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CHAPITRE PREMIER

Trois alternalives offertes k Thomme :

Progrès ou déchéance, nécessité ou liberté, mal ou bien, le tout en équilibre, et l'homme peut k volonté s'attacher k Tune ou Tautre de ces alternatiyes.

Triades Babdiqubs.

Je suppose que j'aie reçu une offense. Je suis, au moment où cette offense vient m'atteiridre , poussé par un ressentiment instinctif à en tirer une vengeance immédiate. Mais, en même temps, je juge qu'il n'est pas prudent de me venger, ou qu'il est beau de pardonner. Après avoir réfléchi, je prends mie résolution, celle de renoncer à ma vengeance, ou de l'ajourner, ou de l'accomplir.

Distinguons plus nettement les différents éléments qui sont compris dans celte analyse.

1° Je suis d'abord poussé naturellement, instinctivement, à rendre injure pour injure- C'est là un fait de sensibilité, un mobile sensible, qui agit en moi, malgré moi, et me pousse vers une certaine action. — Mais, aprèsavoir conçu ce mobile, et la fin vers laquelle il me sollicite, je conçois que la vengeance pourrait me causer quelque dommage ou qu'il est beau de pardonner.

Ce sont là deux motifs réfléchis, distincts du mobile instinctif ou passionnel que nous avons constaté d abord. Toutefois ces premiers faits, conception d'un ou de plusieurs actes à faire, conception des mobiles et des motifs, ont ce caractère commun qu'ils ne nous apparaissent que comme des phénomènes d'entendement ou de sensibilité et que la volonté n'y a point de part.

2* Mais, à la conception de l'acte à faire, à la conception des mobiles et des motifs succède la délibération. 11 y a déjà, dans la délibération, dans la discussion des motifs et mobiles d'action, un élément distinct des éléments sensibles ou intellectuels. Cet élément, qui fait alors sa première apparition, c'est la Volonté. En effet,

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pour délibérer, il faut de toute nécessité se connaître soi-même comme un être doué d'activité volontaire et libre, avoir conscience de son pouvoir personnel.

3* Après avoir délibéré, je prends une résolution, je me détermine. — La liberté est le caractère essentiel de la détermination. La volonté, qui apparaît dans la délibération, a, dans la résolution, son acte propre. En effet, ni la passion ni ridée ne sont capables de produire une détermination sans l'intervention de ma volonté, c Si la passion produit un résultat, c'est quand je mô livre, quand je m'abandonne. Quelle que soit la force d'un sentiment ou d'un principe, je sens, je vois, je comprends qu'elle vient échouer devant ma résolution. Mon désir aura beau être extrême, je puis lui résister si je veux; mon devoir aura beau être clair comme la lumière du jour, je puis, si je veux, le fouler aux pieds. La passion peut me consumer, elle ne peut me vaincre. Elle a le sort des tyrans; elle peut me tuer, et voilà tout : c'est presque dire qu'elle est impuissante (1). »

4* Enfin, je mets ma résolution à exécution.

(1) iulcà Simon, Le Devoir; première partie, chap. ^^

J*agis. — L'action est bien distincte de la volonté. En effet, il arrive qu'on a pris une résolution, sans avoir le pouvoir de la mettre à exécution. Aussi, au point de vue moral, ce n'est pas l'action qui constitue la responsabilité, le mérite ou le démérite, mais la résolution. En effet, si je me résous à commettre un crime et que j'en sois empêché par une cause extérieure, je n'en suis pas moins coupable.

La liberté ne doit donc pas être définie : le pouvoir de faire ou de ne pas faire, mais bien le pouvoir de vouloir ou de ne pas vouloir.

Nous avons à dessein, dans cette analyse, employé tour à tour les mots de volonté et de liberté comme étant synonymes. En effet, la liberté est l'essence même de la volonté et son principe constitutif; si la volonté n'était pas libre, elle ne se distinguerait pas de l'instinct ou de la passion.

Cependant des théologiens et des philosophes, aussi systématiques que les théologiens, ont nié le libre arbitre. Nous sommes donc obligé de le démontrer.

Pour démontrer la liberté, nous ne rechercherons pas si la volonté peut quelquefois se dé-

terminer sans motif. Celte question de la liberté d'indifférence est un problème oiseux qui n'intéresse en rien la morale et qui n'est bon qu'à amuser des scolastiques qui ont du temps à perdre. Mais nous nous demanderons s'il est vrai, comme l'affirme le fatalisme, que les mobiles ou motifs déterminent la volonté d'une manière nécessaire.

Interrogeons notre conscience, puisqu'il est convenu que nous la croirons toujours plus volontiers que les faiseurs de système, les prétendus révélateurs de religions, les abstracteurs de quintessence et les assembleurs de nuages. Notre conscience nous atteste directement notre liberté, même dans les choses indifférentes, et à plus forte raison dans les choses morales.

Je suis dans le carrefour d'une forêt; trois routes s'ouvrent devant moi. Je me décide à suivre l'un de ces trois chemins à l'exclusion des deux autres; ma conscience m'atteste que j'ai librement choisi, que je suis bien véritablement l'auteur de ma résolution.

Prenons un exemple tiré des choses morales.

Je sers un gouvernement que j'aime. Ce

gouvernement est renversé par un coup de main. Le nouveau maître me met en demeure de choisir entre l'abandon des fonctions que je remplis et un serment que je considère comme un parjure. Si je refuse le serment, je suis ruiné, perdu. Mais, si je le prête, je suis déshonoré à mes propres yeux. — Après avoir délibéré, je choisis ou la ruine ou le déshonneur. Dans l'un ou l'autre cas, j'ai conscience de m'être déterminé librement. Ma conscience me crie que je suis l'auteur de ma détermination, et c'est en vain qu'on accumulerait les sophismes pour me persuader que la honte ou la gloire de ma résolution ne m'appartient pas en propre.

Ma liberté, qui m'est attestée directement par ma conscience, est d'ailleurs supposée par le fait même de la délibération. Si je n'avais pas conscience de ma liberté, pourquoi délibérerais-je? Un être doué seulement d'une activité fatale, serait-il capable de délibération, et à quoi lui servirait-elle?

Le genre humain tout entier se croit libre et règle toute sa conduite sur cette croyance.

« C'est une action fort simple que de lever trois fois la main dans l'espace d'une heure. Si je suis libre, il dépend uniquement de moi de le

faire ou de ne pas le faire; si je ne suis pas libre, cela dépend de quelque cause étrangère à ma volonté. Eh bien ! je propose à quiconque pense que je ne suis pas libre, de gager contre moi mille écus, un million, cent millions, que dans l'espace d'une heure je lèverai trois fois la main. Qui acceptera le pari? Personne. Qui hésitera à le proposer? Personne. Cela prouve que tout le monde croit au pouvoir qui m'appartient de faire le geste, si cela me plaît. Si nous sommes trois dans une chambre, les deux autres peuvent parier entre eux que je partirai du pied droit ou du pied gauche ; mais quel est celui qui fera une telle gageure contre moimême? Ce sont là des faits parfaitement simples, à la portée des plus humbles entendements, mais qui ont cependant un mérite, c'est d'établir de- la façon la plus irréfutable que la croyance à la liberté humaine est naturelle à tous les esprits; et même cela est si wai que Sextus, Œnésidème, Spinoza, Hume, tous les philosophes qui ont nié la liberté, n'auraient jamais osé parier contre moi que, mes membres étant sains et sans entraves, je ne lèverais pas le bras dans l'espace d'une heure. Leur scepticisme, triomphant dans l'argumentation, se se-

rait évanoui devant le défi de cette volonté sûre d'elle-même (t). »

Ainsi le consentement du genre humain vient s'ajouter au témoignage de ma conscience pour proclamer que Thomme est libre.

La liberté est d'ailleurs un corollaire de la loi morale.

J'ai ridée du bien et du mal. Je sais que je dois faire le bien et ne pas faire le mal. Je sais que je suis responsable de mes actes ; que, si je fais le bien, je mérite; que, si je fais le mal, je démérite.

Or tous ces mots, devoir, responsabilité, mérite, démérite, auraient-ils un sens sans la liberté? Comment un être qui ne serait pas libre pourrait-il être lié par l'obligation morale? Comment serait -il responsable? Comment mériterait-il ou démériterait-il ?

Si je n'étais pas libre, comment m'imputerais-je ma détermination ? Si je ne suis pas la cause de cette détermination, si elle a une cause

(1) Jules Simon, le Devoir: première partie, chap. l*'*.

qui est hors de moi, pourquoi m'en imputerais-je la responsabilité? N'est-ce pas un axiome du sens commun, que là où la contrainte commence la responsabilité cesse (1) ?

Comment! je ne serais pas libre, et quand j'ai sacrifié mes intérêts les plus chers à ce que je considère comme un devoir, j'éprouverais une joie intérieure qui serait pour moi la récompense d'une résolution dont je ne serais pas l'auteur? Si le criminel n'est pas libre, pourquoi est-il hanté par les remords?

Si je ne considère pas mes semblables comme

(i) Dieu, je ne dépends ni de rinfirmité de mon jugement, ni de la violence de ma passion, ni de la maladie de mon corps. Je ne suis responsable que d'avoir voulu, et j'en suis responsable, quels qu'aient été les antécédents de ma volition et quelles qu'en puissent être les suites.

a Allons, Épictète, coupe ta barbe! — Je ne le puis, étant philosophe. — Eh bien! je te ferai couper la tête. — A ton aise.

« Révèle ce secret, parle. — Ceci dépend de moi. — Mais je t'enchaînerai! — Moi? Tu te trompes; tu n'enchaîneras que ma jambe. homme ! Le ciel même ne peut rien sur ma volonté.

a Je te jetterai dans un cachot. — Non pas moi, mon ami, ce pauvre corps. — Je te couperai la tête! — le bel argument! T'ai-je dit qu'elle ne pouvait être coupée? »

Tout ce que je suis, ma pensée et mon cœur, le corps que j'habite et dont je me sers, tout est soumis à des lois fatales; moi seul, je ne relève que de ma conscience; moi, dis-je, le moi de la volonté souveraine et libre.

Jules Simon.

des êtres libres, pourquoi leur accorderais-je Testime ou le mépris, Téloge ou le blâme, selon le degré de moralité de leurs actes? Pourquoi admire-t-on les marins du Vengeur se faisant sauter aux cris de « Vive la République! » si leur héroïsme a été la résultante fatale d'un certain concours de causes extérieures ? Pourqupi tous les siècles ont-ils poursuivi de leur exécration et de leur mépris les Césars de Rome, si la vertu, la tyrannie et la trahison ne sont que les effets nécessaires de forces oui agissent en nous et sur nous, h notre insu et sans notre participation ?

Supprimez Tidée de la liberté ; vous n'aurez plus qu'à fermer les tribunaux I II est bien vrai que la justice se propose la défense et la protection de la société. Mais elle a un but plus élevé et plus noble, parce qu'il est plus désintéressé : celui de distribuer les peines proportionnellement au degré d'immoralité de l'action. Si Thomme est l'esclave des influences du dehors et de ses propres penchants, l'assassin pourra dire à ses juges : « De quel droit me mettez-vous en jugement? Mon bras a frappé, c'est vraij mais je n'étais pas libre de ne pas

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mouvoir mon bras. » Sans liberté, pas de pénalité et aussi pas de récompense.

Je me connais si bien comme la cause de mes propres déterminations, que je ne connais pas, à proprement parler, d'autre cause que la cause que je suis (1).

En effet, quelle est l'origine de la notion de cause ?

Le monde extérieur ne me la donne pas.

Quand je dis que le bruit du tonnerre est un effet de la décharge électrique, et que le quinquina guérit la fièvre, je ne fais qu'indiquer un rapport de conjonction ^ purement chronologique, et non un rapport de connexion (rapport de cause à effet) entre la foudre et le tonnerre, entre le quinquina et la cessation de la fièvre. Deux faits se sont trouvés en conjonction un certain nombre de fois; mais qu'il y ait un rapport de connexion en vertu duquel l'un rendrait compte de l'autre, c'est ce qu^, ni l'observation des phénomènes, ni tous les efforts de l'induction et de la généralisation ne sauraient nous permettre d'affirmer. Je l'af-

(4) Je ne connais la volonté que par le sentiment de la mienne. J.-J. Rousseau. {Profession de foi.)

firme cependant. Je l'affirme, parce qu'antérieurement à l'observation du phénomène, je suis déjà muni de l'idée de cause. Et où l'ai-je prise, cette idée que l'expérience sensible ne me fournit point, sinon dans la conscience (1)? C'est parce que je me connais moi-même comme étant une cause qui produit certains effets, que toutes les fois que, dans le monde physique, deux phénomènes se trouvent habituellement en conjonction, j'affirme que, de ces deux phénomènes, l'un est cause et l'autre effet.

Concluons.

Je suis une force libre, je suis essentiellement une cause. C'est la volonté qui constitue ma personnalité. C'est la volonté qui me permet de dire moi. Elle est la faculté personnelle par excellence, ou plutôt seule elle mérite ce nom de faculté; car, sans elle, la sensibilité, l'intelli-

(1) Vous me demandez comment je sais qu'il a des mouvements spontanés; je vous dirai que je le sais, parce que je le sens. Je veux mouvoir mon bras, et je le meus, sans que ce mouvement ait d'autre cause immédiate que ma volonté. C'est en vain qu'on voudrait raisonner pour détruire en moi ce sentiment, il est plus fort que toute évidence; autant vaudrait me prouver que je n'existe pas.

J.-J. Rousseau.

(Profession de foi du vicaire savoyard.)

gencene seraient que des capacités qui ne sauraient constituer la personne humaine.

En un mot, la liberté, c'est le moi, c'est rhomme même. Je veux, donc je suis. Je suis un être dont toute l'essence est la liberté.

C'est parce que l'homme est libre qu'il a des droits. C'est donc le libre arbitre qui est le fondement de la liberté civile et de la liberté politique. — La liberté civile, la liberté politique supposent le respect de la personne. Et la personne n'est respectable et même n'est une personne que parce qu'elle est libre de la liberté intérieure. — Que dire, par conséquent, d'une iémocratie, qui prétendrait se fonder sur une loctrine philosophique impliquant la négaion du libre arbitre? Qu'en dire, sinon qu'une )areille démocratie aboutirait nécessairement lu despotisme d'un seul ou de plusieurs. Le faalisme a pour conséquences politiques la gloriication de la force, la justification des coups l'État, des dictatures, etc.

Nous reviendrons là-dessus; mais il était important d'indiquer immédiatement ce point de ue.

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