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CHAPITRE IV

Connais-toi toi-même.

Découvrir la solution des contradictions inhérentes à ma nature, tel est le but que je me suis proposé.

J'ai rejeté tout d'abord la solution qui m'était offerte par la foi, parce que j'ai pris la foi en flagrant délit de contradiction avec une conception que je considère comme certaine, la conception de la Justice.

J'ai reconnu ensuite que la méthode expérimentale ne pouvait me conduire à aucun résultat, quant au but que je me proposais, et j'ai remarqué que cette méthode ne se suffisait pas

h elle-même, puisqu'elle était obligée, pour justifier sa légitimité, de s'appuyer sur certaines conceptions, antérieures à l'expérience, puisqu'elle contenait, à son origine, un élément à priori.

L'idée de la Justice est évidemment une de ces conceptions antérieures à l'expérience ; car jamais elle n'a été contenue dans la sensation. Et, bien qu'elle ne soit le produit d'aucune démonstration, mon esprit y adhère d'une manière invincible. De même la proposition : « Tout phénomène a une cause, » est l'expression d'un jugement à priori; et ce jugement n'est point le résultat d'une démonstration, et cependant je lui reconnais le caractère de la certitude.

Par conséquent, il y a des propositions que je considère comme certaines, bien qu'elles ne soient le résultat ni de la détermination d'un fait, ni d'aucune démonstration. Et quel est le signe auquel je reconnais leur certitude, sinon l'Évidence?

Il y a donc une Évidence naturelle, spontanée, différente de l'évidence démonstrative.

Cette évidence est celle de la Raison, et j'entends par Raison la faculté qui conçoit et qui juge, sans rien emprunter aux données de Fox-

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péricnce, faculté innée, comme je l'ai déjà dit, et qui, à propos du relatif, conçoit l'absolu.

Il me semble que j'ai fait un pas en avant.

Ces idées de vérité absolue, de perfection morale qui sont en moi, je n'ai plus besoin, pour expliquer comment elles se trouvent dans un être si chétif et si misérable, de recourir à l'hypothèse d'un état antérieur, où j'aurais vu Dieu face à face. La légende du paradis terrestre, et, par suite, la légende de la chute, me deviennent inutiles. J'ai l'idée du tout parfait, parce que je suis un être doué de raison ; et, en ce sens, je puis dire que ce n'est pas dans un passé légendaire que l'homme a vu son Dieu, mais qu'il le voit, à chaque instant de la vie de l'humanité, toutes les fois qu'il conçoit l'absolu. Je ne puis atteindre le tout parfait, parce que mes sens sont autant de liens, qui m'attachent aux choses imparfaites, relatives, périssables, et comme un poids qui me retient à la terre.

Non, ce n'est pas sur le mont Sinaï ou sur les bords du lac de Tibériade que Dieu a parlé à un petit nombre d'hommes privilégiés; mais il parle tous les jours à tous les hommes de bonne volonté ; et, dans cette communion do Dieu avec

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rhomme, qui est proprement la raison, et comme une révélation permanente, tous sont appelés et tous sont élus. Mais cette lumière intérieure, je n'ai pas toujours les yeux fixés sur elle; il arrive même qu'elle m'importune; les intérêts et les passions se ruent contre elle et voudraient réteindre. Et, ainsi sollicité par mille tyrans divers, j'éprouve l'angoisse de ne pouvoir ni réaliser en moi la perfection, ni étouffer Fidéal conçu par ma raison.

Je n'en suis pas encore à ce point de savoir si les contradictions de ma nature pourront se résoudre dans une harmonie finale ; mais je sais au moins d'où elles viennent. Et je suis bien près de les avoir expliquées, non par une h^'pothèse theologique, mais par la diversité même de mes facultés.

La Raison me donne donc l'absolu, le tout parfait. C'est un des termes du problème. Qui me donnera l'autre terme, c'est-à-dire ce moi, si rempli de contradictions, ondoyant et divers, qui, comme le dit le poëte latin, voit et aime le bien et s'attache si souvent au mal?

Ce ne sera pas la méthode expérimentale, qui ne m'apprend rien sur mon essence ou sur ma

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finalité. Ce ne sera pas rautorité; car, étant homme, pourquoi accorderais-je plus de créance aux autres hommes qu*à moi-même? Ce sera donc ma propre conscience. C'est en me réfugiant dans mon for intérieur, en m'observant moi-même, que je puis parvenir à me connaître. Du moins c'est la seule chance qui me reste, et je m'y attacherai fortement.

Je n'ignore pas que la voie dans laquelle je m'engage est longue et difficile. Je n'ignore pas non plus qu'elle est peu en faveur parmi mes contemporains.

Dans la première moitié de ce siècle, les maîtres les plus écoutés préféraient une autre méthode, plus rapide et qui flattait davantage l'orgueil de l'esprit. Les systèmes des philosophes allemands avaient mis en honneur les constructions à priori; mais les audacieuses tentatives de Fichte, de Schelling, de Hegel, n'ont abouti qu'à une réaction d'abord sourde, puis véhémente et furieuse du naturalisme athée et matérialiste. A vrai dire, nous ne pensons pas qu'on puisse prendre l'absolu pour point de départ, quand on veut expliquer l'homme ou le monde. La disproportion entre les deux termes

est trop grande, pour que tous les efforts de la dialectique parviennent à combler la distance qui sépare le fini de l'infini et le réel de Tidéal. D'ailleurs cette méthode donne une prise trop forte au scepticisme ; il reste toujours, pour légitimer ses procédés et ses résultats, à prouver que les conceptions sur lesquelles on a opéré ont une valeur objective, indépendamment de la valeur toute subjective qu'elles ont, si on les considère uniquement comme les formes nécessaires de notre pensée; il reste à démontrer qu'elles représentent quelque chose en dehors de l'esprit qui les conçoit. En un mot, on est toujours en droit de sommer les adeptes de cette méthode d'expliquer comment ils passent de l'idée à la réalité. Or, c'est là un problème de logique tellement ardu que, s'il fallait l'avoir résolu pour être philosophe, la philosophie serait le partage d'un petit nombre d'initiés*

Cette métaphysique transcendentale convient à certains savants, très-hardis en théorie, trèsdédaigneux de la pratique, qui, ne révélant qu'fi quelques disciples choisis les secrets de Vêtre et du devenir^ professent qu'il faut une religion pour le peuple. Mais, à nos yeux, la religion et la philosophie ne sauraient vivre côte à côte,

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comme un roi constitutionnel flanqué de ses deux Chambres. Comme elles se proposent la solution des mêmes questions, il faut nécessairement que Tune des deux ait raison de l'autre. Si la religion sait le tout des choses, la philosophie est inutile ; si la philosophie suffit à résoudre le problème, la religion s*évapore à son contact. Une philosophie, digne de ce nom, est donc tenue de donner une réponse parfaitement claire à toutes les questions, que les religions ont éludées en amoncelant les mystères sur les mystères. Nous ne pouvons admettre ce partage hypocrite du philosophe, vivant dans son école, tandis que le prêtre vit dans son sanctuaire , le premier apprenant aux classes lettrées l'art de gouverner, et le second enseignant aux multitudes ignorantes l'art d'obéir. La philosophie est populaire ou elle n'est pas; et cette seule considération suffirait à nous faire rejeter le Germanisme, indépendamment des très-fortes objections que les derniers philosophes d'Edimbourg ont adressées à la dialectique d'oulre- Rhin.

Ce fut le grand tort de M. Cousin d'avoir amalgamé cet élément trouble et un peu équivoque avec la pure tradition cartésienne, qui est vrai-

ment, quant à la méthode, la tradition de la France, et, disons-le tout de suite , sauf à le prouver plus tard, la tradition de la Révolution. On ne peut être à la fois Allemand et Cartésien, Alexandrin et Écossais. On ne peut prendre à la fois pour base, la conscience, le je pense^ donc je suisj qui fut la foile assise de la pensée française, et révolution dialectique de l'Idée qui a conduit TAllemagne dans un si incommensurable gâchis métaphysique et politique qu'elle ne croit plus pouvoir en sortir qu'en faisant table rase. Jouffroy n'était pas tombé dans cette erreur, d'où vient en partie le mal de l'indifférence morale qui dévore aujourd'hui notre pays. Malheureusement Jouffroy a eu, sur son époque, une influence moindre que celle de ce grand et dangereux artiste, qui a traversé les brouillards du panthéisme pour venir, dégoûté de Ténervement de ses propres doctrines, se réfugier dans les bras de l'Église.

La Médée de Corneille, abandonnée par Jason et trahie par les dieux, répond à sa confidente, qui lui demande : t Et que vous reste-t-il ?» — Moi.

Ce moiy de Corneille, contemporain du je pense^ donc je suis^ de Descartes, est le verbe même de l'esprit français. C'est à lui que je veux m'en t^ir. J'affirme d'abord ma personnalité, et la connaissance directe que j'en ai par la conscience. Et laissant, pour ce qu'ils valent, tous les systèmes, comme toutes les soi-disant révélations, je veux, appuyé sur le roc de la conscience, m'élever plus haut, mais en revenant sans cesse à mon point de départ.

Le seul être que je connaisse, c'est moi-même. Le moi m'est donné immédiatement, tandis qu'en dehors de moi, je ne connais que des phénomènes et pas une substance. Je ne sais rien de plus certain que ceci, à savoir que j'existe. Et cette connaissance me suffit ; car, par elle, je puis passer à d'autres, en allant toujours du connu à l'inconnu.

J'ignore encore si je m'élèverai bien haut; en tout cas, je suis assuré de ne pas perdre pied. J'aurai d'ailleurs un autre avantage, celui de ne jamais rompre en visière avec la réalité et de me tenir le plus près possible du sens commun. Antée, disent les poètes, reprenait ses forces quand il touchait la terre. Toutes les fois que je sentirai le terrain moins solide sous mes pas, je

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