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CHAPITRE VI

LA SOUDARITti

Ut omnes unum sint.

{Évangiles,)

La liberté, dans Tunité personnelle, est le mot initial de la philosophie, liberté dans la nionade humaine, liberté dans la monade divine. "- C'est pour cela qu'il est nécessaire, dès )e début de toute spéculation philosophique, de procéder d'une manière absolument négative, quant aux anciens dogmes qui compro-* mettent à la fois la liberté humaine, par la prédestination et la grâce ; l'unité divine, par le galimatias trinitaire, par l'anthropomorphisme,

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et, en dernier lieu, par la déification de la Vierge (proclamation du dogme de l' Immaculée Conception.)

Maintenant que nous sommes en possession du Moi humain, un et libre, — du Moi divin, un et libre, — dans quel sens? nous l'avons expliqué, — tous les fantômes du passé se sont évanouis, aucun bruit des sanctuaires du mensonge ne vient plus troubler le dialogue de la conscience humaine et de la conscience divine.

Un lien unit l'homme à Dieu. Ce lien, nous l'avons indiqué, nous l'avons défini. C'est le lien moral, c'est la justice.

Si l'homme est uni à Dieu, est-il donc sans lien avec l'homme ?

Gardez- vous de le croire.

Savoir que l'homme est libre, c'est déjà quelque chose. Mais cette connaissance veut être complétée par une autre, celle de la loi de solidarité.

La conscience que j'ai de ma liberté m'atteste l'unité personnelle; la conscience quej*ai de la solidarité qui m'unit avec tous les hommes et même avec tous les êtres, m'atteste l'unité humaine et l'unité de la totalité des choses. C'est la conscience du genre humaine et la

conscience totale de l'Univers qui se reflète en moi«

La loi de solidarité n'est qu'un aspect particulier de la loi de l'attraction universelle, découverte par Newton. Tous les êtres, toutes les forces, toutes les monades s'attirent. L'harmonie de la création, infinie dans le temps comme dans l'espace (1), résulte de l'équilibre final des attractions. — L'humanité, comme l'a chanté

(1) L*hypolhèse de la Création me paraît préférable, je ne dis pas seulement à celle de V Émanation (qui est en contradiction avec le témoignage de la Conscience, puisqu'elle aboutit nécessairement à la négation du libre arbitre), mais aussi à celle du Dualixme^ de la Coéternité de Dieu et de la Matière. Mais, si Ton admet l'hypothèse de la création comme la plus probable, ainsi que nous le faisons nousmême, il est nécessaire de reconnaître que la création est continue^ selon l'expression de Descai'ies, infinie ou plutôt iDdéfinie, dans le temps comme dans l'espace. Autrement, on retomberait dans le miracle, dans le Dieu-Caprice des: théologies.

Il est à remarquer queBossuet lui-même, sur ce point de la création continue, s'est montré fidèle Cartésien. Nous lisons en effet dans le Sermonpour la fêle de tous les Saints :

« Mon père, dit le Fils de Dieu, agit sans relâche. Et, s'il cessait un moment de soutenir l'Univers par la force de sa puissance, le soleil s'égarerait de sa route, la mer forcerait toutes ses bornes, la terre branlerait sur son axe/ En un mot^ toute la nature serait en un moment replongée, je ne dis pas dans l'ancien chaos, mais dans une perte totale et dans le non-être. »

Béranger, résumant Charles Fourier, obéit à la loi de l'attraction, ainsi que tous les êtres créés.

La terre, après tant de désastres, Avec le ciel forme un hymen, £t la loi qui régit les astres Donne la paix au genre humain.

Mais l'homme se soumet librement à la loi qui régit les astres et toutes les créatures non douées de conscience et de liberté. L'homme a seul, — seul du moiils parmi les êtres que nous connaissons, — ce singulier privilège de violer la loi et d'être malheureux en la violant. Il viole la loi, toutes les fois qu'il préfère la haine à l'amour, toutes les fois que, par l'abus de sa liberté, il se met en antagonisme avec ses semblables, avec la nature vivante, avec l'ordre éternel. — C'est précisément parce qu'il a cette faculté de ^oler la loi de l'attraction, qu'il mérite, toutes les fois qu'il l'accomplit librement.

La liberté est donc, comme nous l'avons dit, le fondement de l'édifice moral, dont l'amour (l'harmonie qui résulte de la conformité des destinées aux attractions) est le couronnement.

• Expliquons, par quelques exemples, cette loî

de la solidarité morale, que le dix-neuvième

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siècle a découverte, comme le dix-huitième avait découvert la Joi de Tattraction physique et des affinités chimiques.

Choisissons d'abord un exemple matériel, un peu grossier et par conséquent d'autant plus facile à Coucher du doigt, un exemple pathologique.

Un peuple s'est endormi, sur les rives du (jange, fasciné par la Maya indienne, par la puissante incantation de la grande sorcière, la Nature. Les fils des vieux Aryas, des races héroïques qui, les premières, commencèrent le grand combat de la liberté humaine contre le mal, ont oublié, dans un mysticisme voluptueux et infécond, que l'homme était né pour l'action, et que la Terre, cette vierge rebelle, n'était bienfaisante que pour celui qui la dompte et la viole

Juppiter ipsecolendi

Haud fdcilem esse viam voluit

Et, autour d'eux, du fond des forêts, des maré^ cages, du calice même des lotus, un mal terrible s'est dégagé, a fait irruption, les a enveloppés de toutes parts : le choléra, *. Ce mal a gagné les pays voisins. Un autre peuple j que le

fatalisme a réduit peu à peu à la stupidité, est allé chercher ce mal à la Mecque, Et les pèlerins musulmans ont secoué lem*s pieuses guenilles dans tous les ports de la Méditerranée, et l'Europe tout entière s'est trouvée infestée, et, après l'Europe, l'Amérique. — C'est que la solidarité n'est pas un vain mot. Quand nous nous endormons dans nos satisfactions égoïstes, au sein de cette civilisation dont nous sommes si fiers, la solidarité nous frappe et nous tue. II n'est pas un seul des faits qui se produisent sur la surface du globe, qui ne nous atteigne par une sorte de choc en retour. Quand une nation souffre, toutes les nations reçoivent le contre-coup de sa souffrance, qu'il s'agisse delà peste, de la famine ou de la guerre. Chaque fois que le germe d'une maladie se développe quelque part, qu'un épi de blé est brisé avant maturité, que l'esprit de destruction, dans sa fureur aveugle, arrête, sur un point quelconque, la production et l'échange de la richesse, il n'est pas un de nous qui ne puisse être atteint, en lui-même ou dans les siens, par le fléau qui dévore autrui.

La solidarité intellectuelle et morale ne nous

offre pas des exemples moins éclatants que la golidarité physique.

Un petit peuple, qui occupait à peine vingtcinq lieues carrées de terrain, fut pendant deux Biècles, de Selon à Démosthène, la tête et le cœur du genre humain. Par Anaxagore, par Socrate, par Platon, il s'était tellement approché de la vérité que le Christianisme, la Réforme, la Philosophie et la Révolution n'ont ajouté qu'un petit nombre d'éléments aux données de la pensée athénienne. Ce peuple avait enfanté les héros de Marathon et de Salamine, et produit des modèles de vertu, que les saints du calendrier ont pu exagérer souvent, mais rarement atteindre. Il avait compris l'équilibre du corps et de l'âme, saisi l'identité du Beau et du Bien, et donné pour fondement à sa démocratie la double éducation de la Gymnastique et de la Musique. Il avait, par Phidias et par Praxitèle, contraint l'Idéal à se faire marbre, et le marbre à se faire chair et esprit. — Et tout à coup ce peuple sombra, corps et biens ; le silence se fit à l'Académie et sur l'Agora. La nuit succéda au jour le plus pur et le plus limpide qui ait jamais brillé à des regards humains. ~ Comment expliquer ce naufrage, ce déclin.

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cet évanouissenient de tant de force unie à tant de grâce? — Par un seul fait : Athènes, enivrée d'elle-même, crut pouvoir se suffire à elle-même. Elle n'eut que du mépris pour les peuplés qui Tèntouraient et qu'elle traitait de Barbares. Sa démocratie orgueilleuse se refusa à reconnaître le caractère de la personnalité humaine et de l'inviolable liberté dans ceux qu'elle appelait ks Esclaves. — Les Barbares, qu'elle avait jugés indignes d'être initiés aux mystères de l'éternelle Sagesse et de .l'éternelle Beauté, te courbèrent sous la verge de fer des bandits de Macédoine. Et un jour vint où les Esclaves, les affranchis des Césars, des êtres diffornies, im-; mondes, pétris dans la boue et dans le. sang, dictèrent, entre deux hoquets, des lois, au même endroitoii Démosthène lançait la foudre... C'est qu'il n'est permis ni à un peuple, ni à un individu, d'être fort, d'être beau, pùur.lui seul. C'est que la vertu, l'héroïsme, l'art ne vivent qu'à la condition de se communiquer., C'est que l'égoïsme, môme l'égoïsme national, est un ver rongeur qui se glisse au cœur même de la fleur de l'Idéal, quand l'Amour de l'humanité ne vient pas la vivifier de sa rosée toutepuissante.

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Veut-on un exemple plus actuel, et qui soit pris dans le vif de la Société moderne ?

Une femme est riche, elle est belle, elle a cette dévotion de bon ton et cette vertu de bon goût, qui font, à Paris, la femme comme il faut. Ausia est-elle pleine de dédain pour ces filles qui la coudoient quelquefois chez le faiseur à la mode ou à l'Opéra. Cette femme ignore, quand elle est au bal, qu'il existe, à Paris, dej ouvrières qui ont travaillé tout le jour et qui veillent encore, pour la parer, pour l'embellir et pour ne gagner elles-mêmes qu'un salaire insuffisant. Un jour, une de ces ouvrières, qui ont chiffonné ses rubans ou piqué ses bottines, brise son aiguille et jette son bonnet par dessus les moulins. Après un apprentissage de quelques années (car la prostitution a aussi son apprentissage), l'ouvrière a, comme la dame, un hôtel, un mobilier, des toilettes, avec une nuance de mauvais goût en plus. Le mari de la dame entre chez la lorette, à l'heure oii son fils en sort. L'un fait des dettes, l'autre joue à la Bourse. Le quart d'heure de Rabelais arrive. Il faut payer les échéances et payer les différences. La dame est mise en demeure de choisir entre le sacrifice d'une partie de sa dot et le

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déshonneur de la maison. — La pauvre filIC) qu'on éclaboussait, est devenue la rivale, la rivale préférée» la mauvaise fée de la famille, le fléau qui ruine et qui flétrit. — La mère, répouse, est digne de pitié, sans doute, — de sympathie, nous le voulons bien ; mais pensezvous, quand la. crise éclate, qu'une voix ne se fasse pas entendre, au fond de sa conscience, pour lui rappeler le temps où elle ne voulait pas savoir si des femmes, des fllles, des mères, n'avaient pas faim et froid dans leurs noan* sardes? — Ainsi s'accomplit, encore une fois, la loi de la solidarité. Ainsi, toute société qui sème rignorance et la misère, récolle le vice et la révolte. Le pauvre est une plaie vivante qui s'attache aux flancs du riche. L'ombre, qui monte d'en bas, obscurcit les splendeurs d'en haut ; rinjustice sociale est un gouffre où s'engloutissent toutes les vertus et toutes les lumières; et ceux mêmes que le monde juge innocents, qui cependant sont les complices du Mal, puisqu'ils n'ont pas réagi contre lui, sont frappés, et ne savent pas pourquoi.

Chacun de nous vit par les autres et pour les autres, qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille

pas. — Nous vivons par les autres, car il est bien peu de nos pensées et de nos sentiments qui nous appartiennent en propre. Nous subissons, le plus souvent à notre insu, l'influence de nos contemporains, de ceux qui nous entourent, de nos amis et de nos ennemis mêmes. L'originalité absolue est une chimère, et, si elle existait, elle serait la démence. Nos vertus et nos vices tiennent bien moins à nos instincts primitifs, à notre innéité naturelle, presque toujours mo* difiée par l'éducation, qu'au milieu dans lequel nous nous agitons. Le plus fier d'entre nous, celui qui croit le plus fermement s'appartenir à lui-même, est cependant attaché, par les fibres les plus fortes et les plus délicates de son âme, à un parti, à une Église, à une secte, à une coterie, à une école quelconque; ou, si vous supposez que l'opinion qu'il se fait de son indépendance ne soit pas une illusion, il est au moins nécessaire qu'il soit l'homme de son siècle et de sa nation. S'il s'agit enfiu de ces hommes vraiment rares, dont la pensée ou l'action dépassent les limites de la patrie et du temps où ils vivent, ils appartiennent à tous les siècles et à l'humanité tout entière; mais nul homme ne vit en dehors de l'humanité; et

ifri ÏA CONSCIRNCE

en ce sens Pierre Leroux a très-bien dofinî l'homme : « Un animal transformé par la raison et uni à l^ Humanité. »

Nous vivons tous pour les autres; car, si nous ne leur faisons pas du bien, nous leur faisons nécessairement du mal ; et, pour parler la langue de l'Église, si nous ne les édifions pas, nous les scandalisons. Tout homme, si obscur et si faible que vous le supposiez, a des témoins de sa vie, et des témoins qui subissent la réaction de son exemple. Si, par son attitude générale, il ne provoque pas les autres à monter, il est nécessaire qu'il les provoque à descendre.

• Monter ou descendre, tout est là. That is the question. — C'est ce que le Christianisme exprimait par les mots « faire son salut, ou se perdre. » — Nous avons dit, et nous ne saurions trop répéter que chacun est pour soimême l'artisan de sa propre perte ou de son propre salut. Mais nous devons ajouter que nul ne peut se perdre ni se sauver tout seul, que cela est vrai des nations aussi bien que des individus, que la chute d'un seul homme, du plus petit, du plus chétif, du plus méprisé, amoindrit l'humanité, que, toutes les fois qu'un homme

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monte de l'ombre à la lumière, du vice à la vertu, c'est-à-dire à l'effort, la somme de force libre qui est dans l'Espèce tout entière, s'en trouve accrue, et, pour ainsi parler, que Tâme du genre humain gravit un échelon.

La doctrine de la solidarité, mal expliquée, mal comprise, amalgamée avec une fausse théorie du Progrès, a pu produire, et produira peut-être encore des conséquenses désastreuses, en aboutissant au Quiétisme, au dédain de l'effort individuel, à une confiance exagérée dans un mouvement collectif qui entraînerait la société en avant, sans que les individus eussent eux-mêmes besoin de s'aîder et de pousser, comme on dit, à la roue, La doctrine de la solidarité n'en est pas moins profondément vraie; et, quant aux conséquences fatalistes qu'on a pu en tirer, nous sommes en droit de les repousser en vertu du fait de la conscience et du fait de la liberté, qui sont les assises inébranlables de notre philosophie.

Le Progrès existe, à une condition, c'est que nous le fassions. Si nous ne le faisons pas, il ne se fera pas tout seul. Si nous ne voulons pas que le Progrès soit, il ne sera pas. Car noua

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sommes libres, et par conséquent libres de descendre, libres de reculer, de nous dégrader, de nous perdre. Et quand je dis : nous, j'entends l'individu, et par l'individu, là société. Car la société n'est pas un être réel, qui ait une conscience propre et une activité propre. Sa conscience est faite de toutes les consciences individuelles, son activité est la résultante de toutes les activités individuelles. Par conséquent, si quelqu'un vous parle d'un progrès social, qui serait indépendant du progrès des individus, il vous débile un galimatias mystique et immoral ; il se trompe ou il vous trompe ; c'est une dupe qui répète des phrases creuses et sonores auxquelles il ne comprend rien, ou un jongleur qui veut escamoter votre liberté.

L'idée de solidarité, loin d'affaiblir en nous l'effort personnel, doit, au contraire, augmenter le sentiment que nous avons de notre responsabilité. Car je ne suis pas seulement responsable de mes déterminations et de mes actes, mais aussi des déterminations et des actes de toutes jes personnes sur qui je puis avoir une influence directe ou indirecte, immédiate ou lointaine. Notre devoir est tout entier compris dans le

respect de nous-mêmes, c'est-à-dire dans le maintien intégral et le développement de la liberté qui nous fait hommes. Et, en accomplissant ce devoir, nous remplissons, du même coup, la première de nos obligations envers autrui; car nous apprenons à notre prochain, par notre exemple, à se respecter et à honorer l'humanité en lui et dans les autres. Travaillons donc à notre propre culture morale, d'abord : 'nous travaillerons ainsi, .et de la manière la plus efficace, au perfectionnement de nos semblables.

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