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LA LOI VIVANTE

|i ce n'est Dieu, éclaire de cette lumière toute

mscience qui s'éveille à la vie morale? Qui

me, si ce n'est Dieu, impose cette règle à tout

:e pensant? Et qu'est-ce donc que Dieu, sinon

Loi vivante?

Je t'adore, ô Loi vivante, devant qui s'inclinaient, aux premiers jours du monde, le pasteur errant sur les hauts sommets, le laboureur aux bords des fleuves de l'Asie! Dieu des pasteurs iuyas et des pasteurs hébreux, Dieu des aèdes et des prophètes, toi qui fis vibrer la lyre d'Orphée et la harpe d'Isaïe, tu seras le Dieu de tous les siècles, et tu survivras aux idoles que les hommes se sont fabriquées. Avant toutes les religions humaines, avant tous les mythes et toutes les légendes, la religion de Dieu existait. Toutes les Églises disparaîtront ; elles s'écrouleront, ces murailles de l'hypocrisie et du mensonge, qui empêchent l'homme de te contempler, ô mon Dieu! et tu n'erï seras que mieux honoré. Plus l'homme se rapprochera de la Science et de la Justice, plus il t'adorera, ô Vérité ! ô Justice éternelle !

Oui, les faux dieux vont s'évanouir, comme s'évanouissent les spectres de la nuit quand le

conformité de la liberté avec la raison qui constitue la perfection infinie.

Dieu est donc notre loi, la loi vivante, res-l: sence de notre Raison, la règle de notre Liberté,

Il est en même temps notre but, la fin de nos efforts, le terme de nos aspirations.

L'Homme est raison, liberté, amour. Diea ^ est raison, liberté, amour à Tinfini. Dieu, a dit Leibnitz, est un Océan dont nous avons reçu h quelques gouttes. — Nous aspirons à la con- \i naissance sans limites, à la liberté sans bornes, à l'amour sans défaillance. C'est dire que nous aspirons à Dieu. Il est rigoureusement vrai d'affirmer que c'est Dieu seul qui. est le but de toute notre activité. Le savant qui porte la main sur le triple voile de la mystérieuse Isis, cherche Dieu. Fût-il athée, chacun de ses efforts est une prière, chacune de ses découvertes est un acte de foi ; car, affirmer une partie de la vérité, c'est affirmer, du même coup, toute vérité qui est Dieu. L'honnête homme qui travaille à se rendre meilleur, le citoyen, qui lutte pour faire germer quelques semences de justice dans les sociétés où régnent l'ignorance, la misère, la prostitution et la guerre, sont des adorateurs de Dieu.

lar ils travaillent pour que son règne arrive, »our que sa volonté soit faite sur la terre comme M ciel. L'artiste, dont le ciseau fouillp le mar- )re pour en faire jaillir une forme harmonieuse, 'amant qui, noyant ses regards dans les yeux ie la bien-aimée, cherche à y saisir le secret des amours éternelles, rendent hommage à la Beauté absolue, qui seule peut être aimée infiniment. C'est toujours Dieu que nous poursuivons, excepté quand nous nous attachons au mal, quand, par une dépravation de notre volonté, nous préférons l'erreur à la science, l'iniquité à la justice, la haine à l'amour.

Dieu est donc la Loi, et il est le But. Il est en même temps la sanction.

Les poètes grecs ont chanté :

Némésis, la tardive déesse, Qui frappe le méchant sur son trône endormi.

« La Justice, dit Hésiode, parcourt en gémissant les cités et les peuples, couverte d'un nuage, versant les calamités sur les hommes qui la chassent et qui rendent des jugements

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iniques. — Ceux qui ne s'écartent jamais dt droiture envers leurs hôtes et leurs concitoyei qui n'ont jamais franchi les bornes de Téquil ceux-là voient fleurir dans leur ville un peupi nombreux, et la jeunesse y grandit, à rombn de la paix. Jamais Jupiter, dont le regard embrasse l'univers, ne leur impose les travaux de la guerre ; jamais la famine et les désastres ne vienneint fondre sur ces justes; leur vie est un festin continuel ; la terre produit pour eux de riches moissons; le chêne des montagnes leur offre les glands de sa cime, le miel que les abeilles déposent dans son tronc. Leurs brebis sont chargées de pesantes toisons.., — Mais ceux qui passent leur vie dans la violence et les pratiques criminelles, le fils de Saturne, Jupiter, à qui rien n'échappe, les punit. Souvent une cité entière expie les crimes d'un seul homme, qui outrage la vertu et nourrit des projets coupables* Du haut du ciel, le fils de Saturne lance sur eux un double fléau, la famine et la peste ; les peuples dépérissent, les femmes n* enfantent plus^ et les familles vont s*éteignant par la volonté de Jupiter, maître de rOlympe* Quelquefois aussi, il anéantit leurs armées innombrables, ou renverse leurs murailles, ou se

/enge sur leurs navires, qu'il engloutit dans la tner. — La Justice est une vierge ; elle est fille de Jupiter; elle est belle et respectable même aux Dieux qui habitent l'Olympe; et quand l'homme pervers la blesse et l'outrage, assise aux côtés de son père, Jupiter, fils de Saturne, elle se plaint à lui de la malice des hommes, jusqu'à ce qu'il ait fait retomber sur les peuples les fautes des rois qui, dans l'égarement de leur cœur, s'écartent de la droiture et rendent des jugements iniques. Instruisez-vous par ses avertissements, ô rois, redressez vos jugements, ô vous qui dévorez les présents des peuples ; quittez tout à fait les voies tortueuses où vous avez marché. » — Et nunc^ reges, intelligite ; erudimini^ qui judicatis terram.

La doctrine de Moïse ne diffère pas de celle d'Hésiode. La loi mosaïque promet à l'homme juste de fertiles moissons et une nombreuse postérité. Mais le prévaricateur verra ses champs foulés aux pieds par les cavales assyriennes ou flétris par le vent du désert.

Les antiques sociétés, qui n'étaient point spiritualistes, se représentaient la sanclion de la Justice comme s' accomplissant ici-bas. Elles comprenaient d'ailleurs très-clairement que cette

sanction ne pouvait être exercée que par un Être assez clairvoyant pour sonder les replis les plus intimes des cœurs, assez juste pour que ses arrêts fussent sans appel, assez puissant pour que toutes les grandeurs humaines parussent devant sa vengeance comme un fétu de paille ou un grain de poussière. Ils appelaient cet être Jupiter ou Jéhovah, ou d'autres noms encore... Qu'importe? C'était déjà le Dieu rémunérateur et vengeur, tel que nous le concevons.

11 ne faut pas s'étonner que cette idée d'un Justicier suprême ait été contemporaine des premières sociétés. En effet, comme l'a dit Voltaire, elle est nécessaire à la conservation de l'espèce humaine.

« Otez aux hommes l'opinion d'un Dieu vengeur et rémunérateur, Sylla et Marius se baignent alors avec délices dans le sang de leurs concitoyens; Auguste, Antoine et Lépide surpassent les fureurs de Sylla ; Néron ordonne de sang-froid le meurtre de sa mère. Il est certain que la doctrine d'un Dieu vengeur était éteinte alors chez les Romains ; l'athéisme dominait, et il ne serait pas difficile de prouver par l'histoire que l'athéisme peut causer quelquefois autant de

Qal que les superstitions, les plus barbares. — ?ensez-vous, en effet, qu'Alexandre VI reconnût m Dieu, quand, pour agrandir le fils de son Inceste, il employait tour à tour la trahison, la force ouverte, le stylet, la corde, le poison ; et, qu'insultant encore à la superstitieuse faiblesse de ceux qu'il assassinait, il leur donnait une absolution et des indulgences au niilieu des convulsions de la mort?... Avouons tous, quand nous lisons l'histoire de ce monstre et de son abominable fils, que nous souhaitons qu'ils soient châtiés. L'idée d'un Dieu vengeur est donc nécessaire. • Si l'Athéisme est une doctrine anti-sociale, c'est précisément parce qu'elle enlève à la Justice sa sanction. Voltaire a dit : « Il est trèsvraisemblable que l'athéisme a été la philosophie de tous les hommes puissants qui ont passé leur vie dans ce cercle de crimes que les imbéciles appellent politique, coups d'état, art de gouverner. » Robespierre, aux Jacobins, s'écriait : « L'athéisme est aristocratique ; l'idée d'un grand Être qui veille sur l'innocence opprimée et qui punit le crime triomphant est toute populaire. » Il exprimait la même pensée, au sein de la Convention, dans son fameux discours du 18 floréal : « L'idée de l'Être suprême et de l'im-

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mortalité de Tàme est un rappel continuel à la Justice ; elle est donc sociale et républicaine. •

Voltaire et Robespierre avaient parfaitement raison. Sans la sanction religieuse, il est impossible de fonder une société quelconque, encore bien moins un gouvernement démocratique.

Tout alors est remis à la force. La tyrannie n'a plus de frein ; et le misérable, persuadé que le ciel Ta trahi comme la terre, s'abandonne au dé« sespoir , ou, ce qui est pire encore, se rue de lui-même au-devant de toutes les servitudes.

César le savait bien, quand il préludait à l'asservissement de sa patrie en faisant publiquement profession d'athéisme. Les nations d'où l'idée d'un Justicier suprême est bannie sont une proie offerte à quiconque est assez audacieux pour les mater et pour mettre, par la force, un peu d'ordre dans l'anarchie enfantée par les appétits déchaînés. C'est quand l'Athéisme court les rues, qu'on voit les populaces déserter le Forum pour le Cirque, et les Tigellins s'asseoir aux banquets des Césars,

Un pied sur Thraséas, un coude sur Phryné (1). (1) Victor Hugo.

• Ubistoire a un mot terrible» dont elle marque i répaule les peuples qui ont laissé mourir leurs Dieux:

Le Bas-Empire !

Le législateur divin est donc le suprême Justicier. 11 révèle la Loi à toute créature, tous sont appelés à la Justice, et tous sont élus pour le grand combat. Il n'existe ni prédestination, ni grâce, ni peuple choisi, ni races maudites, ni fils de Seth, ni fils de Gain : tous les hommes sont fils « de notre Père qui est aux Cieux» . Dieu n'est pas comme ces despotes de la terre, qui ont des favoris et des réprouvés. A l'heure où notre conscience s'éveille, Dieu nous dit : « Sois juste, et tu seras heureux 1 » Et puis il lâche la bride à notre liberté. Nous marchons à travers la vie, faisant tantôt le bien, tantôt le mal, toujours libres, toujours responsables. Dieu nous voit, et il nous juge.

C'est parce que Dieu est législateur et justicier que Thomme l'appelle « mon Dieu. »

« Newton, dit Voltaire, fait une remarque singulière à la fin de ses Principes : c'est qu'on ne dit point mon Eternel , mon Infini ^ parce que

ces attributs n'ont rien de relatif à notre nature; mais on dit et on doit dire mon Dieui et par là il faut entendre le maître et le conservateur de notre vie et l'objet de nos pensées. Je me souviens que, dans plusieurs conférences que j'eus en 1726 avec le docteur Clarke, jamais ce philosophe ne prononçait le nom de Dieu qu'avec un air de recueillement et un respect très-remarquable. Je lui avouai l'impression que cela faisait sur moi. Il me dit que c'était de Newton qu'il avait pris insensiblement cette coutume, laquelle doit être en effet celle de tous les hommes. »

Le Dieu législateur, rémunérateur et vengeur, est infiniment intelligent, infiniment puissant, infiniment juste. Car, s'il ne possédait pas l'Intelligence, la Puissance, la Justice à l'infini, ni ses décrets ne pourraient avoir le caractère de lois nécessaires et obligatoires, ni ses jugements ne pourraient être considérés comme la sanction absolue d'une loi absolue.

Qu'est-ce que la Justice de Dieu? C'est ma Justice, votre Justice. Écoutons encore le bon sens du dix-huitième siècle, parlant par la bou- (îhe de Voltaire : « On me dit que la Justice de

^)ieu n'est pas la nôtre. J'aimerais autant qu'on me dît que l'égalité de deux fois deux et quatre »'est pas la même pour Dieu et pour moi. Ce ^i est vrai, l'est à mes yeux comme aux siens. Toutes les propositions mathématiques sont dé-

montrées pour l'être fini comme pour l'Etre infini. Il n'y a pas en cela deux différentes sortes de vrai. La seule différence est probablement que l'Intelligence suprême comprend toutes les vérités à la fois et que nous nous traînons à pas lents vers quelques-unes. S'il n'y a pas deux sortes de vérité dans la même proposition, pourquoi y aurait-il deux sortes de justice dans la même action? Nous ne pouvons comprendre la justice de Dieu que par l'idée que nous avons de la justice. C'est en qualité d'êtres pensants que nous connaissons le juste et l'injuste. Dieu infiniment pensant doit être infiniment juste. »

Dieu est infiniment puissant; mais sa puissance ne peut être conçue indépendamment de sa raison et de sa Justice. Dieu peut tout ce qu'il veut, cela est évident. Mais il ne veut que ce qui est conforme à l'Ordre. Ainsi, Dieu ne peut faire un triangle qui soit carré, ou une circonférence dont tous les points ne soient pas h égale distance du centre. Il ne peut faire que

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le mensonge soit honnête ou le guet-apens mé- |^ ritoire. Sa puissance se confond avec to liberté, et sa liberté elle-même se confond avec la LoL N'est-il pas la loi vivante? Et il n'y a pas de contre la Loi.

Ne dites pas, pour cela, que la lit)erté de Dieu soit limitée. -7- Leibnitz, répondant à Bayle, réfute ainsi cette objection : « Le sage ne veut que le Bien. Est-ce donc une servitude, quand la volonté agit suivant la sagesse? Et peut-on être moins esclave que d'agir, par son propre choix, suivant la plus parfaite raison 7... L'esclavage vient du dehors, il porte à ce qui déplaît et surtout à ce qui déplaît à la Raison. La force d' autrui et nos propres passions nous rendent esclaves. Dieu n'est jamais mu par aucune chose qui soit hors de lui. Il n'est point sujet non plus aux passions internes, et il n'est jamais mené à rien qui lui puisse faire déplaisir. 11 parait donc que M. Bayle donne des noms odieux aux meilleures choses du monde et renverse les notions, en appelant esclavage l' état de la plus grande et de la plus parfaite liberté. »

Il est une idée que l'on a coutume de joindre toujours à celle de la Justice de Dieu : c'est

l'idée de sa miséricorde. — Si Ton entend que Dieu est étranger à nos colères d'une heure, à nos rancunes d'un jour, à nos misérables vengeances, on a raison. Mais, si Ton veut prétendre que Dieu fasse grâce au coupable, comme un roi fait à un forçat remise de sa peine, à Toccasion de la naissance de son premier-né ou au lendemain d'une bataille heureuse, on soutient une thèse immorale et qui ne saurait être trop énergiquement combattue. Il n'y a point de grâce devant la Justice éternelle. Tout crime doit être expié. L'expiation suit le crime, comme Teffet suit la cause. La doctrine de la rémission des péchés est un blasphème contre le Justicier suprême, blasphème fort en honneur dans les pays catholiques, où les prêtres en tirent de bons profits. Le péché n'est remis qu'à celui qui a souffert. Subir répreuve est la condition sans laquelle on ne peut point remonter.

Dieu est infiniment bon. Mais le bien absolu, c'est la justice absolue. Dieu ne veut pas troubler l'ordre. Or ce serait troubler Tordre que de remettre les péchés au coupable qui n'a point expié. Car c'est seulement par l'expiation que la liberté dépravée rentre dans l'ordre.

Que le coupable sache donc que, devant Dieu,

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la responsabilité n'est point un jeu. Un acte de contrition, arraché par la peur, quelques formules balbutiées d'une voix défaillante, quelques génuflexions d'un atome devant rinfini, sont comme s'ils n'étaient point. Ce qu'il faut, c'est d'abord être juste ; et, si l'on n'a pas été juste, ce que l'on doit le plus désirer, c'est de soufTrir. Le criminel qui souffre et qui accepte sa souffrance comme une sanction de la Justice, est déjà sorti de l'abîme, et commence à remonter. Hors de l'expiation, il n'y a qu'hypocrisie, lâcheté, irrémédiable décadence, aggravation du mal déjà cortimis.

Arrière donc ces doctrines énervantes, qui nous promettent un salut facile! — Le salut (individuel ou social) est difficile ; et c'est en ce sens qu'il est vrai de dire que le royaume de Dieu , c'est-à-dire le royaume de la Justice, n'appartient qu'aux violents. La palme ne sera donnée qu'à ceux qui auront combattu, et non à ceux qui versent des larmes stériles, après avoir déserté le champ de bataille.

Le mal, comme le bien, doit porter ses fruits. Ni le châtiment, ni le salaire ne fera défaut l'ouvrier, paresseux ou vigilant. Chacun de nous sera puni ou récompensé, selon ce qu'il aura

fait de bien ou de mal. A cela, les autres ne peuvent rien, ni par leurs mérites,* ni par leurs prières. Car la responsabilité est essentiellement personnelle. Ainsi le veut la Justice, qui est Dieu.

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