CHAPITRE IV
Honorez tous les hommes.
(ÊfUre de PiFRRE )
loi morale, comme toutes les conceptions lelles, est donc nécessaire et absolue; elle verselle, et je la conçois non-seulement î ma propre règle et comme la règle de mbiables ; mais, s'il est dans ces mondes lient au dessus de nos têtes, des êtres inits et libres, j'affirme qu'ils n'ont pas une de la justice différente de la mienne. La •aie est éternelle : les peuples, comme les [us, peuvent s'en éloigner ou s'en rapr à certaines époques de leur vie, Maîa
les siècles ne peuvent rien y ajouter et rien en retrancher. Enfin la loi niôrale est obligatoire : tout étr j qui la conçoit et qui est libre, — or un être qui concevrait la loi morale, sans être libre, infipliqucrait contradiction, — se sent obligé à la pratiquer.
La loi morale a en outre ce caractère, qu'entre tous nos principes d'action, seule elle apparaît comme un principe désintéressé. Quand je me laisse entraîner par la passion, c'est une satisfaction exclusivement personnelle que je poursuis. Quand je règle ma conduite sur mon intérêt, même sur mon intérêt bien entendu, c'est encore moi et moi seul que j'ai en vue. Mais quand je me détermine, conformément à la loi morale, la fin de mon acMon est hors de moi et non plus en moi, et cette fin n'est autre que l'ordre absolu.
Quand la loi morale me prescrit d'agir de telle façon plutôt que de telle autre, ce n'est pas par cette considération qu'il doive en résulter pour moi un plaisir ou un avantage quelconque. Souvent môme, c'est tout le contraire qui arrive. — Hoche apprend que Bonaparte est devenu suspect au Directoire. Que lui conseillait l'intérêt bien entendu? De laisser ac-
câbler son rival. Que fait-il? H écrit au ministre de la police : « Pourquoi Bonaparte se trouve-» Wl l'objet des fureurs de ces messieurs ? Est-ce parce qu'il les a battus en vendémiaire ? est-ce parce quMl dissout les armée§ des rois et qu'il fournit à la république les moyens de terminer glorieusement cette guerre?... Ah! brave jeune homme, quel est le militaire républicain qui ne brûle de t'imiter? Courage, Bonaparte, conduis à Naples, à Vienne, nos armées victorieuses ; réponds à tes ennemis personnels eh humiliant les rois, en donnant à nos armes un lustre nouveau, 3t laisse-nous: le soin de ta gloire. »
C'est en vain qu'on voudrait confondre la vertu et l'intérêt bien entendu. Le genre humain Lout entier proclame que la vertu n'est pas là où [l'est pas lé désintéressement ; jamais on n'a appelé un homme : vertueux, parce qu'il avait bien calculé ; mais, au contraire, on réserve ce lom à celui qui foule aux pieds ses intérêts les 3lus chers pour n'écouter que la voix de la conscience. Quand Thraséas quittait le sénat, plutôt jue de voter des actions de grâces à César parriîide, il calculait mal ; car, s'il eût montré quelque complaisance , Néron l'eût peut-être fait préfet ie Rome, tandis qu'il fut réduit à s'ouvrir les
veines. Les philosophes qui fondent la morale sur l'intérêt bien entendu devraient professer que Thraséas ne fut qu'un imbécile.
Cette voix de la conscience est tellement impérieuse, qu'elle peut m' obliger à sacrifier nonseulement ma vie, mais ce qui est bien plus, mon honneur, ou du moins ce que le monde appelle de ce nom : c Périssent nos mémoires, disait Danton, et que la Patrie soit sauvée 1 t
La loi morale est donc impersonnelle, tandis que les règles de conduite, fondées sur l'intérêt, sont toutes personnelles. D'ailleurs ces règles de la morale utilitaire ne se présentent pas à moi avec le caractère d'obligation qui est le propre de la loi morale.
J'agis contre mes intérêts. 11 en résulte que je suis malheureux. J'agis contre le Devoir. Il en résulte que je suis coupable. Voilà deux conséquences bien différentes. — Or ma conscience ne me défend point d'être malheureux, tandis qu'elle me défend d'être coupable.
Vous me dites de sacrifier un plaisir immédiat à l'espérance d'un avantage plus solide, plus durable, mais plus lointain. Voilà toute la morale de l'intérêt bien entendu. Mais de quel
droit me parlez-vous ainsi? Savez-vous si cet avantage qui vous parait si grand, ne me paraît pas, à moi, très-méprisable en comparaison du plaisir que vous prétendez m* obliger à sacrifier? £t ce plaisir lui-même, vous ne pouvez savoir de quel prix il est pour moi. D'ailleurs le plaisir est pour ainsi dire sous ma main; Tavantage que vous me proposez est lointain, et par conséquent douteux. Je suivrai donc mon instinct, et je vous prierai de me laisser tranquille.
Mais si vous me dites : Renonce à ce plaisir, non parce quMl en résultera quelque peine pour toi, mais parce qu'en le goûtant, tu violerais la Justice : aussitôt, je vous entends; il est possible que je m'abandonne néanmoins à la violence de ma passion; mais, en m'y abandonnant, je sais que je transgresse une loi ; je le sais aussi clairement que je sais que deux et deux font quatre.
La morale de l'intérêt peut donc me donner des conseils, et, dans un grand nombre de cas, des conseils que je ferai bien de suivre; mais je la défie de me donner des ordres : or la loi morale est impérative, ou elle n'est pas.
Si l'intérêt bien entendu était la seule règle de conduite qui fût admise parmi les hommes,
tl8 Ll CONSCIENCE
les mots d'estime et de mépris, d'admiration et d'indignation n'auraient plus de sens. Je suppose deux hommes qui ont l'un et l'autre le même capital; l'un fait produire k son argent cinq et l'autre sept. Je juge que le second est plus habile que le premier; mais, de ce jugement à l'estime ou au mépris il y a un abîme. Bien plus, s'il m'est démontré que celui desdeux capitalistes qui a les plus beaux revenus, est un fripon, je le mépriserai; s'il s'est enrichi, en ruinant des milliers de familles, mon mépris peut aller jusqu'à l'indignation; et cependant ce millionnaire a bien entendu ses intérêts.
M'est-il jamais arrivé d'admirer celui qui fait une bonne action, sachant que cette bonne action lui rapportera quelque profit? Au contraire, quand je vois un de mes semblables accomplir, avec réflexion et connaissance de cause, un acte, bon en lui-même, qui doit avoir pour résultat certain de compromettre sa fortune, sa santé ou sa vie, j'éprouve pour lui une admiration qui peut aller jusqu'à l'enthousiasme.
Tout cela est tellement clair, que désormais il devient évident pour nous qu'une détermination n'a vraiment le caractère moral que lorsqu'elle est dégagée de toute préoccupation d'in-
téiét, de toute considération personnelle , de tout retour vers le moi.
N'hésitons pas plus longtemps à affirmer que le bonheur n'est pas le but de la vie : le but de la vie, c'est l'accomplissement du Devoir. Hors delà, il n'y a que chimères et déceptions. Le bonheur ne m'appartient pas; quand je le poursuis, il me fuit; quand je crois le tenir, il m'échappe; quand je le caresse, il me raille. Mais la Justice, si haute qu'elle soit, est toujours ii nia portée; je puis l'atteindre, puisque je la conçois et que je suis libre. Ne me dites- donc pas d'agir de manière à être le plus heureux possible dans cette vie. Car, si je puis jamais être heureux et de quelle façon je puis Têlre, c'est ce que j'ignore. Dites-moi d'être juste, je sais ce que cela veut dire; je sais que, pour être juste, je n'ai besoin que d'une chose : agir envers HQon prochain, comme je voudrais qu'il agît envers moi-même. Je sais qu'en agissant ainsi, je suis en harmonie avec l'ordre universel des choses, puisqu'alors les maximes de ma volonté sont identiques aux lois éternelles. Et, quand je suis arrivé à ce point, je ne puis plus aller plus loin, étant homme.
L'idée du mérite et du démérite a pour corollaire celle des peines et des récompenses, considérées comme sanction de la loi morale.
Mais les peines et les récompenses, même celles de l'autre vie, ne peuvent être, en aucune façon, prises comme les fondements de la morale. Ce n'est pas parce que je serai puni ou récompensé, que je dois être juste; mais c'est au con* traire parce que j'ai l'idée de la Justice, ef parce que je suis libre, que je conçois les peines et les récompenses, sanction de la Justice.
Supposons que l'âme doive périr avec le corps; supposons qu'il n'y ait point de Dieu rémunérateur et punisseur: la Loi morale n'en subsistera pas moins, comme les axiomes mathématiques. Le Bien est le Bien, le Mal est le Mal ; ces propositions se suffisent à elles-mêmes et sont aussi claires que le jugement par lequel j'affirme que tous les points d'une circonférence sont à égale distance du centre. Il n'y a là aucun sous-entendu théologique.
La vertu n'est pas mercenaire. L'homme qui serait bon et charitable, parce qu'il aurait peur du diable, ne serait pas plus vertueux que celui qui s'abstient de voler les pommes du voisin, parce qu'il a peur des gendarmes. La Justice
LE DEVOlB, SOURCE DtJ DROIT 121
est une maîtresse jalouse qui veut être servie pour elle-même, sans espoir de récompense ; et îui, pour prix des derniers sacrifices, nous )ffre la satisfaction de l'avoir servie. Tout le sang le nos veines lui appartient ; et, si nous lui lemandons, en échange, une autre récompense |ue d'avoir souffert et d'être morts pour elle, lie nous désavoue comme indignes. Celui-là eul est juste qui a pris pour devise : Fais ce que ois, advienne que pourra.
La loi morale m'oblige : de cette obligation 5suUent mes devoirs.
J'ai le devoir de respecter la vie de mon semlable, j'ai aussi le devoir de venir à son secours,
sa vie est menacée.
Ces deux devoirs m'apparaissent-ils avec les ïêraes caractères d'obligation ? — Non ; car je lis obligé absolument à ne pas être meurtrier, tndis que, suivant les circonstances, je puis me întir plus ou moins obligé à prêter main-forte
celui dont la vie est en danger.
Il y a donc deux sortes de devoirs, les uns 'obligation stricte, les autres d'obligation large.
Les devoirs d'obligation stricte sont ceux qui
122 LA GO^SOIENGl?
sont corrélatifs à dos droits, les devoirs d'obli« gation large ne correspondent à aucun droit.
Expliquons cette distinction, qui est trèsn importante; car c'est elfe qui nous fera coDn naître l'origine même du Droit.
J'ai une destinée, qui est d'être juste. De là, mes devoirs; di$ là aussi mes droits. — C'est un devoir pour moi d'accomplir ma destinée, c'est en môme temps mon droit ; quiconque pré? tend s'opposer à l'^boeomplissement de moa devoir, viole mon droit ; et, par cela même, je me trouve dans le cas de légitime défense. Je puis et je dois repousser par la force l'obstacle qui entrave le développement de ma personna^ lité, en tant que ce développement est conforme à l'ordre universel.
Le droit a donc pour origine l'obligation où je suis de me conformer à la loi morale ; et il suppose la faculté de contraindre les autres à respecter ma liberté , toutes les fois que les maximes de ma volonté sont en harmonie avec les lois de ma raison ; de telle sorte que l'idée du droit implique nécessairement l'idée de la contrainte.
Tel est aussi le caractère des devoirs d'obligation stricte, ou devoirs de droit. On peut me
LE DEVOin, SOURGK DU DROIT 123
eontraindre à remplir ces devoirs, même par la force. A chacun de ces devoirs correspond un droit, le droit d'en exiger Taccomplisscment. Mais les devoirs d'obligation large ou devoirs de verlu ne créent point de droits corrélatifs. Que je remplisse ces devoirs ou que je les viole, je ne relève que de ma conscience. Personne n a le droit de me contraindre à aimer mon prochain jusqu'à me dévouer pour lui, bien que je Ine puisse être véritablement vertueux , si ma vertu ne va pas jusqu'au dévouement et au sacrifice. Mais on a le droit, — dans l'état civil, la société a le droit de me contraindre à respecter la vie et la liberté de mes semblables et . àtfentraver en rien le libre développement de leur personnalité et le libre accomplissement de leur destination.
I-e Droit peut être défini : le rapport de la . liberté de chacun, c'est-à-dire du libre dévelop-» pement de la personnalité de chacun, avec la liberté de tous. Les limites du droit sont celles de la liberté. Et ma liberté n'a d'autres bornes que la liberté de tous. J'ai donc le droit de faire tout ce qu'il me plaît, pourvu que je n'agisse pas contrairement au droit d'autrui. H se pourra qu'en demeurant dans ces limites, j'abuse néan-
moins de ma liberté, que je transgresse mon devoir; mais, encore une fois, ce sera mon affaire, c'est-à-dire celle de ma conscience, et non Faffaire de la société.
Cette distinction est capitale dans la pratique, pour tout ce qui touche à la morale sociale.
Tout droit suppose un devoir, mais tout devoir ne suppose pas un droit.
C'est le Devoir qui crée le Droit, et non le Droit qui crée le Devoir.
Tout cela résulte de ce qui précède; et ce n'est pas notre faute, si, sur ce point encore, nous nous trouvons en désaccord avec les maléria listes.
Les matérialistes me disent que le principe da Devoir, c'est le Droit, et ils définissent le droit par le besoin.
Ainsi j'ai besoin de cinq francs par jour pour me nourrir, me vêtir, me loger, etc. Il en résulte, d'après la morale matérialiste, que j'ai le droit d'exiger cinq francs par jour, et que la société a le devoir de me les fournir. Si elle ne me les fournit pas, j'ai le droit de les prendre ; car, en les prenant, j'oblige seulement la société à ac-
eomplir son devoir. Cette dernière conséquence découle nécessairement de la définition matérialiste du droit.
Le droit, pris comme synonyme de besoin, se confond à son tour avec la force. En effet j'éprouve un certain besoin, j'ai le droit de le satisfaire ; mais, si je suis le plus faible, je ne puis vous contraindre à respecter mon droit. Comment vous y contraindrais-je? Sera-ce au nom de la loi morale, universelle, éternelle, obligatoire? Cela est impossible, puisque j'ai commencé par la nier. J'ai donc le droit de satisfaire mon besoin, si je suis fort, et je ne l'ai plus, si je suis faible. Toute la morale matérialiste, qui s'intitule la morale du Droit, aboutit donc à l'apothéose de la force.
Au contraire, la vieille morale, la morale du Devoir, aboutit au respect de la liberté. L'homme est respectable à l'homme, non parce qu'il a des besoins, mais parce qu'il a des devoirs; l'être le plus faible est inviolable, parce qu'il a une destinée à accomplir. La liberté civile, la liberté religieuse, la liberté politique découlent naturellenient de ce principe. Ainsi la soi-disant morale du droit a pour conséquence logique la néga-
Ii6 LA CONSCIENCE
lion du droit, tandis que la morale du d qui a pour principe la contrainte, a pour ri la liberté, toutes les libertés.
Si les hommes n'avaient que des droits, tant de leurs besoins, ils se déchireraiei .qu'au jour où l'un d'entré eux serait assi pour les fouailler, les faire rentrer au ch mettre un peu d'ordre dans cette meute d'à et d'inassouvis. Mais, comme les homn des devoirs avant d'avoir des droits, ils p arrivera concevoir qu'ils se doivent un i réciproque; et c'est de ce respect réci] que résultera la liberté de tous et de chac est proprement l'état républicain.
Nous avons pu juger, par leurs fruil théories qui ne parlaient que de besoins t faire, et jamais de devoirs à remplir. Le j un maître s'est présenté qui a promis d( faire ces besoins, on a fait, sous ses pieds, des droits; et quelques idéologues incorr se sont seuls souvenus qu'il existait encc devoirs, et que, pour les faire respecter, bon d'affronter l'exil et la pauvreté.