CHAPITRE
LE DIEU-LIBERTB
Dieu et la liberté!
(Paroles de Voltaire bénissant le petit-fils de Franklin,)
On a peut-être remarqué que, jusquMci, nous n'avons pas dit un mot d'une des preuves dont on a coutume de se servir pour démontrer aux athées l'existence de Dieu. — Nous voulons parler de l'argument, tiré de l'Ordre qui règne dans la nature, et du principe des causes finales» — Nous sommes loin de dédaigner cet argument, et nous ne pensons pas que l'abus qu'on a fait autrefois des causes finales^ dans les sciences expérimentales, où elles n'avaient^
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aucuD rôle à jouer, doive nous les faire rejeter également en métaphysique, où Tidée de Fioalité n'est pas moins nécessaire que Tidée de Causalité. — Mais, si nous n^insistons pas sur les preuves, appelées communément preuves physiques de l'existence de Dieu, c^est premièrement parce qu'elles sont étrangères à la méthode que nous nous sommes imposée, et, en en second lieu, parce qu'elles ne nous apprendraient rien, quant à Tobjet que nous poursuivons : trouver une formule de la destinée humaine, qui explique à la fois ce en quoi notre nature participe du parfait et ce en quoi elle est imparfaite, sans supprimer ni l'un ni l'autre des deux termes.
Dieu est la loi vivante, le Juge suprême, le suprême rémunérateur et vengeur.
Il est mon Dieu, le vôtre, le Dieu de tous les hommes, le Dieu de toutes les consciences et de toutes les libertés. — Il existe, entre Dieu et l'homme, un rapport; et la formule qui exprime ce rapport s'appelle la Justice. Le même rapport existe entre Dieu et la collectivité de tous les êtres, et il s* appelle Ordre.
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La méthode qae j'ai suivie jusquUci« a cet avantage, que les dif&cultés soulevées par le panthéisme, à propos de la nature divine, se trouvent déjà implicitement résolues.
Si je m^étais élevé jusqu'à Dieu par la pure dialectique, j'aurais été obligé de démontrer le caractère objectif de la conception de Tlnfini, et j'aurais toujours eu à craindre de voir mon Dieu s'évanouir, en se subtilisant. Si j'avais demandé Dieu à la contemplation de la nature, les problèmes de la création et de l'émanation se seraient aussitôt dressés devant moi, et j'aurais pu être amené à ne plus voir en Dieu que la force qui circule dans les veines du monde, en lui donnant le mouvement et la vie. Mais le Dieu de la Conscience ne peut être ni volatilisé par les subtilités de la logique, ni confondu avec la nature aveugle et indifférente. 11 est nécessaifement un Dieu personnel.
Je n'ignore pas que le dogme de la personnalité divine est peu en faveur aujourd'hui; disons le mot, il parait un peu suranné. La faute en est aux traficants de religion, aux jongleurs de toutes robes, qui ont fait, de Dieu, le
complice de leurs momeries, piperies et attentats contre Thumanité. — Et cependant il faut le dire bien haut : ou Dieu n'est pas, ou il est personnel. •
Si vous ne voulez pas que Dieu soit une personne, votre Dieu sera pour moi comme s'il n'existait pas. Si Dieu est l'Idée, ou la Nature, ou la Substance de la Nature, s'il est impersonnel, en un mot, que voulez-vous que j'en fasse? S'il m'est interdit de le considérer comme l'Être qui possède la conscience absolue et la liberté absolue, j'avoue que la question de savoir s'il existe ou s'il n'existe pas , me paraît aussi oiseuse et aussi impertinente que les querelles des moines de Byzance, disputant sur l'accent tonique de ômtoxoç ou sur la lumière incréée du Thabor. Car, en vérité, le problème ne roule pas sur l'existence ou la non-existence de Dieu. 11 est évident à priori^ que Dieu est, puisqu'il y
a de l'Etre, Le problème roule tout entier sur les rapports de l'homme avec son Dieu. — Puis-je, sans déraison, concevoir une relation entre moi et Dieu? Je le puis, car ma conscience m'atteste cette relation. — Or ce rap port n'est possible qu'entre le Moi et un Dieu
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personnel. Comment donc Dieu ne serait-il pas personnel?
Quel est Thomme de notre génération qu.
n'a pas été plus ou moins panthéiste? Il y a quelque vingt ans, les Universitaires, comme les Socialistes, Cousin, comme Enfantin et M. Pierre Leroux, les romanciers et les poètes, Lamartine, Alfred de Musset, Victor Hugo, Balzac, George Sand, tout le monde était panthéiste. Cette mode nous était venue d'Allemagne, avec les mélodies de Schubert et le Vergiss-Mein- Nicht. Aujourd'hui, tout cela est changé. Le Panthéisme n'est plus qu'une vieille guipure fanée et fripée. Les matérialistes lui ont dit assez durement son fait, au-delà et en-deçà du Rhin. Et les matérialistes ont rendu ainsi un grand service à la cause de la clarté, de la netteté, de la précision et de la franchise. Us ont mis fin, par deux ou trois propositions brutales, à là confusion des langues, qui faisait, de la philosophie allemande et française, une tour de Babel après Técroulement.
Et cependant, elle avait des attraits bien propres à séduire les âmes les mieux faites, cette
doctrine qui endormit nos pères de 1830 et qui berça notre enfance. Vague, vaporeuse, toute ' imprégnée de rêverie germanique et d'extase indienne, faite d'ombre et de soleil, elle touchait à la fois aux sciences expérimentales, dont elle transfigurait et défigurait les résultats en les parant des couleurs de la poésie, et au mysticisme religieux qu'elle amalgamait avec un sensualisme délicatement erotique. Elle avait, pour les savants, des évocations puissantes aux forces de la nature ; pour les croyants, une infinité (Je compromis, d'explications et de sousentendus, toute une théorie sur les mythes et les légendes, qui permettait d'être à la fois catholique et hégélien, et de marier les Titans de la Convention avec les Onze mille vierges. Elle inventait, à l'usage des amoureux, l'Éternel Féminin, devançant ainsi le Pape dans la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception ; l'industrie elle-même devenait poétique ; et, dans la filature, on ne distinguait plus le métier aux cents broches des monstres de l'Apocalypse, Dieu était partout, dans la forêt qui pleure^ dans la source qui sanglolte, dans le vieux chêne qui montre, toute saignante^ la plaie de la hache, dans la rose qui s'ouvre au matin, dans le
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rossignol qui chante et dans le merle qui siffle. L'homme s'clait dûment fiancé à la nature, au fond des grands bois sourds : il ne savait plus si lui était elle, ou si elle était lui. L'effluve des choses baignait son front d'une vapeur blonde» brune ou rose, selon les goûts et l'imagination de chacun. 11 n'avait plus qu'à se laisser vivre, à laisser agir en lui le Dieu qui dort dans la plante, s'éveille dans l'animal, est éveillé dans Thomme.
La société française et la société allemande en étaient là, quand le coup de tonnerre de 1848 et les ébranlements qui suivirent, nous réveillèrent tous. Quelques jours après Février, tout le monde fut dégrisé. Les uns retournèrent au catholicisme, les autres à la Révolution, tous à l'Action. L'oiseau bleu avait cessé de chanter, et il ne chantera plus de longtemps.
Le crime du Panthéisme, c'est d'avoir appris aux hommes de notre temps à douter de leur liberté, et à se conduire, en effet, comme s'ils n'étaient pas libres.
Chacun, se sentant Dieu, se sentait impeccable et irresponsable. Si l'individu ne péchait
pas, la société ne péchait pats non plu?. Le Progrès, dont on avait fait une manière de sorcier, poussait Thumanité, en la touchant de sa baguette; et l'humanité marchait. — Jusqu'où nous avons marché, nous le savons.
A vrai dire, l'Individu n'existait plus, dans la théorie panthéistique. Il était un mannequin, dont le grand Fatum tirait les fils. Cela était très-doux. Loyola était dépassé. Son Jésuite, il est vrai, n'est qu'un bâton dans la main d'un vieillard; mais encore le vieillard, qui tient le bâton, est-il un homme. Dans le panthéisme, l'homme était supprimé tout à fait. En cela consistait le progrès. On n'avait plus qu'à conjuguer le verbe * je végète, tu végètes, nous végétons, etc., » et à attendre, en végétant, l'épanouissement de la fleur du Progrès. — -Les champs de la Pologne ensanglantée, Duppell, Sadowa et Mentana ont vu cet épanouissement.
On a roulé tout au fond de l'abîme, très-mollement, jusqu'au jour où le fusil à aiguille et le fusil Chassepot ont montré aux sociétés qui avaient abjuré la personnalité humaine, en même temps que la personnalité divine, comment se paient les frais du culte de la force.
Quelques-uns, en haine des vieilles religions
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qui, depuis vingt ans, ont chanté des Te Deum pour tous les coups de main heureux , et par dégoût des doctrines panthéistiques, mystagogiques, féminines et affadissantes, se sont précipités dans l'athéisme. C'était tout justement se jeter à Teau , un jour de pluie , par crainte d'être mouillé. Car l'athéisme, c'est la force sans phrases, comme le panthéisme, c'est la force enguirlandée, poudrée et enrubannée.
Toutefois l'athéisme a, sur le panthéisme, cet avantage que, s'il supprime la personne divine, il laisse debout la personne humaine. Avec l'athéisme, il y a encore des individus, — des individus qui se déchireront les entrailles dans le rut des appétits déchaînés, -*- mais enfin des individus qui se sentent vivre et qui se sentiront mourir. Une société d'athées périrait dans la guerre sociale. Une société de panthéistes meurt de corruption, sur un fumier doré, où se vautrent les Courtisans et les Courtisanes.
Grâce à Dieu, notre philosophie ne nous oblige point à choisir entre ces deux alternatives. Nous sommes individualiste comme legi athées, mais à meilleur titre qu'eux, puisque
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nous fondons le droit de l'individu sur le devoir, c'est-à-dire sur le respect que Thomme doit à rhorome, considéré comme une personne douée de raison et de liberté, et, par conséquent, comme responsable. Mais nous- savons que cette liberté de la personne humaine , inviolable dans ses effets comme dans son principe, et d'où découlent toutes les libertés religieuses, civiles, politiques et économiques, a sa règle, qui est la justice, et son régulateur, qui est Dieu, source et sanction de la justice.
Dieu est personnel. Car il y a «contradiction entre l'idée d'un être impersonnel et la conception de Dieu, telle que nous l'avons déterminée par ses attributs de législateur, de juge, de rémunérateur et de vengeur.
J'ai conscience de mes déterminations, et, du même coup, j'ai conscience de ma liberté. Je comprends que c'est précisément par ce fait de la conscience et par ce fait de la liberté, que je suis supérieur à tous les êtres qui m'environnent; en effet, je conçois qu'un être doué de conscience, est moins imparfait qu'un être qui en est privé; je conçois aussi qu'il y a plus de perfection dans la liberté que dans la fatalité. Comment donc Dieu, qui est le tout parfait.
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serait- il privé de conscience et de liberté? Et si Diea est conscient et libre, comment ne serait-il pas une personne?
Dieu est si bien une personne, qu'il possède i^eul, dans toute leur plénitude, les attributs de la personnalité, que nous ne possédons qu'à un degré très-inférieur. Je n'ai conscience que de moi-même ; et encore la conscience que j'ai de moi est-elle très-imparfaite , puisque à chaque instant je suis obligé de faire un effort pour me soustraire aux divertissements extérieurs. Je ne connais le non-moi que par cette connaissance imparfaite que j'ai du moi ; et, $i la vie moyenne de l'homme est de trente-cinq ans, il faut en retirer les années de la première enfance, les heures de sommeil , les heures de fièvre et de maladie, pendant lesquelles la conscience est confuse ou indéterminée, ou pénible, ou absolument absente. La conscience de Dieu est toujours égale à elle-même; elle ne souffre ni amoindrissement, ni langueur; elle embrasse, d'un regard immobile, le moi divin et l'universalité des choses, qui, bien que distincte de Dieu, est directement aperçue par lui. Dieu a conscience de Dieu; et, en même temps, il a conscience de tout ce qui est. Car tout ce qui
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est, est par lai et en lui. Dieu est à la fois U
cause de tout être et la fin de tout être. Il est la
conscience des consciences, la pensée qui se pase elle-même, le suprême intelligible et la | suprême intelligence, Tobjet et le sujet de la : raison universelle. II est le Vrai que toutes les . créatures agirent à posséder, et il est Celui qui poÊtède toute vérité; il est Téquation de la connaissance infinie à l'être infini; il est la conscience absolue du moi absolu.
Je suis libre; mais, hélas I ma liberté ressemble à celle de Tesclave fugitif, que la faim . et le froid torturent et qui sent toujours le fouet du maître prêt à retomber sur ses épaules. J'ai beau m'enfler d'orgueil : j'ai un maître qui est la passion; et chaque minute de liberté est, pour moi, le prix d'un combat. Celui qui veut être libre, marche, à travers la vie, laissant à tous les buissons du chemin des lambeaux de sa chair. Sur nos flancs, la volupté et la douleur ont collé leur double tunique, imprégnée de larmes, de parfums et de sang, et nous ne pouvons l'arracher qu'en labourant nous-mêmes nos entrailles et en meurtrissant nos os. Telle est la liberté de l'homme, ou plutôt telle est la bataille humaine, bataille où les défait<!s sont
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toujours des désastres, où les victoires ne sont jamais qu'à demi gagnées, où le vainqueur garde, jusqu'à la mort, les meurtrissures de la lutte.
La liberté, en Dieu, est absolue; elle ne se distingue point de la raison absolue et.de l'absolue puissance. L'acte par lequel Dreu conçoit la justice, veut la justice, réalise la justice, est nn seul et même acte. Dieu seul est libre ; et, en Dieu, la succession de la conception, de la détermination et de l'action n'existe point. Tout est simultané, ou plutôt tout est coéternel. In prindpiô erat verbum^ dit l'Évangile de Jean. Ce que Goethe a fort bien traduit : « Au commencement — ou plutôt de toute éternité — était l'Action; » l'Action adéquate à l'ordre et identique à la liberté.
Dieu est libre.
Si Dieu n'était pas libre, l'homme ne le serait point.
En effet, le Dieu-nécessité, le Dieu-fatalité, des panthéistes, est un anneau auquel tous les êtres sont rivés; il est le centre et la circonférence d'un cercle dont l'homme ne serait qu'un rayon.
Or nous savons qu'il n'en est pas ainsi. Nous savons que, contre la fatalité des lois naturelles,
l'homme peut protester; nous savons que Thomme peut briser ce cercle, tordre ce rayon, broyer les chaînes d'airain de la nécessité, et de sa main mortelle, en jeter les débris aux quatre vents. Donc, le Dieu-nécessité, le Dieufatalité n'existe point. Donc, il n*y a qu'un Dieu, le Dieu-liberté, qui a fait l'homme à son image et qui lui a donné pour destination d'être libre comme lui !