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les bases de la certitude ; abdiquez votre volonté, car il n'en faut qu'une, la mienne, pour tout sauver. Abjurez l'espérance du progrès : il n'y a de solide que ce qui a beaucoup vieilli. Il ne s'agit ni de votre dignité morale, c'est de l'orgueil ; ni de votre liberté, orgueil encore; ni de votre raison, orgueil toujours. Il faut, comme l'a dit un grand génie vaincu, il faut vous abêtir ; devenez entre mes mains insensibles, inertes comme des cadavres, et je vous sauverai.
» Quantau goût denotre temps pour l'ignoble, j'ai de quoi le satisfaire, et je vais ramasser au besoin dans les égouts les plus nauséabonds, de dignes arguments pour combattre avec leurs propres armes les ennemis de l'ordre ; tout peut être utilisé au profit de l'autorité, même la boue à jeter au visage de l'ennemi, et il importe peu qu'on se salisse ou non au service d'une si grande cause. »
Ainsi parle, ainsi agit l'absolutisme. A ce langage, quelques âmes honnêtes se révoltent, s'indignent et, voulant maintenir leur liberté, leur dignité, leur honneur, ne consentant ni
à s'abêtir ni à devenir cadavres, voulant rester ce que Dieu les a faites, se jettent dans les rangs des impies; tandis que d'autres, épouvantées et saisies d'horreur par les violences de ces derniers contre Dieu, contre le bien, le beau et le vrai, abdiquent toute indépendance entre les mains de fer de Fabsolulisme.
Tel est notre temps ; les deux adversaires se provoquent, s'exaspèrent l'un l'autre, l'irréligion impie enfantant l'absolutisme et l'absolutisme l'irréligion. Voilà où nous en sommes.
Existe-t-il quelque part, à égale distance de ces deux écueils, un port assuré, un refuge inviolable, un asile où l'on soit à l'abri de ces deux détestables compétiteurs, d'où ni l'un ni l'autre ne puisse nous chasser, une retraite sûre, également à la portée de tous, de l'ignorant comme du savant, du faible comme du fort?
Oui, messieurs, ce refuge existe et il est à la disposition de chacun; il s'appelle la conscience, ma conscience et la vôtre. Vous pouvez répondre hardiment à l'autorité absolue qui veut
faire de vous un cadavre pour vous sauver : « Arrière de moi ! Je n'ai pas besoin de toi pour maintenir la vérité, la religion, la morale, Tordre social : je te refuse, ma conscience me suffit. » Vous pouvez dire tout aussi hardiment à l'irréligion qui vient mutiler votre être en lui ôtant tout ce qu'il a de plus précieux : <c Arrière de moi ! Je n'ai pas besoin de toi pour maintenir ma liberté d'esprit et de cœur, pour faire valoir mes justes droits et me défendre contre l'obscurantisme. Je te refuse, ma conscience me suffit. j>
Oui, la conscience nous suffit; c'est ce que j'affirme et ce que je prétends prouver. Dieu nous l'a donnée, Texpérience de chacun et l'histoire de tous l'ont développée ; Jésus, enfin. Fa mise en pleine possession d'ellemême. Asservie plus tard, elle a été émancipée par la réforme ; et toutes les fois qu'on veut la réduire en servitude, quelque chose en elle travaille, le vieux levain fermente, jusqu'à ce que la conscience ait repris ses droits.
Si j'affirme que la conscience suffit à tout sauvegarder, ce n'est pas qu'à mes yeux elle
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soit infaillible, ou qu'elle porte en elle toutes les lumières ; mais parce qu'elle est, pour chacun de nous, le juge définitif et souverain, qui prononce en dernier ressort ; parce que c'est son devoir et son droit de mettre à profit toutes les ressources et de s'éclairer de toutes les lumières : nature, science, expérience, histoire, raison, religion; parce que, munie de toutes les armes, la conscience chrétienne juge de tout. Saint Paul Fa proclamé hautement quand il a dit : « L'homme spiriluel^ l'homme de l'esprit, juge de tout et personne ne juge de lui. »
Interrogeons aujourd'hui la conscience sur elle-même et sur Dieu ; nous l'interrogerons ensuite sur les grands problèmes et les objets les plus augustes de la foi chrétienne, la vie humaine, l'Écriture sainte, Jésus- Christ , rÉghse.
Aujourd'hui c'est de Dieu et de la conscience elle-même que je viens vous parler, heureux si je vous montre avec Pascal que « c'est le consentement de vous-même avec vous-même et non d' autrui qui doit vous faire croire ».
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Ou*est-ce que la conscience?
Avant tout, il est indispensable de s'entendre sur le sens de ce grand rnot qui dominera toute cette étude ; répondons à cette désolante interrogation d'un de nos contemporains : Qu'est-ce que la conscience?
C'est un fait constant, une force intérieure que chacun de nous apporte avec lui en naissant, un des éléments constitutifs de la nature humaine, plus ou moins développé en tout homme, et qu'on peut analyser et décomposer, pour ainsi dire, en l'examinant tour à tour sous trois faces diverses.
D'abord, la conscience est le sentiment qu'a chacun de nous de sa propre personnalité. Se sentir soi-même, se distinguer d'autrui, avoir la pleine certitude d'être non pas quelque chose mais quelqu'un, une personne, une volonté, voilà le premier enseignement de la conscience et celui dont tous les autres dérivent.
On le nie aujourd'hui. Il est une philosophie venue d'Allemagne en France, mais vieille de plusieurs milliers d'années et sortie jadis de rinde, qui a fait de nos jours, parmi nous, des
conquêtes nombreuses : on l'appelle le panthéisme. D'après celle doctrine, tout est un, tout est Dieu, Dieu est tout; l'individualité est une illusion. Chacun de nous, dans l'océan de la vie universelle, est un flot qui s'élève, retombe et disparaît, une partie non distincte du grand tout. Nous nous imaginons à tort être quelqu'un, avoir une volonté à nous ; nous ne sommes que le produit de tout ce qui nous a précédés , le jouet de tout ce qui nous entoure.
Tout en moi se soulève pour protester contre celte funeste et mensongère théorie. Et cependant je conçois qu'elle ait pu naître sur le sol enflammé de l'Inde ; là, le climat dévore toutes les énergies humaines; la pesanteur de l'air accable tout ce qui vit; le soleil verse partout des torrents de feu ; les parfums les plus énervants pénètrent partout; la nature est exubérante; une végétation luxuriante naît partout où il y a de l'eau, se développe avec une rapidité, une abondance prodigieuses, périt et renaît sans cesse, et partout la vie fourmille; partout court, rampe, vole, une multitude innom-
brable d'êtres animés. Brisé d'une lassitude sans cesse renaissante, l'homme ne peut ni agir, ni penser, ni vouloir sans efforts; il se sent comme débordé, comme écrasé par l'univers, et je conçois à la rigueur que l'humanité, engourdie par le climat et la mollesse, ait fait du repos son idéal, ait remis à autrui ses destinées et se soit confondue elle-même avec la nature qui l'obsède de sa puissante action. Je conçois aussi que les souverains de l'Inde, oisifs et voluptueux, assouvis de déUces, énervés de débauches, aiment à faire prévaloir parmi leurs esclaves dégénérés cette molle doctrine, à leur faire croire que la conscience est un vain mot, et que personne n'est quelqu'un. La notion du droit périt avec celle de l'individu. Il est plus facile de régner en maître sur des milliers de panthéistes absorbés dans la contemplation du grand tout que sur la conscience d'un seul homme actif et qui se respecte luimême.
Après ce monde indien, où la réalité se confond avec le rêve et la veille avec le sommeil, voulez-vous voir en idée, sous d'autres cieux^
ET DIEU. Il
ce que valent des hommes dont la conscience est pleine d'individualité et dévie?
Au milieu des brouillards et des frimas du nord, une poignée de marins endurcis au travail et au péril se sont créé une pairie ; la terre même sur laquelle ils vivent est leur ouvrage ; ils l'ont gagnée pied à pied en refoulant la mer plus loin. Au xvf siècle ils n'étaient pas libres. L'Espagne, maîtresse alors de la plus grande partie du monde, riche de tout l'or de l'Amérique, liôre de ses troupes, les plus braves et les plus éprouvées qu'il y eût au monde, l'Espagne voulut obliger ce peuple de matelots à être catholiques. Ils résistèrent; on les crut insensés ; on ne pensait pas qu'il existât une puissance capable de tenir tête aux vieilles bandes espagnoles. Les matelots de la Hollande osèrent l'essayer, ils y réussirent; ils reconquirent leur patrie sur l'Espagne comme ils l'avaient conquise sur la mer ; ils formèrent la plus puissante nation commerciale du xv!!*" siècle , l'asile de tous les génies persécutés, de; tous les penseurs méconnus, et d'une multitude de nos pères, les protestants de France. Ce
n'est pas tout; ils voulurent être artistes sans aucun des avantages de climat et de race qui avaient foit de la Grèce et de l'Italie les deux reines de l'art, aucun, excepté la liberté; à force d'individualité et de conscience, ils créèrent une école de peintres plus riche en originalité que toute autre, et, avec la seule opposition des ombres épaisses et d'une lumière avare, mais éblouissante par le contraste, le plus grand de leurs maîtres créa une nouvelle forme du beau, un aspect nouveau de l'art.
Tant est merveilleuse la force d'expansion de l'individualité humaine ! tant la libre conscience trouve en elle-même de ressources ignorées ! Voulez-vous des hommes qui sachent agir et penser, qui vivent? émancipez leurs consciences. Mais quant à des rêveurs incapables d'énergie et de responsabilité, le panthéisme vous les donnera; il n'est bon qu'à foire des esclaves : rêver est la seule chose qui se fasse aussi bien dans les chaînes qu'au grand air. La conscience, au contraire, ne peut se passer de liberté ! Elle la demande,
elle la reprend si elle Ta perdue ; elle est, elle veut être maîtresse chez elle.
A ce tort grave d'asservir les âmes, le panthéisme en joint un autre pire encore. Nonseulement il relâche, il détend le ressort de l'individualité ; mais il diminue, il efface la distance, il comble l'abîme qui sépare le bien du mal.
Or, la conscience, aussitôt après le sentiment de la personnalité, éveille en nous l'instinct du devoir. Non-seulement je sensque je suis moi, mais je suis responsable et libre. Dieu m'a revêtu de cette dangereuse prérogative ; il m'a fait ce périlleux honneur.
Vous êtes libres, messieurs; vous l'êtes tous, vous pouvez tous beaucoup, beaucoup pour vous-même et contre les autres. Je sais que le panthéisme le nie, je sais que, d'après lui, chaque homme est le produit des influences du dehors et subit la loi du passé, à tel point que sa propre indépendance est réduite à peu de chose ou à rien. On choisit un personnage illustre du passé ou un beau livre et Ton vous montre comment cet homme, ce livre même,
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est l'effet des circonstances et non do la volonté ! Basse et mauvaise doctrine, d'après laquelle la nature de ce monde et de tous les mondes, y compris l'humanité, n'est qu'un immense clavier sur lequel l'univers joue à sa propre gloire un hymne sans commencement et sans fin, qui est le but unique de l'être et dans lequel chaque époque est un accord ou une dissonance, chaque être une note qui retentit et qui passe.
C'est encore ce que je nie : la corde sonore ne peut rendre que le son juste ou faux, faible ou éclatant, qu'en fait sortir la main de l'artiste; mais moi je suis libre. Je peux et je veux, j'aime ou je hais, je me venge ou je pardonne. Le bien et le mal sont devant moi, non pas égaux, non pas tous deux divins, mais opposés, l'un béni, l'autre maudit. Je suis libre et quand ma conscience m'accuse, me condamne, me châtie, l'univers entier n'a ni le droit ni le pouvoir de m'absoudre. Je suis responsable, et quand ma conscience m'approuve, m'encourage, m'ordonne de marcher en avant, aucune voix ne peut lui imposer silence : elle est sou-
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veraine, elle est fîUe de Dieu, elle seule au monde a des droits divins et immédiats.
En vain vous lui objecterez que tout est relatif, que rien n'est absolu, que l'exemple, l'éducation, le milieu, peuvent beaucoup sur nous; elle ne l'ignore point, elle est la première à le proclamer. Elle me crie : « Fais ce que tu peux, et tout ce que tu peux, pour le bien et pour le vrai ; résiste à un milieu corrupteur, réagis de toutes tes forces contre les influences qui t'aviliraient; dompte tout ce qui autour de toi ou en toi-même fait obstacle à ta vie morale ; commande au sang qui brûle dans tes veines; sois homme, sois libre ; méprise toute théorie qui attente à ta liberté : glorieuse créature du Dieu de liberté, rends tes comptes à ton Maître, à ton Père. »
Ton père, ai-je dit, et ce mot a devancé ma pensée ; voilà le troisième, le dernier, le plus sublime enseignement de la conscience. Nous l'avons appelée, d'abord, sentiment de soimême, puis sentiment du devoir; elle s'appelle enfin sentiment religieux, conscience des rapports de l'homme avec l'infini.
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Au siècle dernier, on accusait les prêtres d'avoir inventé la religion et Dieu. Voltaire répondait :
Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.
C'est trop peu dire : Dieu existe, et la seule preuve que j'en donnerai est celle-ci : il est impossible à l'âme humaine de se passer de lui ; dès qu'elle l'ignore elle l'invente. Je sais qu'il existe des exceptions ; il n'est pas une faculté de l'âme ou du corps qui ne fasse défaut à quelques infortunés, mal nés ou mutilés par les accidents de la vie. Mais une société sans Dieu, la famille sans Dieu, l'humanité sans Dieu, sont aussi absurdes à imaginer qu'une société où tout le monde serait aveugle, ou perclus, ou idiot. Le prêtre qui a inventé Dieu, c'est l'homme. Tout homme est prêtre en effet et doit l'être; prêtre du Dieu intérieur, du Dieu de la conscience qui, au moment où j'ai péché, se révèle à moi par un trouble honteux, un malaise vengeur, et qui sans cesse me crie : Fais le bien, fuis le mal, aime, adore, dévoue-toi, élève-toi de progrès en progrès !
Ici, je m'arrête; et avant de demander à la conscience tout ce quelle sait de Dieu, je constate un fait : la conscience est ce qui dislingue l'homme de la bête. Seul ici-bas, l'homme a ce triple privilège de se distinguer nettement de tout ce qui n'est pas lui, de distinguer le bien du mal, et de trouver en lui, outre la loi du devoir, l'idéal, l'aspiration vers l'infini, la soif de Dieu. Quelle autre créature à nous connue se sent religieuse, c'est-à dire liée à l'infmi par des désirs, des espérances, des devoirs? Seul, l'homme trouve dans sa conscience Dieu vivant et parlant. Seul au milieu des traverses et des luttes de la vie, l'homme peut toujours, comme David proscrit, errant de caverne en caverne, fortifier et consoler son âme en disant à l'Être infini , au maître de l'univers : 0 Dieu, tu es mon Dieu.
Si donc l'humiliante question que je vous ai rapportée frappe encore votre oreille, si l'on vous dit : Qu'est-ce que la conscience? répondez : C'est ce qui fait l'homme supérieur à toute la nature. Malheureux ! lu es un homme, un fils de Dieu, et tu t'ignores! Descends en
loi-même ; regarde en toi, tu y trouveras la conscience et Dieu.
Qui est Dieu? Tout, répondent quelques-uns; rien, s'écrient les autres, et chaque religion m'apporte sa réponse. — Souffrez, dirai-je à tous, que je consulte avant vous, sur cette question suprême, la voix intérieure, ma conscience, Dieu lui-môme parlant à son enfant, et se révélant directement à moi, à vous, à quiconque l'écoute.
Ma conscience me répond aussitôt : Dieu est quelqu'un, une personne. En vain on me répétera que ce sont là des expressions humaines, des termes trop précis, trop étroits. J'avouerai que tous les mots humains ne sont jamais assez purs, assez élevés, assez vastes, pour s'appliquer à Dieu; mais j'ai le droit, et je le maintiens, de comprendre le langage qu'on me parle et les mots dont on veut se servir avec moi. En vain voudrait-on faire de mon Dieu le total immense d'une addition sans fin, la somme vivante des existences, l'ensemble des êtres en qui tous vivent, ces grands mots
accumulés n'aboutissent qu*à des paroles retentissantes et vicies, à un chiffre impronou' cable, impossible et inutile. Si vous ne savez mieux ce que vous voulez dire, rentrez dans le silence. Je le sais moi, et j'affirme que la personnalité est la forme de l'être la plus haute, la plus accomplie, la plus parfaite que nous puissions concevoir. J'affirme que si Dieu ne la possédait, il ne serait pas, car il serait moins que moi, moins que vous, il ne serait pas Dieu. Qu'un disciple orthodoxe de Hegel vienne me dire : le Père est l'absolu qui s'ignore, le Fils est l'absolu qui se révèle, et le Saint-Esprit l'absolu arrivé à la conscience de lui-même ; je me révolte, indigné, et je lui réponds que l'absolu s'ignorant lui-même ne serait ni absolu ni Dieu, et que moi, qui ne m'ignore point, je suis plus Dieu que le grand tout. Un autre vient me tendre ce piège : Dieu n'est pas personnel; il est la personnalité même, abstraite, unique, impersonnelle. Vain discours, déclaration équivoque et contradictoire ! Il est une seule concession que je puisse faire. Le mot de personne vous paraît- il trop hu-
main? dites, si vous l'aimez mieux, que Dieu est une volonté, suprême, immuable, éternelle, qui a pleinement conscience d'elle et de son but, la volonté immuable, infaillible, souveraine du bien, du vrai et du beau. *
Dieu est parfait. Il ne serait pas Dieu, dit encore la conscience, si quelque perfection lui manquait, s'il se trouvait en lui quelque lacune, s'il ne réalisait tout idéal.
Bien plus, puisqu'il est parfait, il n'est jamais indifférent entre le mal et le bien, le faux et le vrai, le beau et l'ignoble. Essentiellement, et en vertu de sa nature souveraine il est partial pour l'éternelle vérité, pour la sainteté, pour l'amour. Il est du parti de tout ce qui est bon et saint contre toute chose mauvaise. Il n'est indifférent à rien. L'indifférence est une impuissance et une imperfection.
Et ce n'est pas tout encore. Cette partialité du Tout-Puissant ne demeure pas inefficace; le Dieu de la conscience ne ressemble pas au Dieu des déistes d'autrefois qui, après avoir créé le monde, s'est retiré pour toujours dans un repos éternel dont on ne s'explique pas qu'il
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soit sorti même un instant. Le panthéisme nous a rendu au moins ce service, et je l'en bénis, d'avoir fait justice de cette notion de Dieu qui voyait en lui un de ces rois d'Asie renfermés dans leur oisive grandeur au fond d'une retraite impénétrable. Mon père, disait Jésus, réfutant l'idée des Juifs sur le repos du Créateur à partir du sixième jour, mon père agit jusqu'à présent; il agit à Tinstant où je vous parle. Le Dieu de la conscience ne s'est jamais laissé sans témoignage; il agit et il parle, il veut, il bénit, il aime. Nous pouvons à tout instant le trouver et comme le toucher de la main. Il remplit l'univers et nos âmes de sa sainte présence. Il embellit tout de sa beauté ; c'est de sa vie que tout vit; c'est par sa volonté créatrice et toujours active que tout existe. Il n'a pas seulement créé toutes choses dans le passé; il crée tous les jours, à toute heure, à toute seconde, sous nos yeux. Il régne et il agit dans la nature, dans la conscience, dans l'histoire. Il nous parle, il nous enveloppe de toutes parts en son amour, et le Psalmiste avait raison de s'écrier avec les accents d'une
sublime et splendide poésie: « Ou irais-je loin de ton esprit, où fuirais-je loi?i de ta face ! Si je monte aux cieux, tu y es ! Si je descends au séjour des morts ^ fy voilà! Si j'emprunte les ailes de V aurore pour fuir à l'autre bout des grandes mers^ là même ta droite me saisit ; et si je dis: au moins les ténèbres me couvriront à ses yeux, la nuit même devient lumière autour de moi. »
Cesse de fuir, ô homme ! jette-loi dans les bras de ton Père ! ses secours tout-puissants te sont oflerts, sa force agira en toi, sa puissance te grandira, son amour t'attirera à lui, sa présence t'élèvcra au-dessus de toi-même et des exemples dégradants, et des fausses morales, et de tes propres misères. Tu es libre, ô homme, parce que Dieu a voulu, pour ton bien, être librement cherché et aimé, volontairement obéi, par toi. Tu es appelé à l'honneur de marcher avec Dieu comme il est dit de quelques patriarches, avec l'antique majesté de langage des premières pages de l'Ecriture. Tu es appelé à répéter avec la piété tendre et virile de Jésus : Je ne suis jamais seul, car le Père est avec moi.
Oui, je veux le dire; oui, j'ai soif de Dieu, de sublimes pensées, d'immortelles espérances, d*amour céleste. Le monde sans Dieu est froid, vide, glacé. Les intérêts qui s'y débattent, les buts qu'on y poursuit, les combats qu'on s'y livre avec fureur, manquent de grandeur, de noblesse, et m'inspirent à la longue une lassitude mêlée d'angoisse et de dégoût. J'ai trouvé Dieu dans ma conscience, je me donne à lui, je m'attache à lui tout entier; et vous tous, dont ce monde vain et de courte durée ne suffit pas à remplir le cœur, vous qui avez été froissés et méconnus, vous qui luttez en vain contre des forces invincibles, et que courbe malgré vous la lourde main du malheur, mettez votre trésor en Dieu, cherchez en lui votre refuge, votre force, votre espérance. On lutte en vain contre lui ; mais, uni à lui, on peut tout supporter.
Est-ce à dire, parce que je veux me donner à Dieu, que j'accepterai pour vrai, pour fondé, tout ce que telle ou telle autorité humaine me dira de lui ou en son nom ? Nullement, mes-
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sieurs, et c'est ce qui me reste à vous montrer.
Tiens toy à toy^ s'écriait jadis un vieux moraliste français. Si nous avons pris jusqu'à ce moment la conscience pour guide, ce n'est pas pour l'abandonner ici. Elle demeure pour nous l'autorité supérieure, le juge définitif. Mais si elle est souveraine, elle ne se croit pas seule éclairée. En fait de vérité elle prend de loutes mains. Elle ne demande jamais à la vérité : d'où viens-tu ? qui t'envoie ? sachant que toute vérité est fille de Dieu et ne peut venir que de lui.
Elle sait aussi qu'aucune religion n'est entièrement fausse dans toutes ses parties, quelque énormes qu'aient pu être les erreurs et les abus dont elle a été complice, parce que le seul fait de chercher Dieu, l'instinct religieux qui sert de base à toute forme de piété est de droit naturel et de droit divin. Elle sait aussi qu'aucune religion n'est absolument parfaite puisque Dieu seul connaît entièrement Dieu et serait digne de l'adorer. Mais elle sait que le sentiment religieux s'est toujours manifesté par un mélange de vérités et d'illusions, et
elle obéit à la parole du plus grand des apôtres en examinant toutes choses^ en tenant ferme tout ce qu'elle reconnaît bon, et s'efforçant d'écarter toute espèce de mal. Dans cet esprit, elle cite à sa barre toutes les religions et leur demande ce qu'elles savent de Dieu.
Approchez, religions de la nature, formes antiques du polythéisme païen, variées de mille manières. — Ne me répétez point les fables frivoles et immorales de vos poëtes, ma conscience s'en détourne avec dédain ; mais lorsqu'elle entend un d'entre eux, un Cléanthc, un Aratus, déclarer que nous sommes de la race de DieVy elle s'écrie avec joie, comme saint Paul à l'Aréopage : En ceci, vos poëtes ont dit vrai !
Approchez, disciples de Moïse, peuple de Jéhovah. — Ne me redites pas que Dieu vous a ordonné de massacrer jusqu'au dernier vos ennemis, leurs prisonniers, leyrs blessés, leurs vieillards, leurs femmes et leurs petits enfants. Ma conscience refuse hautement de le croire et vous accuse d'une erreur que la barbarie de votre époque explique sans l'excuser, et qu'il
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nous est impossible aujourd'hui d'accepter. Mais ma conscience grandit et s'éclaire quand Moïse, dépassant en connaissance de Dieu tout ce qui l'a précédé et tout ce qui l'a suivi jusqu'à Jésus, déclare que Dieu se nomme Celui qui est, ou quand il me le fait entendre donnant par deux fois à Israël cette sublime loi ; Soyez sai7its parce que je suis saint. Ma conscience s'élève et s'émeut quand David et les Psalmistes chantent sur la lyre hébraïque leurs hymnes souvent merveilleuses de poétique élan, d'ampleur et de mouvement, de spiritualisme et de foi.
Approchez à votre tour, fils de l'Islam. — Je ne vous demande pas les rêves absurdes et les sensuelles promesses de votre Coran -, mais je regrette parfois, je l'avoue, que la voix du muezzin, laissant là Mahomet et son titre de prophète, ne fasse pas retentir souvent sur nos cités chrétiennes celte vérité fondamentale qu'oublient ou méconnaissent la majorité des chrétiens de toutes les églises : // ny a de Dieu que Dieu,
Approchez , évangélistes et apôtres de Jésus-Christ; faites nous connaître les inap-
préciables leçons de celui dont les ennemis disaient : Jamais homme n'a parlé comme cet homme ; ces enseignements si simples, si populaires qu'il n'est personne qui n'en profite et si nouveaux encore au bout de dix-huit siècles qu'on ne pourrait les lire à haute voix dans les rues sans risquer d'être puni. Seulement souffrez, disciples de Jésus, que j'use contre vous-mêmes, s'il le faut, des droits qu'en son nom vous m'avez reconnus. Et toi, le plus grand de tous, énergique et admirable Paul, toi qui écrivais à tes fils dans la foi : Je vous parle comme à des personnes intelligentes : jugez vous-mêmes de ce que je vous dis, toi qui te défendais avec une si généreuse indignation de prétendre dominer sur la foi de tes adeptes, permets-nous d'en appeler de toi-même à nos consciences lorsque, voulant réduire à néant Torgueilleux monopole des enfants d'Abraham qui se croient élus seuls et de plein droit, tu semblés un instant attribuer le salut de quelques-uns et la perte du grand nombre au bon plaisir de Dieu, sans nul égard aux actes, aux volontés, aux progrés, aux repentirs...
Et toi enfin, ô notre Maître sublime, vénéré, bien-aimé, vieîis, Seignew Jésus ^ viens nous montrer Dieu présent en nos propres cœurs et son règne s*exerçant au dedans de nous, viens nous faire entendre de nouveau cet appel direct à la souveraineté de la conscience et de l'expérience morale : Si quelqu'un veut faire la volonté de Dieu^ il connaîtra si ma doctrine est de Dieu ou si je parle de mon chef. Viens nous révéler que Dieu est esprit et qu'il veut que ceux qui l'adorent, l'adorent non ici plulôt que là, mais e?2 esprit et en vérité, qu'il est ton Dieu et notre Dieu^ ton Père et notre Père, que ce Père pardonne à quiconque revient à lui comme l'enfant prodigue de ta plus belle parabole , entièrement pur de tout sanglant ou sombre dogmatisme.
Toi seul, Seigneur, donnes à notre conscience entière satisfaction. Toi seul la relèves, la régénères, la mets en possession d'ellemême. Toi seul lui rends ses titres de noblesse et les forces qui lui manquaient; toi seul ouvres devant elle la carrière sans terme, où elle doit courir de progrès en progrès et qui con-
siste, pour nous, à devenir parfaits comme notre Père céleste est parfait.
C'est cette pensée sublime : le progrès éternel, la marche éternelle des âmes vers Dieu, le progrès donné comme le mot de l'énigme de la vie, que je vous demanderai de venir bientôt méditer ici même avec moi, heureux aujourd'hui si j'ai pu réveiller, en quelques consciences, le sentiment de leurs droits et de leurs devoirs, leur faire sentir en elles mêmes Dieu présent et leur montrer en Jésus le chemin qui nous mène à Dieu, c'est-à-dire la vérité et la vie.
SI
La conscieocc et la wie hiiaiaine<
Je veux vivre! je veux éprouver en moi l'expansion mystérieuse, mais puissante de la vie; je veux me sentir vivre aussi complètement, aussi énergiquement que possible. Ainsi parle, ainsi pense naturellement tout être vivant. Pour le jeune homme au cœur élevé, à l'âme sévère, ce vœu est le principe des plus louables efforts, des développements les plus nobles; pour le libertin, c'est l'excuse, très-mal fondée, de toutes les folies, et quelquefois des plus coupables. Pour le vieillard même, le désir de
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vivre encore adoucit bien des infirmités et des privations.
En conséquence, il nous est ordinaire de regarder comme notre plus grand ennemi quiconque prétend gêner, restreindre en nous le mouvement nécessaire de la vie , et, pour ainsi dire, nous mutiler; notre bienfaiteur est au contraire celui qui rend notre existence plus complète, plus variée, plus animée.
Ce sentiment est-il légitime, messieurs? Il Test entièrement, tant que la conscience en est la garantie. Tout être aie droit de devenir tout ce qu'il peut, de se développer selon sa nature, à cette seule condition que la conscience, austère, éclairée, fidèle à elle-même, le sanctionne et l'approuve. Aussi est-ce à la conscience que je vous propose de demander aujourd'hui le secret de la vie : pourquoi sommes-nous? qui suis-je? oùvais-je ?
Déjà, il y a quelques jours, dans cette enceinte, nous avons interrogé l'oracle intérieur sur lui-même et sur Dieu.
Nous avons vu partout aux prises deux ennemis également redoutables, l'irréligion et
l'absolutisme , chacun des deux exaspérant son adversaire et le poussant de plus en plus, par l'emportement de la contradiction, à s'exagérer lui-même. A égale distance de l'un et de l'autre, nous avons cherché un asile contre tous deux, dans la conscience individuelle. Étudiant les enseignements de cette voix intérieure, nous avons trouvé en nous, d'abord le sentiment de notre propre personnalité, puis celui de la responsabilité ou du devoir, et enfin le besoin de connaître l'Être divin envers qui nous nous sentons responsables. Cet Être s'est révélé à nous par la voix même de la conscience, comme personnel: il est une volonté; comme parfait: il est l'idéal réalisé et vivant ; comme présent et agissant, créant sans cesse le monde et se manifestant à toutes les âmes qui le cherchent.
Appuyés sur ces grandes certitudes, nous avons appelé à la barre de la conscience toutes les religions ; aucune, même des plus détestables, ne s'est trouvée dénuée de toute vérité et de toute valeur morale, puisque l'instinct même qui force l'homme à chercher Dieu est déjà un bien. Mais aucune religion, même la
meilleure, n'a été reconnue parfaite, la perfection n'appartenant qu'à Dieu seul; nous avons accepté avec joie tout ce que les cultes divers nous ont appris de bon et de vrai, et quand enfin Jésus, à son tour, nous est apparu, nous l'avons entendu en appeler lui-même à notre propre conscience et à l'expérience humaine en nous disant : Si quelqu'un veut faire la volonté de DieUy il connaîtra si ma doctrine est de Dieu ou si je parle de mon chef. Il nous a révélé ensuite l'amour de Dieu et son pardon, nous a appris à le nommer notre père, et notre conscience convaincue, épurée, agrandie, sanctifiée, trouvant enfin en lui tout ce qu'elle cherchait, l'a proclamé son maître et son sauveur. C'est ce même Jésus que je viens vous montrer de nouveau, expliquant à l'homme sa propre destinée. Un docteur de la loi lui a demandé publiquement, dans une synagogue, ce qu'il faut faire pour obtenir la vie éternelle. Jésus, pour lui faire avouerqu'il sait ce qu'il demande, adresse un appel à sa propre conscience, lui fait répéter le sommaire de la loi ; et quand le scribe a redit que nous devons aimer Dieu
de toutes les puissances de notre âme et notre prochain comme nous-même, le maître lui répond : Tu as bien répondu^ fais cela, et tu vivras.
Tu vivras, que ce mot est grand dans sa brièveté! Point de complément, point d'épi- Ihète ; point de distinction entre cette vie et la vie future. On ne pourrait ajouter un mot qui n'affaiblît l'idée. La vie ainsi entendue, c'est la vie également sainte et heureuse, à la fois immédiate et éternelle.
Disciples de Jésus, soyons fidèles à sa méthode : interrogeons à notre tour nos consciences, et demandons-leur, pour notre propre compte, le mot de cette grande énigme de la vie, dont la solution implique pour nous toutes choses, le présent, l'avenir, l'éternité.
Pour tout être qui pense et qui veut, la vie doit avoir un but. Pour tout être qui se sent responsable, elle est nécessairement une œuvre à faire, une tâche à accompHr. Aussi sont- ils profondément à plaindre, ceux qui vivent sans
but; un ennui mortel les dévore et les châtie. Ils ne sont hommes qu'à demi. Ce qui est plus commun encore, c'est de vivre pour soi-même ; l'égoïsme, sous mille masques divers, est le grand moteur des actions humaines. Selon Tâge, les tempéraments, les circonstances, il prend toutes les apparences et tous les noms : le plus souvent il prend la forme ou du plaisir, ou de la cupidité, ou de l'ambition. Quelquefois il se fait dévot; alors la grande affaire de l'égoïste, c'est son salut, auquel il sacrifierait sans hésiter celui de tout le genre humain . Je ne m'arrête pas, mes frères, à réfuter devant vous l'égoïsme, à répéter à l'homme qu'il n'a pas le droit de vivre pour lui seul, qu'il se fait une illusion puérile en se considérant lui-même comme ce qu'il y a de plus important au monde et en rapportant tout à lui; que sa vie, ayant un centre si mesquin que lui-même, se rétrécit et se dessèche par un juste châtiment. Cela est vrai, même de l'égoïsme agrandi qui se propose pour but la famille, ou de ce patriotisme exclusif que Lamennais appelait l'égoïsme des peuples. Il faut, à l'activité de chacun, un but plus re-
levé, une tâche moins étroite, un principe supérieur.
Est-il possible, malgré l'infinie variété des situations et quelle que soit la diversité des éducations, des âges, des intelligences, de dire à chacun quel doit être le but de sa vie? Oui, mes frères; qui que vous soyez, je puis le dire à tous à la fois, et à chacun pour ce qui le concerne, sans risquer de me tromper. La réponse est celle du scribe à Jésus : Aime?' Dieu de tout notre cœur et notre prochain comme nous-mêmCj voilà notre vie. Aimer Dieu, c'està-dire tendre vers lui de toutes nos forces et nous en rapprocher sans cesse ; aimer les hommes, c'est-à-dire nous dévouer à nos semblables ; en deux mots, notre propre améUoration et le bien d'autrui ; en un seul mot, le progrès , le progrès pour les autres et pour nous-mêmes, voilà le but, la loi, le sens de la vie.
Seule, la vie humaine a cette haute dignité. L'animal ne fait pas de progrès dignes de ce nom. 11 se développe, puis il vieillit et meurt. L'homme se développe aussi j vieilHt aussi,