J 1 2 LA CONSCIENCE
ennobli. Le peuple a une coiupassion profonde pour tout ce que Jésus eut à souiïrir de la [)arl des prêtres, des grands et des scribes coalisés contre lui, et c'est avec une colère passionnée qu'il les voit mendier son supplice auprès d'un pouvoir militaire étranger, la honte et le fléau de la patrie.
Petits ou grands, la plupart de ceux pour qui la vie est une lutte difficile et douloureuse, sont tentés de se rallier autour du Christ : pour eux, sa parole, son exemple, son amour, sont toujours pleins de vie, d'autorité et d'un charme suprême.
Mais il existe un autre Christ, celui de toutes les orlhodoxies, celui que proclame la théologie des dogmatiseurs, celui dont le moyen âge a fait le pivot de sa théocratie. C'est sous l'image du crucifix qu'on affecte de nous le montrer surtout, et l'on nous parle beaucoup plus de l'effusion de son sang que de son enseignement ou de son exemple, beaucoup plus de sa mort que de sa vie, à moins cependant qu'on nous le fasse voir, juge terrible des vivants et des niQrts, plus semblable à un Jupiter irrité, à un
Pluton vengeur, qu'à celui qui aimait à redire: Ve?iez à moi^ je suis doux et humble de cœur. Le Christ mort et le Christ déifié révoltent, il faut avoir le courage de le reconnaître, la conscience de notre siècle ; il n'y croit plus, il ne veut pas, et le voulût-il, il ne peut pas y croire. Souvent c'est avec des cris de triomphe qu'il s'éloigne de ce Christ. Le christianisme est mort, s'écriaient avec joie il y a trente ans saint-simoniens et fouriéristes ; le christianisme est mort, répètent à grand bruit, de nos jours, des matérialistes, des positivistes, des sceptiques. D'autres fois, au contraire, notre temps se désole, se désespère d'avoir perdu le Rédempteur, et peut-être, quand la postérité se demandera quel est le sentiment ou la pensée que la poésie du xix*' siècle a exprimée avec le plus de profondeur, d'originalité vraie et de puissance, elle citera les lamentables et sublimes accents de celui de nos poêles qui a dit des hymnes de la douleur :
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglols.