‹ La conscience et la foiChapitre 12 sur 70 · HT) LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

HT) LA CONSCIENCE

sont les maîtres qui t'ont si mal instruit: Voltaire d'abord, auquel tu reproches avec tant d'amertume son cruel sourire ; et cependant Voltaire aussi fut dupe toute sa vie d'un christianisme défiguré comme à plaisir par les maîtres de son enfance. Ce que je suis tenté de maudire quand je lis vos pages impies à tous deux , beaux génies égarés, c'est ce syslémo d'autorité, d'orthodoxie, qui a soulevé justement votre conscience et votre raison, et vous a armés en guerre contre l'Évangile dans l'intérêt des consciences opf>rimées et des esprits aveuglés.

Il faut le reconnaître, en efïet, et c'est là l'enseignement infiniment grave qui résulte pour nous avec une irrésistible évidence, de ce coup d'œil jeté sur les opinions de notre temps : il existe aujourd'hui et depuis longtemps deux christianismes et deux Christ. L'un c'est le Christ des légendes et des sacristies, dont la croix et la divinité font trop souvent oublier la parole et la vie. C'est à lui que s'adressent les terribles et véridiques sentences du poëte ; c'est celui dont h gloire est morte ;

c'est le crucifix déifié, le cadavre céleste que les clous du Golgotha soutiennent à peine , et (\\\\ tombe en poussière sous nos yeux chaque jour.

Mais Vautre, le Christ vivant et vrai, le Jésus de l'Évangile, de l'histoire, de la conscience, celui qui a prononcé le sublime sermon de la montagne et des Tables exquises , divines de simplicité, de lumière et d'amour, comme la brebis égarée ou l'enfant prodigue, celui-là est réclamé par l'âme humaine, autant et plus de nos jours qu'autrefois ; elle voit en lui son Maître , son Libérateur, son salut, son idéal réalisé.

A ces deux types si différents se rattachent toutes les conceptions diverses du christianisme. Sous ces deux chefs viennent se ranger les innombrables variétés de la religion chrétienne, toutes les Eglises, toutes les sectes, tous les schismes, les orthodoxies diverses et les hérésies sans cesse renaissantes.

En deux mots, pour les uns, le christianisme

est une religion dont Dieu seul est l'objet, mais

dont Jésus est l'auteur, le fondateur, la source :

une religion qui a été la sienne, qu'il a enseignée, propagée, dont il a vécu, dans laquelle il est mort. Aussi s'agit-il bien moins, pour ceux qui la professent après lui, de contempler son cadavre, de baiser ses plaies ou d'adorer sa divinité, que de l'écouter et de l'aimer, de lui obéir et de lui devenir semblable; ce qui importe infiniment plus qu'aucun dogme, c'est son enseignement, son exemple, son esprit.

Pour d'autres, au contraire, le christianisme est une religion dont Jésus-Christ est lui-même l'objet, qui s'est formée, développée, construite pièce à pièce avec des dogmes dont il a été l'occasion. Dès lors sa morale, ses actes, ses conseils et ses exemples importent beaucoup moins que sa mort, considérée comme un sacrifice expiatoire par lequel est sauvé quiconque y croit, ou sa divinité reconnue égale à celle de son Père.

Telles sont les deux théories qui se disputent aujourd'hui le monde chrétien, et je mets en fait que l'une marche en sens inverse de l'autre, que la première gagne les cœurs et grandit, tandis que l'autre est en pleine décadence.

C'est justice qu'il en soit ainsi. Le christianisme des subtilités dogmatiques, de la théocratie cléricale, du cadavre divin, parle surtout à l'imagination, à la peur ; il ébranle les sens, il asservit la pensée, il aboutit surtout à la domination. C'est pourquoi notre siècle s'insurge à bon droit contre lui.

Le christianisme de l'Évangile, au contraire, la parole du Christ vivant, s'adresse uniquement à la conscience religieuse et morale, et ne tend qu'à nous régénérer, à nous élever au-dessus de nous-mêmes, à nous rapprocher de Dieu.

Il est facile de s'expliquer comment s'est formé, aux dépens du Christ de l'histoire et de l'Evangile, le Christ mythologique et officiel de l'Eglise. Un fait que ne peut contester aucun esprit impartial, c'est que Jésus de Nazareth, qui produit aujourd'hui encore une puissante impression sur ceux qui lisent sa parole, saisissait d'admiration et de respect ceux qui le virent et l'écoutèrent. C'est à lui qu'un Nathanael disait, dans un transportd'enthousiasme et de foi : Maître ^ tu es le fils de Dieu^ tu es k

roi d'Israël; et un saint Pierre : Tn es le Christ^ le fils du Dieu vivant. C'est à lui que les sergents du temple envoyés pour l'arrêter rendaient ce témoignage : Jamais homme na parlé comme cet homme ; et le ceftturion qui avait présidé à son supplice, cet hommage presque involontaire : Certainement celui-ci était fils de Dieu. Bientôt celte impression si vive de vénération et d'amour fut discutée, analysée, par ceux mêmes qui l'éprouvaient. On en chercha une explication ; on en trouva plusieurs, et nos livres saints en contiennent jusqu'à trois bien distinctes.

La plus ancienne, la seule générale, la seule qui se trouve également rapportée dans nos quatre Evangiles, c'est cette vision de Jean-Baptiste qui, au moment où Jésus reçut de lui le baptême, crut voir, dans un moment d'extase, l'Flsprit divin descendre comme la colombe pour s'arrêter sur Jésus. On s'expliquait ce qu'on trouvait do divin en Christ par la présence ininterrompue, constante, de l'esprit de Dieu en lui; mais on ne se contenta point de cette explication, et il en surgit deux autres, à l'une ou

l'autre desquelles se rallachèrent la plupart (les chrétiens et plusieurs même des apôtres.

Une deuxième interprétation inconnue à deux évangélistes sur quatre, à saint Marc et saint Jean, ignorée également de saint Paul, mais attestée par saint Mathieu et par saint Luc, veut que Jésus ait eu pour père, non pas un homme, mais l'Esprit divin. 11 est impossible de ne point s'étonner que saint Paul et surtout saint Jean, sans cesse occupés d'élever aussi haut que possible la grandeur divine de leur maître, aient oublié, s'ils l'avaient connu, dans tous leurs écrits, un argument, un fait qui devait paraître si décisif.

Enfin, un troisième système se forma parmi les sectateurs nombreux, à Alexandrie et en Judée, des doctrines néo-platoniciennes. Nonseulement Platon personnifiait nos idées, mais ses adeptes hébreux appliquaient tout particulièrement sa méthode aux perfections divines. Chacun des altribuls divins, lumière, gloire, vie, plénitude, sagesse, devenait une émanation de Dieu distincte et personnelle, formant ainsi, de lui à nous, une. chaîne non interrompue

d'êtres mystérieux participant toujours moins h la nature divine. Le premier de tous, le Verbe ou la parole, fut identifié à Jésus-Christ qui, sous ce nom, avait régné avec Dieu, dès avant la création dont il avait été l'instrument. C'est encore saint Paul, mais bien plus saint Jean, qui adopte ce système, s'efforçant ainsi, comme on l'a fait en tout temps, d'appuyer le christianisme sur les doctrines les plus répandues de la philosophie alors régnante.

Ces trois théories différentes furent également adoptées par l'Eglise, sans qu'elle se mît en peine de les accorder entre elles. Dès lors elle prit à tâche d'élever aussi haut que possible la divinité du Christ; les païens mêmes l'y obligèrent en quelque sorte , par l'analogie inacceptable qu'ils prétendaient établir entre le nom de Fils de Dieu attribué à Jésus et leurs héros, leurs demi-dieux, fils comme Hercule ou Enée, de telle ou telle divinité secondaire du polythéisme. Le Fils, rapproché toujours plus du Père, lui fut enfin égalé, et malgré l'indignation avec laquelle il avait repoussé tout hommage de ce genre, jusqu'à rejeter l'épithète

de bon comme n'appartenant qu'à son Père seul, les symboles officiels de l'Eglise finirent par le déclarer absolument égal au Dieu suprême; on autorisa ces expressions qui révoltent mon sens religieux : « Dieu naquit à Bethléem, Dieu souffrit sous Ponce-Pilate, Dieu mourut sur le Calvaire. » En Zi31, au concile d'Éphèse, on combla la mesure en donnant à Marie le litre choquant, irréligieux, de Mère de Dieu {i).

Je vous le demande, est-il possible de supposer qu'une définition aride, inintelligible de la divinité de Jésus-Christ, le proclamant Dieu de DieUy lumière de lumière^ non créé, mais engendré de toute éternité; est-il possible, dis-je, d'imaginer qu'une telle doctrine éclaire les esprits, touche les cœurs, régénère les consciences pécheresses? Y a-t-il système au monde plus abstrait, plus sec, moins humain et moins utile ?

Ce n'est pas dire assez. En divinisant ainsi le Christ, j'affirme, j'affirme d'après ma propre expérience, et comme chrétien, et comme pas-

(1) Note 4, ù la fin du volume.

leur, qu'on rend la religion de Jésus moins édifiante, moins morale, moins religieuse en un mot. Plus d'une fois, auprès d'un lit de souffrance et de mort, au moment même où, à d'autres égards, se manifestait à mes yeux la puissance du christianisme pour apporter la consolation et le courage à celui qui meurt, j'ai vu écarter les touchants et sublimes exemples de Jésus au nom de sa divinité. Quand je le montrais en Gethsémanè, dévoré d'angoisses terribles, couvert d'une sueur sanglante, mais trouvant dans la prière la force d'accepter la volonté du Père et de se dévouer à toutes les horreurs qui l'attendaient; quand je le montrais criant à Dieu au milieu de ses larmes : Père, s il iiest pas possible que cette coupe s'éloifjne de moi, que ta volonté soit faite et non la mienne! Et quand ensuite j'engageais un affligé, un malade, un mourant, à se soumettre et à se vaincre comme Jésus, on m'a répondu avec désespoir : // le pouvait : il était Dieu! Et quoi! est-ce donc un Dieu, cet être qui prie, qui pleure, qui tremble , qui sue le sang! S'il est homme, au contraire, son

(exemple m'oblige, sa douleur me touche profondément, sa sublime prière passe sur mes lèvres avec toute l'autorité d'un tel exemple, et je sens qu'après avoir lutté et pleuré comme lui, ma conscience exige que je me relève comme lui, plein de calme et de force, de mansuétude et d'abnégation. Je ne sais rien de si consolant, de si grandiose que cette scène, pourvu que tout y soit réellement humain.

Absorber Jésus en Dieu, c'est le perdre, cl voilà pourquoi, dès qu'on a identifié le Fils au Père, ce besoin instinctif qu'éprouve la faiblesse humaine d'un conducteur pour l'amener à Dieu, lui fait chercher d'autres intermédiaires, un saint tuiélaire, un ange gardien, Marie surtout; Marie, pour qui le catholicisme est bien près d'achever la même évolution, et qu'après Jésus- Christ elle a déjà élevée hors des limites de rhumanité. Bien plus, on a fini, ô déraison ! ô blasphème! par représenter ces intercesseurs secondaires, et surtout Marie, comme détournant de nous par leur miséricordieuse intervention, la colère, la vengeance du Fils et du Père. C'est ainsi qu'un de nos cardinaux, il y a

quelques années à peine, représentait, dans un mandement fameux, le christianisme comme une religion dure, terrible, sanglante, qui avait eu besoin d'être adoucie par la dévotion à la Vierge. C'est ainsi encore que, dans plus d'une église catholique, on peut voir, et j'ai vu, à diverses reprises, Jésus représenté par les maîtres de l'art, comme un dieu païen voulant foudroyer le monde, tandis que Marie, sa mère, lui montre, pour l'apaiser, le sein qui l'a allaité, ou tandis que tel ou tel bienheureux de prédilection, saint François, saint Dominique, couvre le globe terrestre de sa robe de moine, et le protège ainsi contre le Sauveur. Ah! je l'avoue, devant ces détestables aberrations, devant ces odieux outrages par lesquels on calomnie celui qui fut doux et humble de cœur, j'ai besoin de me rappeler sa prière pour ses bourreaux, et de redire à Dieu, comme lui: Pi're, pardonne leur, car ils ne savent ce qu'ils font 1 (1)

Jésus avait prévu qu'on abuserait de sa gloire et qu'on substituerait, ù des devoirs essentiels

(1) Note 3 ; à la fin du volume.

envers Dieu et l'humanité, de vains hommages rendus à sa personne. Ce ne sont pas, dit-il expressénient dans le sermon sur la montagne, ceux qui me disent : Seigneur^ Seigneur ^ qui entreront dans le royaume de Dieu, mais ceux qui font la volonté de mo7i Père. Admirables paroles qu'on peut lire en plus d'un endroit (le nos Evangiles, et que beaucoup de gens ne veulent pas comprendre. Ne nous en étonnons pas. Autant il est difficile, autant il en coûte à noire faiblesse et à nos passions d'obéir, de ressembler à Dieu, de faire la volonté du Père; autant il est aisé de céder à un entraînement bien naturel d'enthousiasme et de reconnaissance pour Jésus, en l'appelant 6'ez<7;2ez/r, -S'e/gneur, égal au Père, Dieu béni éternellement et Créateur du monde. C'est substituer des génuflexions à des progrés; la forme, faussée par Texagération, au fond et à la réalité; et pour employer une expression sévère, mais juste, c'est éconduire à force d'hommages ou retenir à la porte de sa demeure, sous prétexte de l'honorer, celui qui veut y entrer pour tout y transformer.

Il n'est pas permis de confondre Jésus avec le Père. Jamais personne ne fut si essentiellement religieux que Jésus. Or, ce serait une contradiction dans les idées et un contre-sens dans les mots que de se représenter Dieu religieux. Si la religion, comme on n'en peut douter, est le mouvement des âmes vers Dieu, l'aspiration consciente vers l'infini, l'ensemble de nos relations avec notre Père céleste, ce mot n'a plus de sens dès qu'on veut en faire un attribut non plus (le l'homme, mais de Dieu lui-même. Qu'est-ce qu'un Dieu qui adore, et cependant qui a jamais adoré avec autant de ferveur réelle, avec un si puissant élan vers le ciel que Jésus-Christ? Dans celle prière si émouvante (jue je rappelais il y a un instant, est-il possible de méconnaître la pleine réalité de l'adoration et de la lutte par laquelle Jésus s'efforce do soumettre sa propre volonté à la volonté de son Père? A-l-on jamais exprimé plus nettement, avec plus de force, le contraste de deux volontés? Jésus voudrait ne pas boire l'horrible ralice; Dieu veut, au contraire, qu'il achève l'œuvre admirable de dôvouoment poursuivie

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jusque-là avec lanl d'héroïsme, cl le Christ, résistant à la tentation de s'épargner lui-niême, soumettant par un ciïort héroïque la chair et le sang à l'amour et à l'esprit, ohéit en frémissant, adore la volonté qui l'immole, et s'écrie : Que ta volonté soit faite j et non la mienne ! Rien de plus vrai, de plus moral, de plus religieux, parce que rien n'est plus humain. Ce n'est pas un Dieu qui lutterait, prierait et triompherait ainsi.

La religion de Jésus peut être facilement ramenée à un petit nombre d'idées aussi simples que grandioses. Le nom même par lequel il Ta toujours désignée est caractéristique; il ne l'a jamais nommée que le règne de Dieu, le royaume de Dieu ou des cieux sur la terre. Faire régner le Père dans les consciences et dans les cœurs, tel était son but unique, son active et constante préoccupation. Ce régne tout intérieur n'a rien de commun avec la contrainte ou la force. Le royaume de Dieu ne vient point avec apparence ou avec éclat; le royaume de Dieu e.'<t au dedans de nous. Y)im

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règne par l'amour, c'est par l'amour qu'il veut être servi, et l'amour que Jésus commande n'a rien de commun avec cette dévotion des égoïstes qui ne songent qu'à leur propre salut. Jésus veut régénérer le monde par un double amour de l'homme pour Dieu et pour ses frères. Cet amour est le principe de la vie nouvelle, de la vie de Tesprit, fondée tout à la fois sur le pardon que Dieu accorde au passé et sur l'alliance secourable qu'il conclut avec la conscience humaine pour le présent et pour l'avenir.

Entre Jésus et tous les fondateurs de religions, de morales ou de 'philosophie, la différence essentielle, c'est qu'il s'est montré à la hauteur de cette sublime doctrine par son caractère et dans sa vie. Dieu régnait en lui: Ma nourriture^ disait-il, ce qui me fortifie ^ ce dont je visi c*est de faire la volonté de mon Père. Jamais la pensée de Dieu^ son amour^ sa présence ne lui ont fait défaut. Je ne suis jamais seul, disait-il, le Père est avec moi.

De même que vivre, pour lui, c'était faire la volonté de son Père, mourir c'était, pour lui, remettre son esprit entre les mains de son

Père, Et comme il aima Dieu, il aima les hommes ses frères. Juif de naissance, il porta à sa patrie l'intérêt le plus énergique et le plus tendre. Jérusalem^ Jérusalem, s'écriait-il en versant des larmes, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes ; mais vous ne l'avez pas voulu.

Le pardon est la grande nouveauté que Jésus apporte au monde ; c'est la bonne nouvelle , c'est rÉvangile même. L'antiquité tout entière, païenne et juive à la fois, avait vécu de l'idée d'apaiser Dieu irrité, comme un monarque d'Asie ou un satrape, par des présents. C'étaient d'abord, comme dit un poôle romain^ un peu de blé et quelques grains d'un sel pur et brillant; c'étaient des fruits^ des fleurs, des gâteaux. On sacrifiait, en mettant de côté pour Dieu, et en déclarant sacré pour que nul n'y touchât, ce qu'on donnait à la Divinité. Bientôt l'homme, apprenant à se nourrir de chair, fit à ses dieux leur part de ses repas. Alors il fallut tuer pour adorer; et le sang répandu des victimes devint le signe, le gage de l'apaise-

mciil du courroux cclesle. Ouandvinl Jésus, des consciences bourrelées s'étudiaient en vain à varier, à rendre cruelles, à compliquer, pour les rendre efficaces, ces expiations sanglantes. Il semblait que la colère d'en haut eût besoin de souffrances et de mort pour se satisfaire. H fallait bien que Dieu se vengeât, car la vengeance était plus qu'un droit, un devoir.

Tout cet ordre d'idées fournit aux apôtres des images frappantes et colorées. Les sacrifices et les expiations ayant cessé pour le chrétien, on a comparé éloqucmment Jésus à une victime auguste et dernière, qui rendait inutile tout autre sacrifice et qui avait apaisé pour toujours la vengeance de Dieu. Mais ces mélaphores saisissantes ont un grave défaut; elles sont trop juives; elles prêtent à Dieu la colère et la vengeance. L'enseignement de Jésus est plus simple, plus grandiose et plus touchant à la fois. Selon lui, Dieu aime la brebis égarée ; le bon pasteur la cherche, et quand enfin il la trouve, il triomphe. Le père de l'enfant prodigue, court au-devant de lui et remplit sa maison de chants et de danses, en l'honneur de ce

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fils perdu qui est relrouvtS de ce fils iiiorl revenu à la vie. Le pardon gratuit, sans sacrifice, sans expiation, tel est l'Évangile de Jésus-Christ, la bonne nouvelle.

Citoyen du monde entier bien plus que de la Judée ; humain avant tout, au milieu d'une société divisée de toutes parts par des barrières séculaires, il les renversa toutes, il embrassa dans un même amour l'humanité entière , le Juif et le païen, le Grec et le Romain, comme l'Israélite , le fils de la civihsation comme le barbare, l'étranger comme le citoyen , l'esclave comme l'homme libre. Ses compatriotes haïsaient avec le degré d'implacable aversion et de mépris qu'atteignent en Orient, quand elles ont duré pendant des siècles, les rivalités de race ou de culte, les Samaritains, dont le sang était mêlé, le culte hétérodoxe et la doctrine hérétique ; ce fut chez eux qu'il alla prendre l'impérissable exemple de la charité fraternelle que tous les hommes se doivent entre eux. L'Orient, qui dédaigne la femme et lui interdit de sortir d'une éternelle enfance, s'étonna de l'entendre expliquer à des femmes

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les problèmes les plus élevés de la vie et de la foi, et traiter toutes les âmes humaines comme égales devant Dieu. Vous savez avec quelle grâce aimable il accueillait de petits enfants dont on supposait à tort qu'il devait être importuné. On le vit, lui le saint et le juste, au milieu des censeurs les plus rigides, marcher entouré de péagers exécrés, d'hommes et de femmes qui avaient été de mauvaise vie. Souverainement tolérant au sein de la race la plus exclusive que le monde ait vue, il souffrait qu'on enseignât en son nom, même alors qu'on refusait de se rallier a lui : Ne rpjnpêchez points disaît-il du premier schismalique, à ses apôtres indignés, ne lempêchez point : qui nest pas contre nous est jmur yious. Mais tant de condescendance et de bonté permettentelles de lui attribuer cette mollesse efféminée, celle douceur fade et banale qu'on lui a prêtée quelquefois? L'indignation lui manque-t-elle? Relisez, si vous le croyez, celte scène saisissante et terrible où il balaya du temple, avec une autorité que nul n'osa contrôler, les vendeurs* qui faisaient de la religion métier et marchan-

(lise. Relisez surtout ce discours formidable où il éclate en malédictions contre les hypocrites et les oppresseurs, contre les Pharisiens qui imposent aux autres des fardeaux quils ne voudraient pas remuer du bout du doigt; contre les docteurs qui, s' étant emparés delà clef de la science, non-seulemeyii n entrent pas euxmêmes, mais empêchent les autres d'entrer ; contre les dévots qui dévorent les maisons des veuves sous prétexte de faire de longues prières. Conducteurs aveugles , race de vipères , sépulcres blanchis dont le dehors paraît beau, mais dont le dedans est rempli de corruption ï .. . Reconnaissez-le, jamais, nulle part, une voix si intrépide et si redoutable ne s'est élevée avec tant de virilité et de grandeur contre le règne de la force, le despotisme spirituel, l'abus des choses saintes.

Aussi ravale-t-on bien bas la haute dignité du titre de chrétien, quand on le rattache à un dogmatisme quelconque, au lieu de l'attribuer uniquement à la communauté de pensée, de volonté et de vie avec Jésus. Qui est chrétien, en effet? Sera-ce, comme on le prétend trop

souvent, celui qui professe une doctrine correcte et précise sur tel ou tel dogme, sur la nature divine de Jésus, sa résurrection, ses miracles, sa mort? Est-ce là ce qu'il a voulu? Où Fa-l-ildit? A qui l'a-t-il demandé? Peut-on nous apprendre ce que pensaient, sur chaque article de la dogmatique officielle, ces pauvres âmes angoissées, à qui le Maître a dit avec tant d'amour : Ta foi fa sauvée^ tes péchés te sont pardonnes? Il a tenu ce langage maintes fois h des êtres qui n'avaient aucune notion ni de sa divinité, ni de sa mort expiatoire, ni de sa résurrection. On peut donc être pardonné, on peut être sauvé, au dire de Jésus lui-même, autrement que par sa divinité, sa résurrection ou sa mort, pourvu qu'on ait ce qu'il reconnaissait en ces infortunés auxquels il ouvrait le ciel. Et qu'avaient-ils donc, si ce n'est une conscience touchée, repentante, aspirant à Dieu, saisissant avec une avide et humhle reconnaissance le pardon, le secours, l'immense amour, la vie éternelle que Jésus leur offrait? Qu'avaient-ils, si ce n'est l'ardent désir, la ferme volonté d'être du royaume de Dieu? Et s'il en

était ainsi au temps de Jésus, comment douter un seul moment qu'il en soit de même à toutes les époques, de nos jours, pour nous? On était chrétien du temps de Jésus et selon son autorité, dès que la conscience et le cœur entraient à sa parole, sous son influence, dans les rapports véritables, féconds, étroits, qu'il établit entre nous et Dieu. Quant aux problèmes dhistoire, quant aux complications du dogme, ni en ce temps-là, ni aujourd'hui, ce ne sont eux qui font le chrétien. Aussi je vous déclare qu'il existe, à ma pleine connaissance, d'un côté, et ceci nul n'osera le contester, des orthodoxes en grand nombre se disant catholiques ou se croyant protestants, qui cependant n'ont de chrétien que le nom; et d'un autre côté de véri^ tables chrétiens unis de cœur avec Jésus et par Jésus avec Dieu, pleins de foi, de charilé, qui se trompent gravement à mes yeux, et aux yeux de toutes les Églises connues, en niant des faits évangéliques d'une haute importance, ou des dogmes longtemps considérés comme les plus essentiels de tous : à ceux-là, j'en suis profondément convaincu, Jésus dirait, en les voyant

aimer chrétiennement, souffrir chrétiennement, se dévouer chrétiennement, se vaincre chrétiennement : Ta foi t'a sauvé , tes péchés te sont pa?xlonnéSy tandis qu'aux autres il déclarerait avec douleur qu'Us ne savent pas même de quel esprit ils devraient être animés. L'esprit du Christ, tout est là en effet; et avant de substituer à cette religion pratique, vivante, que Jésus-Christ a fondée, pratiqiiée, enseignée» la religion de théologiens et de dominateurs dont il est le Dieu malgré lui, il eût fallu effacer de VÉvangile des mois comme ceux-ci : Ow est l" esprit du Seigneur est la liberté^ et si quelqu'un n'a pas l esprit de Christ., il n'est pas à lui.

Il est tout un côté de mon vaste sujet que je renonce malgré moi à aborder aujourd'hui.

Je voudrais vous dire non-seulement ce qu'est Jésus, mais ce qu'est son œuvre, ce qu'il a fait pour l'humanité et pour nous. Je vous le montrerais dans l'histoire, arrêtant d'une main puissante le genre humain dans une décadence plus rapide et plus universelle en son temps qu'en tout autre, et par la bonne nouvelle du

pardon divin, de la paternité de Dieu et de la fraternité des hommes, poussant l'humanité renaissante dans la voie sans terme du relèvement et de tous les progrès.

J'aimerais plus encore à vous le faire voir dans l'œuvre intérieure de la régénération morale et religieuse, sauvant les âmes désespérées, accablées du fardeau irréparable de leurs péchés et de leur incurable faiblesse, et leur communiquant la vie nouvelle de l'esprit et de l'amour, les reliant par des chaînes de miséricorde et de lumière à ce Dieu qu'elles redoutaient, et leur donnant la force de marcher éternellement à lui, de progrès en progrès, de sanctification en sanctification.

Mais je dois me borner à un point, avant de finir. Êtes-vous tentés de m'adresser cette question qui, dans le mondCj est si souvent posée ou même résolue pour autrui, légèrement et le plus souvent, sans que ceux qui la posent ou la résolvent, la comprennent? Me demanderez-vous si je crois à la divinité de Jésus- Christ?

Pour éviter toute ombre d'équivoque, cette

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