CATHOLICISME ET CHRISTIANISME
Lk où est le Cbrist, là est la liberté.
Saint Paul.
i Vous citez l'Évangile. Vous commentez le Pater. Donc, vous êtes catholique. »
Ainsi nous parlent les athées, qui traitent volontiers les adorateurs de Dieu de capucins, et qui, pour peu qu'on les pousse, jureront que quiconque ne récite pas, matin et soir, le rosaire du matérialisme, est un croyant de l'Encyclique, un zouave du Syllabus, et a fait merveille à Montana.
Nous pourrions leur répondre que précisément parce que nous citons l'Évangile, nous ne sommes pas catholiques. Mais, pour plus de clarté, nous ajouterons que si, pour être chré-
2A2 LA GOINSGIËMGB
tien, il faut croire au miracle, au dogme de la chute et à la divinité du Christ, nous ne sommes pas chrétien ; car nous ne croyons ni au miracle, ni à la chute, ni à la divinité de Jésus-Christ
Hais parlons d'abord du catholicisme.
a Tant qu'il y aura un catholicisme et une Église catholique, il n'y aura ni foi, ni culte, ni progrès chez les hommes. Il faut que celte ruine s* écroule et qu'on en balaie les débris, pour que le sol puisse produire des fruits là où il n'y a maintenant que des pierres (1). »
Oui, le catholicisme est l'obstacle. — C'est l'Église catholique qu'il faut rendre responsable du caractère négatif qui fait, depuis quatrevingts ans, la faiblesse de la Révolution occidentale. Les révolutionnaires, dans les pays catholiques, se sont faits iconoclastes, parce qu'on a voulu, avec des débris d'idoles, barrer le chemin à l'Humanité dont ils étaient les éclaireurs et les guidés. Les Jésuites ont fait les Jacobins; le culte du Sacré-Cœur a enfanté le culte de la déesse Raison; Tlnquisition a produit le Comité de salut public. Torquemada a eu pour succès^ seur Fouquier-Tinville. La Terreur, ceUe dévia-
(1) George Sand. Lélia. Ghap. lxvi.
CATHOLICISME KT CHRISTIANISME 3ftâ
tion de la Justice, a eu pour antécédents le massacre des Albigeois, le niassacre des Vaudois, le massacre des Hussites et quinze cents ans de tueries catholiques depuis le meurtre d'Hypatie jusqu*à l'assassinat juridique du chevalier de la Barre. La révocation de Tédit de Nantes avait précédé d'un siècle la mise hors la loi des prêtres non assermentés. Les tueurs de septembre étaient les descendants des tueurs de la Saint- Barthélémy; Carrier continuait Montluc. La guillotine est sœur du bûcher.
L'Église est donc responsable de tout ce que la Révolution a fait de mal. Elle en est responsable à double titre : d'abord, parce qu'elle a irrité l'expansion légitime des forces révolutionnaires, en essayant de leur faire obstacle; et, d'autre part, parce qu'elle a légué aux révolutionnaires ( élevés par elle, qu'on ne l'oublie pas) sa propre tradition, tradition de police et de terreur, son esprit de centralisation à outrance, sa théorie de l' Etat-providence, son mépris de l'individu et de la liberté, qui est le tout de l'homme.
Ce mal date de loin.
Depuis le grand réveil du quinzième siècle,
3ihh LA GOKSCIBNCE
FEglise romaÎDe a dit à la science : « Tu ne passeras pas! » — Dès la première heure du réveil (en 1&68), le pape Paul II faisait périr dans les iortares les platoniciens de Rome. — La science a passé. — Mais T Église invoquant le nom de Dieu, comme une fin de non-recevoir opposée à la science, un immense malentendu s'est produit. La science, obligée de prendre parti contre le Dieu des papes, contre le Dieu des conciles, contre le Dieu des jésuites et des dominicains, contre le Dieu de l'Église, s'est crue athée, dès le temps de Bruno et de Vanini. — Ce malen-
tendu subsiste encore, et c'est de lui que vient la crise actuelle.
Non-seulement le malentendu subsiste, mais il va s'aggravant. — Depuis 1848, la question sociale est venue, dans tout l'Occident de l'Europe, compliquer la question politique. Rome s'est mise partout, du côté des privilégiés, contre les classes les plus nombreuses et les plus pauvres. En confondant sa cause avec celle de la monarchie, du militarisme et de la ploutocratie, elle a adopté une attitude très-dangereuse pour elle-même et très-funeste à nos sociétés industrielles, car elle donnait ainsi un vernis religieux aux résistances aveugles des
CATHOLICISME ET CHRISTIANISME 2/i5
derniers féodaux et même à Tégoîsme du capital. La création d'un parti réactionnaire, demiaristocrate, demi-bourgeois, désigné sous le nom de parti catholique, a été un nouveau ferment de discorde ajouté à ceux qui troublaient déjà notre état social. Aussi aux sociétés du catholicisme militant (sociétésde Saint- Vincent-de-Paul, de Saint -François-Xavier, de Saint-François- Régis, etc., etc.) devait répondre, et a répondu en effet, l'organisation du socialisme militant. — Rome avait cependant un autre rôle à jouer, celui d'initiatrice auprès des privilégiés, celui de modératrice auprès de l'armée de la révolte. Ce rôle, que lui conseillait Lamennais, et plus tard, avec plus de timidité, .Lacordaire, — Rome n'en a pas voulu. Elle a abreuvé tous ceux qui prétendaient lui donner encore une fois la vraie royauté du monde, c'est-à-dire la royauté des idées, d'ennuis et de dégoûts. — Et malheureusement, après son refus, personne n'a pu se charger du rôle que son amour effréné des biens temporels, son indifférence pour les choses du ciel, lui avaient fait dédaigner. — Rome n'a su rien faire, pas même sauver la Pologne qui lui avait donné tout son sangl — 11 n'est plus resté, en Europe, que le grand parti de l'ordre
216 Là OOlfSClBRGB
et le gnnd parti de la Révolution, — les ré^ publicains et les cosaques, selon le mot de Sainte* Hélëiie. Et Télément religieux manquant comme modéntear^ il n^était pas difficile de prévoir qa*ai France, comme en Allemagne, le conflit devait avoir pour solution temporaire, la dictature, — le 2 décembre et Sadowa.
Enfin VEneyclique et le Syllabus^ la polémique insensée des évéques de France contre renseignement des femmes, leurs calomnies effrontées contre le haut enseignement scientifique, la constitution définitive d*une sainte ligue francoespagnole, qui transporte Aranjuez et la Granja h. quelques lieues de Paris, ont achevé de creuser Tablme. Le sang des patriotes, massacrés à Pérouse, des républicains tombés dans Tassaut de Nérola, a tracé définitivement la séparation entre Rome et la démocratie moderne en voie de formation.
Le duel est engagé ; l'issue n'en est pas douteuse; la Révolution atteindra son but, aussi sûrement que la foudre. Mais une chose importe : c'est que l'œuvre de destruction, qui s'accomplira inévitablement, ne brise que ce qui doit être brisé, et ne vienne pas se heurter contre ce qui est éternel. Autrement la Révolution,
CATHOLICISME BT CHRISTIANISME ^ 2ft7
enivrée d'athéisme et folle d'anarchie, se dévorerait elle-même.
Ayons donc le courage, avant la crise, de nous déclarer hautement conservateurs, quant aux éléments essentiels de toute société (personnalité divine, liberté individuelle et propriété individuelle). Mais en présence des triomphes éphémères do la réaction cléricale et militaire, n'hésitons pas à nous déclarer hautement révolutionnaires et absolument négatifs, quant aux éléments qui doivent disparaître (sacerdoces et armées permanentes, pouvoirs héréditaires, transmissibles, fondés sur une prétendue donnée surnaturelle).
Et au premier rang de ces épaves du passé, qu'il faut balayer, parce qu'elles embarrassent le chemin, n'hésitons pas à mettre la hiérarchie catholique, le dogme catholique, la morale catholique.
Et le christianisme est-il aussi une épave du passé ?
S'il s'agit du christianisme dogmatique, nous répondrons : Oui.
S'il s'agit du christianisme historique, nous répondrons : Non.
2&8 Là CONSGIENGB
Le dogme chrétien, qui est essentiellement celui du salut gratuit, de la rédemption gratuite, est condamné. Nous savons aujourd'hui, par le plus sûr de tous les témoignages, par celui de la conscience, que chacun est à soimême Tartisan de sa propre perte ou de son propre salut. — Cette vérité est tellement éclatante, qu'on ne trouverait pas, en France, un protestant ou même un catholique (sauf M. Yeuillot et quinze ou vingt aboyeurs de son espèce), pour soutenir qu'il est impossible à un homme de bonne foi et de bonne volonté de se sauver par les lumières naturelles et la liberté naturelle.
Donc ne parlons plus de rédemption, de chute, de grâce, de sacrements, d'absolution, etc.
Mais, quand on a nié le dogme, on n'a pas nié tout le christianisme. — 11 reste un double fait, le fait de la prédication de Jésus d'abord, et aussi le fait de la civilisation chrétienne. — Or, dans la prédication de Jésus, il n'est pas dit un mot du dogme, encore moins de la discipline ou de la hiérarchie. Et cette prédication, qui nous a été transmise par les récils plus ou moins authentiques des Évangiles, est loin d'avoir encore