CHAPITRE III
L/l SCIENCE
La nature de notre esprit nous porto h chercher l'essence on le pourquoi des choses. En cela nous visons plus loin que le hnt quMl nous est dunné d'atteindre, car rexpérience nous apprend bientôt que nous ne pouvons aller au delà du comment^ c'està-dire de la cause prochaine ou des condi« tions d'existence des phénomènes.
Claude Bernaud.
(Introduction 11 la Médecine expérimentale,)
Les fantômes se sont évanouis. La vieille foi n'aura plus de prise sur raoi. — Le problème m' apparaît toujours comme insoluble ; tous mes doutes subsistent ; mais l'effort que je viens de faire pour dégager mon esprit des étreintes de la chimère m'a rendu toute mon énergie, et je sens une sorte d'allégresse virile. Je respire un
air plus pur, débarrassé des brouillards théologiques. Je considère mon ignorance d'un œil plus tranquille, maintenant que je suis assuré de ne plus être la dupe des erreurs sacrées.
Je n'abdiquerai donc point; je ne demanderai pas aux autres hommes de m* enseigner ce que j'ignore, et ce qu'ils ignorent comme moi, étant hommes. Je ne jurerai sur la parole d'aucun maître, et, si je ne sais rien^ du moins je ne permettrai pas qu'on me trompe et je n'aiderai pas à tromper les autres,
Demeurerai-je dans cet état?
J'y puis rester quelque temps et m'en accommoder assez bien. Tant que notre esprit est dans la période de combat, il éprouve une âpre volupté qui suffit à le remplir ; et dans le premier moment où l'âme, dégagée des liens de la foi, se sent rendue à elle-même, il lui semble que, nier l'erreur, ce soit déjà affirmer la vérité. On se repose alors dans cette sagesse négative ; quelques-uns mêmes s'y tiennent et s'en déclarent satisfaits. Montaigne ne disait-il pas que le doute est un mol oreiller pour une tête bien faite?
Suîs-je moins sage que Montaigne? J'en ai
bien peur. Car déjà je sens que la négation m me suffit plus. Il me faut quelque chose de plus palpable, de plus positif. Peut-être ce problème de l'infini, qui me causait tout à l'heure tant de trouble et tant d'angoisse, est-il bien réellement hors de ma portée. Mais, si je ne puis le résoudre, ni même l'aborder, n'est-il pas d'autres problèmes, d'un caractère plus déterminé, qui sont en rapport avec mes moyens de connaître? Et ceux-là, pourquoi ne les aborderais-je pas? pourquoi n'arriverais-je pas à les résoudre?
S'il m'est interdit de connaître le tout des choses, pourquoi n'en connaîtrais-je pas une partie? Si je ne puis saisir ni le commencement ni la fin de rien, ne pourrai-je pas m'établir assez fortement dans l'entre-deux?
Tandis que je raisonnais ainsi, une phrase de Molière me revenait à la mémoire. « Je crois, disait don Juan, que deux et deux sont quatre, et que quatre et quatre sont huit. » Je sais donc quelque chose, pensé-je, puisque je sais que deux et deux font quatre ; et la connaissance que j'ai de ce rapport est une connaissance parfaite, adéquate à son objet, comme parlent les logiciens; car s'il est un être qui possède la science
absolue, il ne sait de ce rapport rien de plus que ce que j'en sais moi-même.
Je sais encore d'autres choses, par exemple, qu'en combinant dans certaines conditions un volume d'oxygène avec deux volumes d'hydrogène, j'obtiendrai de l'eau.
Je considère cette proposition comme certaine. Je veux donc m'y arrêter, l'examiner.
Peut-être parviendrai-je ainsi à découvrir le fondement de toute certitude (1).
Quand je dis : « La combinaison d'un volume d'oxygène avec deux volumes d'hydrogène, faite dans certaines conditions, forme de l'eau, • je ne dis pas autre chose que ceci : « Toutes les fois que j'ai placé de l'oxygène et de l'hydrogène en présence, le rapport des volumes ne variant point, et les circonstances restant identiques, il s'est formé de l'eau. » J'ajoute que, si le rapport des volumes était interverti, si les conditions cessaient d'être les mêmes, le phénomène ne se produirait pas. — En généralisant ce résultat, je suis conduit à affirmer que, dans des conditions identiques, tout phénomène reste identique, et qu'aussitôt que les conditions cessent
(i) Cf. R. Ciro, Lematénalismc ei la science.
LA SGIENGB âo
d'être les mêmes, le phénomène cesse d'être identique.
J'ai formulé ce qu'on appelle une loi.
Qu'est-ce qu'une loi?
C'est l'expression d'un rapport.
Sur quoi une loi est-elle fondée? — Sur l'observation des phénomènes.
J'arriverai donc à reconnaître le caractère de la certitude dans les lois, c'est-à-dire dans les faits généraux auxquels je rattache les faits particuliers.
Mais qu'est-ce que rattacher des faits particuliers à un fait général? — C'est les déterminer.
En effet, on^ détermine un phénomène quand on le rattache par Tobservation et l'expérience à ses conditions d'existence et à sa cause prochaine, et qu'on l'explique par elles.
Que puis-je donc connaître? — Ce que je puis déterminer, c'est-à-dire les faits que je puis atteindre par l'observation et par lexpérienco.
L'objet de la science est donc le détermi-
nable; et ce qui est indéterminable ne saurait
«.mais être connu, car je ne puis connaître que
ce que je détermine, c'est-à-dire ce que je puis
rattacher à une cause prochaine.
ISh L\ CONSCIENCE
D'où il résulte que, pour moi, il n'y a que des phénomènes à observer, les conditions matérielles de leurs manifestations à connaître, et les lois de ces manifestations à déterminer.
Au point où j'en suis, il m'est impossible de ne pas avouer que les seuls faits que je puisse étudier sont ceux qui tombent sous mes sens : ceux-là seuls sont déterminables. Je devrai donc m' abstenir d'étudier aucun fait d'un ordre différent. Du reste, c'est aux faits seuls, — j'entends les faits sensibles, — que ma connaissance est réduite; car les causes prochaines dont j'ai parlé ne sont elles-mêmes que des faits qui ont pour causes prochaines d'autres faits, et ainsi indéfiniment. — Quant à la Cause, comme l'entendent les métaphysiciens, qui produit des effets, sans être elle-même un effet, je ne la saisis point, et il m'est interdit de la chercher. J'en dirai autant de la Substance. L'essence des choses m'échappera toujours, puisque je ne puis connaître que les relations de ces choses, non les choses elles-mêmes, et que les phénomènes sont,, non pas la manifestation de celte essence cachée, mais seulement les résultats des relations des choses entre elles.
Je nMmîterai donc pas les enfants qui disent toujours : Pourquoi? En cela, comme en tant d'autres choses, les enfants sont déjà de petits hommes, qui visent plus haut que nous ne pouvons atteindre. Le pourquoi nous échappe ; tout ce que nous savons, c'est le comment. Je puis remonter de quelques anneaux la chaîne des phénomènes» mais non pas sortir de la série des causes secondes et des effets, de la liaison nécessaire des antécédents et des conséquents.
Lorsque la métaphysique agite ces problèmes : « Pourquoi suis-je ici-bas? Mon être est-il constitué par une substance unique, ou est-il un assemblage de deux substances? Quelle est la cause première de l'Univers? etc.; » la métaphysique soulève des questions insolubles, et, si je suis conséquent avec les prémisses que j'ai posées, je m' abstiendrai de les aborder et de les résoudre, soit par l'affirmative, soit par la négative»
La méthode que je viens d'exposer n^cst autre que le délcrmlnismCi et les conséquences extrêmes que j'en ai tirées sont celles qui consti^ tuent la Pliilosopliie positive.
IIC) LA co^scll:îscE
11 ne faut pas médire de la logique, mais il est bon quelquefois de s'en défier. Voici qu'en suivant mon raisonnement, j'en suis venu à tourner le dos au but que je me proposais. En effet, je n'ai pas commencé à philosopher par un pur amour de la vérité, mais parce que certains doutes me tourmentaient, et qu'il me semblait que je ne pouvais plus vivre, du moins de la vie de l'esprit, sans les avoir résolus. Et maintenant je me vois contraint à quitter tout espoir de jamais résoudre, d'une façon ou d'une autre, les problèmes qui s'imposaient avec tant de violence h ma méditation. 11 doit y avoir, au fond de ce résultat contradictoire, quelque malentendu.
Le positivisme me dit : Tu ne toucheras pas à ces problèmes. — Mais suis-je donc maître de ne pas me les poser? Ce n'est pas moi qui les ai inventés ; je n'ai fait aucun etfort pour les soulever ; ils sont venus, pour ainsi dire, me chercher. Voilà trois mille ans, et plus, qu'ils inquiètent mes semblables ; et, en vérité, il ne suffit pas que quelques savants, épris uniquement de la méthode expérimentale, soufflent dessus, pour qu'ils s'évanouissent. Vous voulez m'obliger à ne chercher ni la cause première ni la