que se réduisent toutes les complications de la politique intérieure des États. Mais, entre toutesles associations imaginables, celle où la difficulté prend les proportions les plus me* naçantes et entraine les plus graves conséquences, c'est FÉglise.

D'un côté, l'individu seul, au moins en matière de religion, est pleinement réel; la conscience individuelle, nous l'avons constaté u chaque pas depuis le commencement de celte

série d'entretteast la conscience est souyeraine; tout ce qu'elle ne peut pas croire n'existe pas pour elle : personne n'a aucun droit, bien plus, personne n'a aucun moyen de forcer une con- 9€Jence humaine à admettre ce qu'elle ne peut pas croire, à trouver bon ce qu'elle blâme, à regarder comme mauvais ce qu'elle approuve.

La seule réalité pleine et entière, vivante et souveraiqe, dans la société religieuse, c'est la coDsçiencet c'est Tindividu, Tout ce qui est foi collective, décrétée, officielle, a plus oumoins^ pour cbacuii et pour tous, un caractère conventionnel » une forme fictive; car chacun, s'il était seul à exprimer sa foi, le ferait, selon ses expériences ou ses besoins personnels^ autrement que ne Ta fait une autorité quelconque.

D'un autre côté, on peut répondre avec en«!

tière vérité t qu'en religion comme partouti, rindividu absolument séparé de l'espèce, l'iur dividu réduit à lui-même et se suffisant a lui-même, est une chimère ; que chacun de nous tient plus qu'il ne croit de sa race, de sa famille, de sa patrie, de l'éducation, du milieu moral et même physique au sein duquel il a

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vécu et s'est formé. On peut ajouter que presque toujours l'individu a peu de moyens d'action, et que s'il veut faire le bien et répandre le vrai, il faut qu'il s'unisse à d*autres, qu'il multiplie ainsi le peu de forces dont il dispose, et que c'est seulement par l'influence énorme, incalculable, del'associalion, que l'homme arrive à exercer un pouvoir réel et durable. D'ailleurs nous avons dû nous élever avec énergie contre l'égoïsrae dévot, contre une préoccupation trop personnelle du salut, où le croyant n'aurait en vue que son propre intérêt dans la vie future. Enfin on peut ajouter, quant à l'Église chrétienne, que si jamais il fut une religion au monde qui ait obligé les hommes à s'allier les uns avec les autres, à s'aimer et à s'entr'aider; une religion où la préoccupation égoïste du salut personnel soit une monstruosité odieuse, où notre prochain, à nos propres yeux, ait le même droit que nous d'être aimé, éclairé, sauvé -, s'il est une religion où chacun soit tenu de se donner aux autres, de se dépenser pour tous, c'est la religion de Jésus, et que par conséquent, bien loin de sacrifier l'Église à la conscience

individuelle, notre devoir est de maintenir active, puissante pour le bien, étroitement unie, la sainte communauté des chrétiens.

Je reconnais que ces deux points de vue ont Tun et l'autre une haute valeur. A Dieu ne plaise qu'il nous arrive de mutiler la vérité et de nier un côté des choses ; nous en serions justement punis par le manque absolu de solidité des résultats que nous aurions cru établir. Essayons de nous rendre compte de ce qu'est, de ce que doit être l'Église, sans méconnaître ou affaiblir ni les grands avan tages que peut nous procurer une libre association religieuse dont Jésus serait l'âme, ni la souveraineté de la conscience, reconnue par nous plus d'une foiâ et à laquelle rien ne nous fera renoncer.

Que signiOe le mot Église, et d'où vient-il ? L'idée qu'il éveille, celle d'une assemblée, a quelque analogie avec celle des synagogues dans lesquelles le peuple juif, pendant et depuis la captivité, prit l'habitude de prier, de chanter les psaumes et d'entendre expliquer la loi et les prophètes. Mais le mot Église, qui signifie à

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la lettre une assemblée convoquéei une réunion d'appelés, emporte Tidce d'une association per^* manente à laquelle se joint quiconque s*y sent appelé. Jésus n'a pas voulu seulement jeter dans le monde des idées justes ou des préceptes purs; il a voulu que ses adeptes con-* linuassent^ s'unir après lui en une famille de frères; il a appelé l'humanité tout entière à en* trer dans cette grande famille dont Dieu est le Père ; il a institué le baptême comme marque d'adhésion ou d'entrée dans le royaume de Dieu, et la sainte cène tout à la fois comme le mémo^ rial de sa personne et de son œuvre, et comme l'aete toujours renouvelé d'une double alliance entre chaque chrétien et Dieu, entre chaque chrétien et tous les autres.

Notre antique confession de foi de la Rochelle définissait l'Église, la compagnie des fidèles; disons plus simplement encore : c'est l'assem* blée des chrétiens. Nul ne le conteste, jus*» qu'ici tous sont d'accord; mais qui est fidèle^ qui est chrétien, et par conséquent qui est de l'Église ? C'est ici que l'on diffère ; cependant toutes les réponses à cette question peuvent se

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réduire & trois ; il existe trois types différents auxquels toutes les Églises se rattachent.

Selon le premier, celui-là seul est 0déle ou chrétien qui est reconnu tel par le gouvernement de rÉglise. Tous les membres de la chrétienté sont considérés comme des mineurs, dont la tutelle spirituelle est censée avoir été exercée d'abord par Jésus lui-même et léguée ensuite par lui à un corps que Ton aime à confondre avec l'Égliseï mais qui est seulement le clergé, Tautorité ecclésiastique chargée de pen* ser et de vouloir pour ses administrés, autorité dont le siège a été placé dans la capitale même du monde antique, à Rome* Aussi TÉglise ro*« maine affectionne le titre de mère des fidèles^ qui implique à la fois, de sa part les intention^ les plus purei» et les plus tendres, et de la leur robéi$6ance filiale, la soumission que doit, 4 Tâge mûr, une éternelle enfance, La foi catbo^^ lique tout entière est cçlle que le saint-siége gi déclarée telle, et le fidèle quiconque Tac* cepte sans restriction, y compris le dogm^ décrété de nos jours. Malheur à qui s'en écarte t Écoutez en quels termes le grand Bos^

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suet, du haut de la chaire, et devant la fameuse assemblée du clergé de France en 1082, louait le catholicisme de ses rigueurs : « Que vous » êtes donc belle, ô Église sainte! lorsque

> vous marchez, Pierre à votre tête, et la » chaire de Tunité vous unissant toute ; abat- » tant les têtes superbes et toute hauteur qui

> s'élève contre la science de Dieu ; pressant ;» ses ennemis de tout le poids de vos bataillons ^ serrés ; les accablant tous ensemble, et de ^ tonte Tautorité des siècles passés et de toute

> Teiécration des siècles futurs ; dissipant les ^ hérésies et les étouffant quelquefois dans leur 1^ naissance ; prenant les petits de Babylone et » les hérésies naissantes, et les écrasant contre » votre Pierre. » Quel christianisme que celuilà, où les plus cruelles images enfantées pcir la haine atroce des Juifs contre les païens, haine exaspérée par la captivité, suffisent à peine pour exprimer les colères du catholicisme contre rhérésie, c'est-à-dire contre la pensée, la science^ la liberté, la spontanéité de la foi !

Selon d'autres, ce gouvernement si dur des âmes n'est qu'une usurpation. Est chrétien,

est fidèle quiconque a la Toi de l'Église; et cette foi, c^est l'ensemble des dogmes chrétiens qui ont été enseignés avec précision et d'une manière pleinement identique, en tout ce qui est essentiel, par Jésus, les apôtres et leurs continuateurs. Mais ces continuateurs qui sont-ils? Ces dogmes, où les trouver? C'est pour répondre à cette question qu'on rédige des confessions de foi. Le goût des confessions de foi est devenu chez quelques-uns de nos coreligionnaires une véritable manie, et l'on a dit avec esprit que si trois de ces protestants-là se trouvaient réfugiés sur une île déserte, le premier se hâterait de tirer de sa poche une confession de foi, et chercherait à s'entendre avec le second pour imposer sa confession de foi au troisième. Chaque Église autoritaire prétend posséder le vrai mieux que toute autre, en tolère quelques-unes peut-être comme plus ou moins suffisantes , mais condamne toutes les autres comme ayant abandonné la foi. Si ce système est vrai, il nous faudra examiner toutes les dogmatiques une à une, et commencer par prouver que les écrivains mêmes du Nouveau

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Testament, les évangélistes, saint Paul, saint Jacques, saint Jean, étaient d'accord sur tous les points essentiels. Or, c'est là une pure fiction, une convention officielle dont tout examen quelque peu sérieux et impartial aura bientôt fait justice. Si les apôtres ont différé, leurs prétendus continuateurs différent bien plus encore ; ils essayent en vain de s'accorder.

Toutes les fois que Ton voudra vous imposer l'unité orthodoxe, exigez avant tout que les orthodoxes s'accordent entre eux sur ce qu'ils veulent vous imposer. Le dernier et le plus éclatant essai de ce genre, parmi nous, n'a pu être rédigé qu'en passant sous un silence prudent trois dogmes essentiels à l'orthodoxie : trinité, péché originel et expiation; et ceux qui l'ont adopté à plusieurs reprises par leurs votes ont manqué, en le faisant, à leurs propres principes, déchiré eux-mêmes leur propre bannière au moment où ils voulaient l'imposer à autrui, et caché quelques-unes de ses couleurs qu'ils déclaraient sacrées (1). Aussi est-ce

(i) Note 5, à la fin du Tolume.

temps perdu que de réfuter telle ou telle dog-» matique orthodoxe ; elles se réfutent, elles se réfuteront de plus en plus l'une Tautre, comme le firent les écoles philosophiques du paganisme à l'époque de leur irrémédiable et rapide décadence.

Reste une troisième conception de l'Église, fondée aussi sur la foi, mais sur la foi définie selon l'Évangile, selon Jésus, et non selon les dogmatiseurs. Quand Jésus disait à de pauvres âmes angoissées : Ta foi fa sauvée^ il ne leur parlait ni de Trinité, ni de péché originel, ni d'expiation, ni d'aucun dogme, ni faux ni vrai« La foi n'est pas le dogme ; la foi, dans le sens primitif et seul réel, c'est le sentiment religieux, la vie intérieure arrivant à la plénitude de son efficacité morale et de sa grandeur chrétienne : on voit tous les jours d'humbles âmes la posséder sans théologie, et lesdocteui*s les plus convaincus en manquer. La foi, c'est l'adhésion du cœur, l'élan de la conscience vers le Dieu de Jésus-Christ, vers le Dieu qui pardonne, qui relève, qui sanctifie. Ce n'est pas la vérité déchiquetée en articles numérotés, secs etprécis; c'est

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