LA SOCIÉTÉ — ORDRE NATUREL
La liberté est le pouvoir qui appartient à rhomme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d*autrui : elle a pour principe la iiëture, pour règle la ju^iticc, pour sauvogardo la loi; sa limite morale est dans cette maxime : « Ne fais à un autre ce que tu ne veux pas quMI te soit fait. »
{Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, 1793.)
Aimez votre prochain comme vous-mômc.
{Évangiles.)
L'état de nature, tel que Ta imaginé l'auteur de YÊmile et du CotUrat social^ est une chimère. La société est contemporaine de l'homme, et ce n'est que par une abstraction purement logique, que nous avons pu parler des devoirs
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de rhomme, considéré en lui-même, indépendamment de tout rapport et de tout lien social L'homme, qui est le plus faible et le plus mal armé de tous les animaux, ne vivrait pas un jour en dehors de la société; il y a donc toujours vécu. Mais il faut bien distinguer la société naturelle de la société civile. Si la société a toujours existé, la cité n'est apparue qu'à une certaine époque de la vie de l'humanité. Or, antérieurement à la cité, antérieurement aux lois positives, il existait des devoirs et des droits qui réglaient les rapports des hommes entre eux. C'est l'ensemble de ces devoirs et de ces droits antérieurs et supérieurs, qui constitue ce que nous appellerons l'ordre naturel.
La Justice est la règle des rapports de l'homme à l'homme* On peut la formuler ainsi** Ne pas imire à autrui^ ou, rendre à chacun ce gui lui appartient ; ou encore, ne pas faire à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait.
Toutes ces définitions sont bonnes et reviennent à celle-ci, qui nous paraît avoir le mérite d'être plus précise : Ne pas entraver
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trui dans le développement intégi^al de sa rsonnaiitéj ou, en d'autres termes, respecter n droit.
Mon prochain a les mênies devoirs que moi ; a, comme moi, une destinée à remplir. Ce ]uoi je suis tenu, c'est à ne pas m' opposer à ccomplissement de ses devoirs, à ne pas faire stacle à sa destinée.
Le premier des devoirs de justice sera donc respecter la vie d'autrui, la vie étant la pre* ère condition de Taccomplissement de la stinée terrestre. Mon prochain a le devoir de ipecter sa vie ; il a le droit de la faire res- 3ter; j'ai donc le devoir de la respecter moime. De là cette maxime qu'on retrouve à igine de toutes les sociétés, comme de toutes religions t Tu ne tueras point J/homicide st permis que dans le cas de légitime dé- 8C ; j'ai le droit de tuer celui m'attaque, parce le devoir de conserver et de protéger ma Hors ce cas, le meurtre de l'homme par imme est un crime, et le plus grand de tous»
ce que c'est lui qui interrompt le plus vio-^ ment Taccomplissement des destinées hu-* nés.
l'homme étant une personne, et, en cette
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qualité, chargé de régler lui-même sa conduite, dont il est seul responsable, a non-seulement le droit de vivre, mais aussi celui de vivre comme il lui plaît, d'être suijuris, de conserver sa personnalité et de ne jamais descendre au rang de chose. Ce droit de chacun ne s'arrête que là où commence le droit de tous, et n'a d'autre limite que la liberté des autres. J'ai donc le devoir de respecter la personne d'autrui, dans ce qui la constitue, c'est-à-dire dans sa liberté ; il m'est interdit d'y porter aucune atteinte, sauf le cas où cette liberté .blesse la mienne propre.
L'esclavage est donc un crime ; car c'est une violation de ce qu'il y a de plus sacré au monde, la personnalité humaine, un attentat contre la dignité d'autrui. Nul n'a le droit de s'approprier une personne et de mettre sa volonté à la place du libre arbitre d'un autre. Cela est tellement évident que les partisans de l'esclavage des nègres, pour justifier cette abominable institution, ont toujours essayé de prouver que le nègre n'était pas une personne et n'était pas capable de le devenir. Aujourd'hui, toute polémique sur ce sujet serait inutile. La République de février a aboli l'esclavage dans les colonies françaises ; trois années de guerre civile et des
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flots de sang ont lavé la grande République américaine de cette souillure ; il n'y a plus que TEspagne et le Brésil catholiques qui aient encore des esclaves ; mais déjà ils capitulent devant la réprobation universelle.
Il ne faut pas confondre l'esclavage avec la domesticité. Le contrat par lequel un homme s'engage à accorder à un autre homme un service déterminé, moyennant un certain salaire et pour un certain temps, n'a rien en soi de contraire à la justice, non plus qu'à la dignité humaine ; mais ici nous rencontrons deux conditions tout-à-fait essentielles : c'est, d'une part, que le contrat soit toujours résiliable à la volonté des deux parties, et, d'autre part, que le maître n'exige pas d'autres services que ceux qui sont stipulés dans l'engagement. Il est superflu d'ajouter qu'il doit surtout se garder de réclamer aucun service qui soit contraire à la liberté morale de la personne qui est à ses gages.
La propriété est de droit naturel. Ce qui m'appartient légitimement, c'est le bien vacant ou inoccupé, que j'ai fait mien en lui communiquant, par mon travail, le caractère de ma per-
sonnalité. Le respect de la propriété est donc de l'essence même de la justice, comme le respect de la vie et de la liberté-
Tu ne tueras point ;
Tu ne réduiras point ton prochain en esclavage;
Tu ne lui prendras son bien, ni par force ni par ruse.
Telles sont donc les trois maximes essentielles de la Justice dans l'ordre naturel.
Mais il existe d'autres' devoirs que les devoirs de Justice. Si je me bornais à ne pas nuire, je serais à Tabri du châtiment, mais je ne mériterais pas le nom d'homme vertueux. A la maxime: Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait, vient s* ajouter celle-ci : Agis envers autrui comme tu voudrais quon agit envers toi.
Je suis obligé par la loi morale, bien que cette obligation ne puisse emporter aucune sanction pénale, d'aimer mon prochain comme moi-même. Je dois nourrir celui qui a faim, donner à boire à celai qui a soif, vêtir celui qui
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est nu. Ce devoir comporte sans doute bien des nuances dans l'application. Ainsi, pour être un honnête homme, on n'est pas tenu de mener la vie d'un Vincent de Paul ou d'une sœur de charité. Mais celui-là est un misérable, qui voit un malheureux trembler de faim et de froid à sa porte, et qui ne vient pas à son secours. En matière de bienfaisance, chacun a sa conscience pour guide unique et pour seul juge ; ceux-là sont les meilleurs, dont la conscience est la plus exigeante.
Je ne dois pas seulement témoigner à mes frères l'amour que j'ai pour eux par les secours que je leur prête dans la maladie, dans la misère, dans toutes les souffrances physiques ; je dois encore veiller à ce qu'aucun sentiment de fifialveillance et d'envie basse ne se glisse dans mon cœur. Aussi l'honnête homme doit-il s'interdire sévèrement la médisance. Nous ne- parlons pas de la calomnie, qui pèche contre un devoir de stricte justice, et que personne n'a jamais tenté de justifier, sauf les bigots et les fanatiques.
Il va sans dire que ces devoirs de bienfaisance et de bienveillance sont particulièrement obligatoires envers les personnes de qui nous
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avoDS reça quelque service. LMngrat est un monstre qui ne mérite pas les douceurs de la société.
Tous les devoirs de vertu se résument en ces mots : Aimez-vous les uns les autres.