‹ La conscienceChapitre 4 sur 27 · LA SC1K^CE · texte numérisé non relu

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cause finale de rien. Si encore il ne s'agissait que de l'univers, je pourrais me résigner à votre sagesse ; mais c'est qu'il s'agit de moi-même, et il m'est impossible, quoi que je fasse, de ne pas m'inquiéter un peu de mon origine et de ma destinée*

Pour me consoler, les positivistes me parlent de sciences mathématiques, physiques, chimiques et biologiques. J'estime fort ces sciences, tant pour les découvertes admirables qu'elles font dans le domaine de la vérité que pour les utiles inventions qu'elles procurent aux hommes. Mais encore une fois, elles ne m'apprennent rien sur le point principal, sur ce qu'il m'importe le plus de savoir. Dussé-je vivre cent ans, j'aurai beau, pendant toute ma vie, observer, expérimenter, disséquer, décomposer et recomposer les corps, je n'en serai pas plus avancé, quant à la question de ma propre destinée ; les positivistes en tombent d'accord, mais ils assurent que ma destinée ne me regarde point. 11 me semble cependant que, pour l'homme, il est au moins aussi important de savoir ce que c'est que l'homme, d'où il vient et où il va, que de connaître les propriétés du carbonate de soude*

Je suis donc dans un grand embarras. D'une

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part, je ne puis croire qu'il y ait en moi des instincts qui soient en contradiction avec les conditions mêmes de ma connaissance. Mais d'autre part les raisonnements que j'ai faits, en compagnie des adeptes de la philosophie positive, me paraissent s'enchaîner de telle façon qu'ils pourraient bien être irréfutables. Les conclusions me révoltent; cependant, si le raisonnement était bon, il me faudrait bien accepter les conclusions. Voyons donc si, par hasard, cette argumentation, qui m'a semblé si forte, ne pèche pas par quelque endroit, et si je ne pourrai pas venir à bout de mettre d'accord l'instinct et la logique.

J'ai affirmé plus haut que^ dans des conditions identiques, tout phénomène restait identique; que, les conditions cessant d'être les mêmes, le phénomène cessait d'être identique,

— C'est de ce point que je suis parti pour aboutir aux conclusions qui me fâchent maintenant»

— Examinons de nouveau cette proposition; sachons au juste ce qu'elle contient, et cherchons si nous n'y rencontrerons pas un élément que nous n'aurions pas encore aperçu*

De quel droit ai*je alfirmé que, les conditions

ne variant point, le phénomène ne variait point?

Supposons un instant qu'il n'y ait pas d'ordre dans la nature. Évidemment ma proposition n'aura plus le sens commun. Les mêmes conditions pourront exister, sans que le phénomène se produise. Ainsi, par exemple, l'aimant qui aura attiré le fer dix millions, vingt millions de fois, pourra, si je répète l'expérience une fois de plus, ne pas l'attirer.

Cette supposition est absurde, j'en conviens. Mais, de cette absurdité, il résulte ceci : c'est que je n'ai pu affirmer le principe de la méthode expérimentale que parce que je savais que le monde est soumis à des lois.

Supprimez ce principe, et il n'y a plus de science expérimentale. Cela est évident.

Mais ce principe, qui me l'a fourni? — 1/ observation? l'expérience? — Vous n'y pensez pas. Il ne saurait être un résultat de l'observation ou de l'expérience, puisque, sans lui, je n'aurais pu commencer ni à observer, ni à expérimenter. Il n'est pas une loi (c'est-à-dire un fait général auquel je rattache un groupe déterminé de faits particuliers), puisque, sans lui, je ne saurais même pas s'il y a des lois, et qu'il

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me serait interdit de faire aucune induction, de jamais m' élever du particulier au général. Il est donc antérieur à l'expérience.

Déterminer un fait, avons-nous dit, c'est le rattacher à sa cause immédiate. Mais, cette idée de cause, où Tai-je prise? dans l'observation, dans l'expérience ? — Non pas. — L'observation, l'expérience me montrent bien la succession de deux phénomènes, mais elles ne m'apprennent point que l'un soit la cause de l'autre. Et cependant l'idée de cause est un des éléments du déterminisme 9 qui est toute la méthode expérimentale. Je n'ai pas oublié que la philosophie positive proscrit la recherche des causes premières; il me suffit que tous les savants se proposent, dans leurs études, la découverte des causes immédiates. Si l'idée de cause n'existait pas en nous, antérieurement à l'observation, l'observation ne pourrait se proposer pour objet la détermination du rapport de cause à effet. L'idée de cause est donc antérieure à l'expérience (1).

Notre esprit peut donc former des jugements

(1) Du moins à Texpérieace sensible, la seule qui nous importe en ce moment.

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qui ne dérivent point de l'expérience, c'est-àdire des jugements à priori. 11 est donc en possession de certaines idées, qui n'y sont point entrées par le canal des sens. Le vieil axionie de FÉcole sensualiste: « Il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait été auparavant dans la sensation, » est donc aussi faux que l'axiome de la vieille physique : t La nature a horreur du vide. »

Croirai-je que nous avons des idées innées?

Franchement, ce mot me paraît insoutenable.

Hais, sans entrer ici dans une dispute qui m'éloignerait trop, il me suffit de savoir que j'ai une faculté de concevoir et de juger, qui n'emprunte rien à l'expérience. Disons tout de suite que C'est la faculté qui est innée en nous, et non pas les idées ; et revenons au sujet qui nous occupe.

S'il y a en moi des idées qui ne viennent pas des sens, qu'en résulte-t-il?

Que l'observation, l'expérience, la comparaison, l'analyse, l'iilduction, l'analogie, la généralisation, ne sont pas mes seuls moyens de connaître. La méthode expérimentale, qui s'applique à ces moyens et non pas à d'autres, ne

serait donc pas la seule méthode de découverte de la vérité.

Par conséquent , lorsque les positivistes, au nom de la méthode expérimentale, proscrivent la recherche des causes premières, des essences, du pourquoi des choses, ils ont parfaitement raison, à condition qu'ils ne parlent que des sciences expérimentales, qui, n'atteignant que les faits et leurs rapports, ne sauraient atteindre l'essence ou la nature des choses. Mais ils outrepassent leur droit, quand ils étendent cette interdiction de la recherche des essences et des causes à la connaissance humaine tout entière. Car, pour que cette interdiction fût légitime, il faudrait avoir démontré le sensualisme. Et, dès maintenant, nous pouvons affirmer que le sensualisme n*est lui-même qu'une synthèse précipitée, résultat d'une analyse incomplète de nos moyens de connaître.

De la méthode positive, je retiendrai donc ce résultat, que je considère comme acquis : c'est que les sciences expérimentales ne m'apprennent rien sur les problèmes dont je poursuis la solution. Et, puisqu'il m'est démontré que la science expérimentale n'est pas la connaissance

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tout entière, je rentrerai de nouveau en moimême, pour y chercher les fondements d'une science qui ne sera plus celle du monde sensible et des phénomènes extérieurs, mais la science du Moi, et à proprement parler , la science de l'homme.

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