L*AME
J'entends répéter autour de moi qu'il est aujourd'hui une autre sagesse. Elle enseigne que l'homme est le bâtard de l'orang-outang ou du gorille, découvert si à propos par M* Paul du Chaillu ; que la liberté, l'âme, l'esprit ne sont que des mots; que le spiritualisme n'est qu'un résidu des époques théologiques qui doit être éliminé par la science, au même titre que tous les autres éléments transcendentaux ou surnaturels; que la pensée n'est que la fonction du cerveau et qu'un mouvement de la matière, etc.
Cette sagesse nouvelle plaît, dit-on, aux jeunes générations. Des enfants de vingt ans sourient, quand on leur parle de quelque chose qui ne serait pas la matière éternelle et la force éternellement unie à la matière. Ils savent à quoi s'en tenir; et ce n'est pas à eux que l'on persuadera jamais les billevesées métaphysiques, qui ont pu égarer un Socrate ou un Platon, un Descartes ou un Leibnitz. Ces vieilles gens n'avaient pas lu Buchner ; et qui n'a pas lu Buchner, vit dans les ténèbres de l'ignorance. L'humanité a été le jouet d'une illusion pendant quelques milliers d'années. Mais M. Buchner est venu, et M. Vogt, et M. Moleschott, et M. Virchow. Ils ont parlé, ils ont écrit ; et T AllomagnP
a été illuminée la première, et la France commence à s'éclairer ; et, quiconque ne croit pas que la matière est le tout de Thomme et le tout des choses, ne peut être aujourd'hui qu'un sot ou un hypocrite.
J'ai lu Buchner ; je ne suis pas un hypocrite, je serais fâché de passer pour un sot ; et cependant Buchner ne m'a pas convaincu. Je n'ai pas à entreprendre ici une réfutation générale de ce livre de Force et Matière^ qui est devenu, depuis quelques années, l'Évangile du matérialisme. D'ailleurs, cette réfutation a été faite et fort bien faite (1). Je veux examiner seulement quelques chapitres, où le maître établit ou prétend établir la confusion de l'âme et du cerveau.
Je remarque d'abord que, dans ces trois chapitres {cerveau et âme, la pensée , siège de rame), il n'est question ni de l'unité, ni de l'identité du moi. J'en suis fâché, car j'eusse été curieux de savoir ce qu'un matérialiste de la nouvelle école pouvait répondre à ces deux arguments; je sais qu'on s'en tire d'ordinaire, en
(1) V.-P. Janel. Le matérialisme contemporain, — E. Caro. Le matérialisme et la science. — P. Nolé. Réfutation de Force el Matière. — Camille Flammarion. Dieu et la nature.
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déclarant que ces arguments sont vieux et passés de mode, ce qui est- plus facile que de les réfuter. Quant à la liberté, je n'en parle point, puisque le matérialisme, scientifique ou non, ne la reconnaît point. Cette négation de tout un ordre de phénomènes, qui nous est donné directement par la conscience, me suffirait, en vertu de mon principe, pour opposer au matérialisme une fin de non-recevoir ; mais je ne veux pas qu'on m'accuse de l'avoir condamné, sans l'avoir entendu. Voyons donc les thèses principales du matérialisme scientifique, en ce qui concerne cette prétendue identité de l'âme et du cerveau.
Le cerveau est l'organe de la pensée, et tous les deux sont dans un rapport tellement immédiat et nécessaire que l'un ne puisse exister ou être imaginé sans l'autre. — Partout où Fon observe un cerveau, on rencontre un être pensant ou du moins intelligent à un degré quelconque ; partout où manque le cerveau, l'intelligence et la pensée manquent également. Ainsi l'énergie de l'intelligence est dans un rapport constant avec la constitution matérielle et la grandeur du cerveau. — En tenant compte du volume, du poids, et aussi de la forme, de la
structure, de la conformation des anfractuoeités, et encore de la composition chimique de la masse cérébrale, on arrive à établir cette loi da développement graduel de l'intelligence en n^ port avec le développement graduel du cerveau, dans toute ta série des animaux, en ligne ascendante et descendante.
De plus, rintelligence et le cerveau croissent et décroissent dans les mêmes proportions.
L'âge, la maladie, le sexe, ont sur le cerveau et rintelligence une influence semblable. Ainsi le cerveau de Thomme s'augmente jusqu'à vingtcinq ou trente ans environ, et, vers cinquatité ans, il commence à se ratatiner : aussi voit-on rintelligence diminuer avec Tâge, et les vieillards retomber en enfance. C'est parce que la substance chimique de son cerveau s'était rapprochée de celle de l'enfant en bas âge, que le grand Newton s'occupait, dans sa vieillesse, du prophète Daniel et de TApocalypse. — Le cerveau d'une femme pèse, en moyenne, deux ou trois onces de moins que le cerveau de l'homme. Aussi, ditM.Buchner, l'infériorité intellectuelle des femmes â l'égard des hommes est un fait connu^ — Le cerveau du nègre est beaucoup plus petit que celui de l'Européen. Aussi, d'après
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M. Buchner, l'infériorité de la race Éthiopienne durera toujours. — La • folie ne se produit jamais sans que le cerveau subisse une altération pathologique. Toutes les maladies qui affectent le cerveau affectent l'intelligence, et réciproquement, etc.
Or, — et c'est le principe même de la méthode expérimentale, — toutes les fois que deux faits sont en conjonction constante, de telle sorte que la présence de l'un suppose la présence de l'autre, et que l'absence de l'un suppose l'absence de l'autre, toutes les fois que l'un de ces faits ne peut se modifier, sans que l'autre subisse les mêmes modifications, on est en droit d'affirmer que Tun est la cause de Tautre.
Là où il y a un cerveau, il y a de la pensée ; là où il n'y a pas de cerveau, il n'y a pas de pensée. Toutes les modifications du cerveau entraînent des modifications identiques de l'intelligence. — Donc le cerveau est la cause de la pensée.
La même force qui digère par l'estomac, pense par le cerveau. La pensée est un mouvement de la matière. Et, s'il n'est pas convenable de dire que le cerveau secrète la pensée, comme les reins sécrètent l'urine (ce sont lea
propres expressions de M. Vogt, que M. Buchner juge un peu crues et peu exactes), il faut proclamer bien haut que, « comme il n'y a point d'urine sans reins, de même il n'y a point de pensée sans cerveau, et que par conséquent Tactivité de Pâme est une fonction de la substance cérébrale. »
Telle est, dans son ensemble et dans ses détails les plus importants, l'argumentation du docteur Buchner.
Je veux, pour un instant, admettre les trois tlifeses sur lesquelles le matérialisme scientifique établit sa conclusion. Je dis que même, ces trois thèses étant admises, la conclusion n'en résulte pas nécessairement.
Kn effet, quand même il serait vrai qu'il n'y a pas do cerveau sans pensée, ni de pensée sans cerveau, et que les modifications du cerveau se trouvent toujours en conjonction avec des modifications analogues de la pensée, je dis que, de ces trois faits, il serait impossible de conclure l'identité de la pensée et du cerveau.
Les spiritualistes les plus décidés n'éprouvent aucune difficulté à reconnaître que, dans cette
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^ie du moins, Tunion de l'âme et da corps est ;ellement intime que leur développement ne peut }as ne pas être parallèle. 11 est évident que, si /ous me crevez les yeux, je n'aurai plus la sensation de la couleur. De même, si le cerveau, ]ui est conune le point central vers lequel tiennent converger toutes les sensations, se Touve paralysé en totalité ou en partie, il est fort naturel qu'une partie ou la totalité de mes sensations, n*étant plus perçues, soient pour moi, 3omme si elles n'étaient point. Le cerveau est incontestablement Torgane par lequel je suis en communication avec le monde sensible. Quand l'organe est gravement altéré, la communication ievient impossible. Tout cela est très-clair, et nous n'y contredisons point. Mais en résulte-t-il r[ue la pensée soit un produit du cerveau?
Pour nous, le cerveau est un instrument, néces- >aire, si vous le voulez, dans les conditions actuelles de l'union de l'âme et du corps ; il est comme l'outil aux mains de l'ouvrier; mais l'esprit ne doit pas plus être assimilé à la substance cérébrale que je ne puis être confondu avec le télescope dont je me sers pour apercevoir les anneaux de Saturne. Quand l'instrument est brisé, les perceptions que je lui devais r.'existent
plus pour moi. Mais il n'en résulte pas que le moi et rinstruraent par lequel le moi communique avec le monde des objets tangibles, soient une seule et même chose.
La distinction de Tâme et du corps est une hypothèse, dites-vous, — D'abord nous repoussons hautement ce mot d'hypothèse, quand il s'agit de l'existence personnelle du Moi, conçu comme distinct de la substance étendue, existence qui nous est attestée directement par la conscience. Et, de plus, nous ajoutons que c'est vous qui faites une hypothèse, et qu'en la faisant, vous commettez une contradiction flagrante avec votre propre méthode.
Vous faites profession de ne croire qu*à ce que vous avez vu, touché, senti... Or, avez-vous jamais vu le cerveau produire une pensée? Vous nous dites qu'il n'y a, dans notre entendement, rien qui n'y soit entré par la porte des sens. Eh bien ! faites appel à vos cinq sens de nature, aidez-vous du microscope et du télescope, et je vous défie de jamais percevoir, d'une manière sensible, ce fait de la production de la pensée par le cerveau. Nous savons parfaitement que la
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pétbode expérimentâie n'exclut pas absolument ^hypothèse; mais c'est à une condition : il faut |ae l'hypothèse soit vérifiable. Or, pouvez-vous férifier celle-là? Vous avez d'un côté le cerveau pii est soumis à l'observation, à l'expérience, à DUS les procédés de la méthode expérimentale ; it, de l'autre côté, la pensée, qui échappe absoliment à tous vos procédés, comme à tous vos [istruments. Et, si l'un des termes vous échappe, omment pourriez-vous déterminer le rapport?
Vons faites donc une hypothèse, etvousrfogfnaiiseZf absolument comme si vous étiez des aétaphysiciens. Étant donné le cerveau qui vous st connu (ce qui est une concession de notre •art, car tous les savants avouent que la physio- )gie du cerveau est encore dans l'enfance) et i pensée qui échappe à l'observation et à l'ex*érience, vous affirmez un rapport enti'e le connu t l'inconnu. Voilà qui n'est guère scientifique, ^uand vous dites que le foie est la cause de la ile, vous êtes parfaitement dans votre droit, car
s'agit de deux faits que vous pouvez observer t par conséquent déterminer. Mais, encore une 3is, avez- vous jamais vu un cerveau produire ne pensée? Et, quand vous prononcez cette •hrase : Lé cerveau est la cause de la pensée,
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savez-vous seulement ce que vous dites, et vous comprenez-vous vous-mêmes?
Mais revenons aux prémisses sur lesquelles le matérialisme a essayé, en se mettant en contradiction avec son principe et sa méthode, d'établir son hypothèse : elles ne sont pas si certaines qu'elles le paraissent au premier abord. Il estbien vrai qu'en général les modifications de la pensée se trouvent en relation avec les modifications du cerveau; mais il suffît qu'on ait constaté un seul cas où cette relation n'existe point, pour que tout l'échafaudage de l'argumentation matérialiste soit renversé. Il suffit qu'un seul homme, en proie à une maladie terrible, qui attaquait les sources mêmes de la vie, ait conservé, jusqu'à la fin, son intelligence et son libre arbitre, pour que les matérialistes ne puissent rien conclure des cas où la maladie terrasse l'esprit, en terrassant le corps. Pour ce qui est de la folie, on sait que l'état du cerveau dans la folie est une des pierres d'achoppement les plus redoutables de Tanatomie pathologique (1). « Les uns
;i) Paul JaDet. Le wiaténaiisme c(mlemparam en AUewmpie, Chap. Vil.
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trouvent quelque chose et les autres ne trouvent rien, absolument rien. Suivant M. Leuret, un des plus éminents aliénistes, on ne trouve d'altération dans le cerveau d'un aliéné que lorsque la folie est jointe à quelque autre maladie, telle que la paralysie générale. De plus, les altérations trouvées sont tellement différentes les unes des autres, ont si peu de consistance et de régularité, qu'on n'a aucune raison de les considérer comme des causes véritables. On peut tout aussi bien y voir des effets, la folie pouvant à la longue amener ces altérations. Dans ces cas, elles ne seraient, pour parler comme les médecins, que consécutives, et non essentielles. • — Quant à la vieillesse, les exceptions à la règle posée par M. Buchner sont assez nombreuses et assez éclatantes pour frapper tout le monde. « Je sens, disait Goethe, qu'il me vient, dans ma haute vieillesse, des idées qui ne peuvent être achevées en cette vie. » Apparemment, le cerveau de Goethe, comme tous les cerveaux humains, s'atrophiait, se ratatinait, pour me servir de l'expression de M. Buchner. Il s'y formait des cavités, la substance en devenait plus tenace, la couleur plus grisâtre, etc. Et c'est précisément à cette époque que Goethe sentait s'éveiller en
lui des pensées que sa maturité n'avait point connues et qu'il considérait comnoe les pressentiments d'une vie supérieure. — M. Buchner croit à l'infériorité de la femme. « Cela est certain, » dit-il* Mais, non, cela n'est pas certain. Il est vrai que M. Buchner a pour lui, sur ce point, l'autorité des conciles, comme il a, du reste, pour lui, dans tout son livre, l'autorité des premiers pères de l'Église, qui regardaient l'âme comme matérielle. Mais il est aujourd'hui beaucoup de gens qui croient que la femme n'efit pas inférieure à l'homme, bien que son cerveau pèse deux ou trois onces de moins. — Quant aux nègres, il est fâcheux que John Brown et Lincoln n'aient pas connu les théories de M. Buchner, car l'un n'aurait pas été pendu et l'autre assassiné pour avoir essayé de faire des hommes de ces Éthiopiens, condamnés par le matérialisme scientifique à une infériorité irrémédiable. John Brown et Lincoln, s'ils avaient lu M. Buchner, auraient compris qu'une âme ne pouvait pas loger décemment dans ces grosses têtes crépues, avec leurs yeux en boules de lotos, et ils se seraient tenus tranquilles.
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Un des plus anciens arguments du matérialisme, mais qui fait encore assez bonne figure dans les livres les plus récents, est celui-ci : — Mon âme meut mon corps, donc elle est corporelle ; car un corps ne peut être mu que par un autre corps. — C'est ce que, dès le temps d'Épicure et même de Démocrite, les philosophes atomistiques exprimaient par l'axiome suivant : c Le mêmQ ne peut agir que sur le même, il ne peut agir sur son contraire. »
M. Jules Simon répond fort bien, dans sa Religion naturelle : « Où les matérialistes prennent-ils ce principe qu'un corps ne peut être mu que par un autre corps? En vérité, ils l'inventent. Ce n'est ni un principe évident, ni une vérité démontrée. .• Il est vrai qu'il est difficile de comprendre et d'expliquer comment mon esprit meut mon corps; mais qu'on explique comment un corps meut un autre corps. Nous croyons comprendre cette transmission du mouvement, et pourtant nous ne la comprenons pas. Elle nous est familière, et voilà tout. Nous l'avons décrite maintes fois ; nous la produisons à chaque minute et nous en avons déterminé les lois. Nous pouvons en faire tout autant pour la mise eu mouvement d'un corps par une âme. Entre
une description et une explication, il y a on abîme. Les matérialistes pourront se faire une arme de Timpossibilité où nous soomies d'expliquer Taction de Tâme sur le corps, quand ils auront réellement expliqué Faction d'un corps sur un autre corps. >
Tout le monde sait que les matérialistes adhèrent tous à cet axiome de T École ; c II n'y a rien dans l'entendement qui n'ait été auparavant dans la sensation. ■ En effet, si notre âme est matérielle, il est nécessaire que toutes nos idées aient une origine sensible. Si, au contraire, noos avons des idées qui soient autre chose que des sensations transformées, il est très-clair que notre âme n'est point matérielle.
Or, nous avons démontré plus haut que notre esprit conçoit l'absolu, l'infini, le tout parfait, et que ces conceptions ne nous viennent pas des sens, où elles n'ont jamais été. Car les sens ne nous donnent que le relatif, le fini, l'imparfait
Notre âme n'est donc point matérielle.
I^s matérialistes n'aiment pas qu'on parle des conséquences morales de leur doctrine.
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m f Cela est, diseut-ils » de mauvaise guerre, et f cela sent son prédicateur. Le véritable savant \ cherche la vérité avant tout, per se et propler «e, et ne s'inquiète pas des effets que la connaissance de la vérité peut produire parmi les hommes. D'ailleurs la connaissance de la vérité ne peut avoir que de bons effets. »
C'est précisément parce que la vérité ne peut jamais faire de mal que je suis en droit d'affirmer que votre système, qui aboutit à la néga* tion de la liberté, et par conséquent de la responsabilité, du mérite et du démérite, etc. , est contraire à la vérité.
Quant aux conséquences sociales et politiques du matérialisme, on peut les indiquer en un mot.
t L'athéisme est aristocratique, » a dit Robespierre. On peut en dire autant du matérialisme.
S'il n'y a, dans le monde, que de la matière et des forces, il n'existe d autre droit que le droit de la force. Cela est implicitement contenu dans le principe de la sélection naturelle, de Darwin. Et qu'on ne l'oublie pas, c'est au nom de cette identité du droit de la force et la force du droite qu'on a essayé d'absoudre le
meurtre de la Pologne, après avoir tenté une explication scientifique du coup d'État.
S'il n'y a, dans le monde, que des phénomènes, tous les faits sont légitimes, parce qu'ils sont; tous les gouvernements sont légitimes, tant quMIs ont assez de force pour se maintenir.
Dans l'histoire de l'humanité, le matérialisme a eu filon heure, où il dominait, presque sans partage. Cette heure fut celle où César, soudetant la loi, préluda à l'avilissement da genre humain.