CHAPITRE IV
Que faites-vous sur la terre, et D*avez-vous rien à demander à Celui qui vous y a mis?
Lamennais.
Tous les hommes prient.
Qu'est-ce que prier? — C'est affirmer le lien qui unit la terre au ciel, l'imparfait au parfait, le fini à l'infini.
Les athées eux-mêmes prient.
Job qui murmure contre Jéhovah, Prométhée qui jette son défi à Jupiter, le disciple de d' Holbach et de Là Mettrie qui tire sa montre et donne à l'Être Suprême un quart d'heure pour le foudroyer, Proudhon qui dit « Dieu, c'est sottise et lâcheté! Dieu, c'est hypocrisie et mensonge ! Dieu, c'est tyrannie et misère ! Dieu, c'est le mal ! » Henri Heine qui, sur son
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Ht de souffrance, raille encore le grand Aristophane du CÀel, ' — tous prient ; car tous attestent la contradiction qui est «n eux, les douleurs de l'épreuve présente, les pressentiments d'une délivrance prochaine ; et tous rapportent leurs contradictions, leurs douleurs, leurs pressentiments, à Celui qui eût pu, s'il l'avait voulu, les faire insensibles et impeccables, comme le grain de sable et le bloc de marbre, et qui a préféré les faire hommes, c'est-à-dire les faire libres, pleins d'erreurs et d'angoisses, mais responsables, capables de Justice, capables de devenir « parfaits, comme le Père céleste est parfait. » Des deux pôles h l'équateur, la terre est un autel, d'où la prière de l'homme monte vers Dieu, et l'Être Suprême accueille, avec la même miséricorde, la plainte et l'action de grâces, et même le blasphème de l'homme qui se sent mal ici-bas, et qui trépigne au pied de réchelle de Jacùb, défiant et raillant le Ciel qui est trop haut et la Justice qui est trop loin, comme un enfant qui montrerait le poing à l'ouragan.
Donc tous les hommes prient, — excepté ceux qui sont tombés tellement bas qu'ils sont également éloignés de l'adoration et ^e la
révolte, et que, pour vivre en paix avec T Absolu, ils ont pris le parti de n'y point penser.
— Ceux-là, il faut les plaindre. L'Évangile a dît d'eux : « Si vous étiez chauds ou froids, je vous recevrais. Mais, comme vous êtes tièdes, je vous vomirai de ma bouche: » Dante, les rencontrant aux portes de la Cité dolente, t là où des soupirs, des pleurs, des cris perçants retentissent dans un air sans étoiles, » s'émeut de leur sort et reçoit de Virgile cette réponse : t La miséricorde et la Justice les dédaignent. Ne parlons pas d'eux, mais regarde et passe. »
— Ceux-là sont les compagnons d'Alcinoûs, qui boivent et mangent, fruges consumere nati, •les compagnons d'Ulysse, changés en pourceaux par les philtres de Circé. Ils vivent comme -s'ils ne vivaient point, sans souci de leur âme, de leur liberté, sans souci de la Justice. Dieu, qu'ils ont oublié, les oublie. Ils descendent la pente des vies inférieures, ils aspirent au néant; ils deviennent chaque jour moins hommes, moins responsables, plus esclaves, serfs de la fatalité des sens, des instincts des appétits. Ils sont les Falstaff et les Sancho Pança qui méprisent l'idéal ; et quand ils sont morts, • l'oubli les «nveloppe, et leur âme dégradée roule au
fond du gouffre, pour recommencer l'épreuve '
/qu'ils ont subie, mais qu'ils n'ont point;
acceptée.
L'homme est né pour vivre en communion avec Dieu. Il faut que l'homme prie. Mais comment prier ?
Demanderons-nous à Dieu un miracle? — 1 Non, si nous avons vraiment le sens religieux. ] Car le miracle est contradictoire avec rimmutabilité de la Volonté divine. Ce que Dieu veut, il le veut de toute éternité. Il n'a pas établi la Loi, dans une heure de caprice, pour la violer au gré de nos passions. Demander à Dieu qu'il bouleverse, en notre faveur, les lois éternelles, c'est lui demander de se contredire, de changer, c'est-à-dire de n'être plus Dieu. Tout faiseur de miracles est un imposteur ou un halluciné.
Quiconque implore un miracle fait appel à l'absurde, et prie Dieu de faire un carré qui ait plus de quatre côtés, des corps qui ne s'attirent point en raison de leur masse, deux forces égales, agissant sur un même point en sens contraire, et produisant un effet, etc. , etc. — La croyance au miracle équivaut donc à la négation de Dieu, puisque affirmer le miracle,
€'est nier rimmutabilité de la volonté suprême et réternité de l'action divine.
Que faut-il donc demander à Dieu ? — Une seule chose, la Justice.
Hais la Justice n'est-elle pas en notre pouvoir? Ne sommes-nous pas seuls maîtres de notre destinée, dont nous sommes seuls responsables? — Sans doute, et c'est pour cela qu'il {aot rejeter absolument les dogmes immoraux et funestes de la prédestination et du salut gratuit. — Mais n'est-il pas également vrai que Bleu est la source de la Justice et que, chaque fois que nous élevons notre âme vers le foyer divin, notre raison participe plus directement de la raison universelle, et notre liberté se b'ouve, par le seul fait de cette communion, en harmonie avec la liberté parfaite ?
Jésus, sur la montagne, enseignait en ces termes comment il fallait prier :
« Lorsque vous priez, ne ressemblez pas aux hypocrites, qui affectent de prier en se tenant debout dans les synagogues et au coin des rues, pour être vus des hommes. Je vous le dis en vérité, ils ont reçu leur récompense.
4 Mais vous, lorsque voils voudrez prier, entrez dans votre chambre, et la porte en étant
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refermée, priez votre Père dans le secret; et votre Père, qui vpit ce qui se passe dans le. \ secret, vous en rendra la récompense*
a N'affectez pas de parler beaucoup dans vos ] prières, comme font les païens, qui s'imaginent \ que c'est par la multitude des paroles qu'ils 1 seront exaucés.
« Ne voui^ rendez donc pas semblables à eux; parce que votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez.
< Vous prierez donc de cette manière : Notre père» qui êtes dans les cieux, que votre nom soit sanctifié ;
€ Que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ;
a Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour ;
€ Et remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons nous-mêmes à ceux qui nous doivent;
c Et ne nous abandonnez point à la tentation, mais déiivrez-nous du maL i
Que votre règne arrive^ — c'est-à-dire le règne de la Justice ; — Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, — c'est-à-dire
que les volontés des êtres imparfaits soient en harmonie avec la volonté de Dieu, qui est la loi vivante : — tous les efforts de la philosophie n'arriveront jamais à trouver un meilleur formulaire de prière que celui qui est contenu dans ces deux lignes.
C'est encore Jésus qui a dit : « Demandez d'abord le royaume de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît. »
Or, le royaume de Dieu, c'est la Justice, c'est-à-dire la conformité de la liberté avec la raison. C'est là en effet ce qu'il faut demander, et quiconque prie pour demander autre chose, outrage à la fois sa propre raison et la Perfection divine.