ET MOTRICES
La gaieté populaire s'excite volontiers à entendre des étrangers parler leur langue et à constater qu'ils ne comprennent pas celle du pays oii ils se trouvent. Pour ridicule qu'elle soit en elle-même, cette gaieté a ses raisons profondes. Pourquoi un vice de prononciation est-il comique et d'autant plus comique que celui qui parle traite de plus graves sujets? C'est que l'attention est distraite de la pensée par son signe, qui, en accusant cette fois une résistance, l'avertit de la matérielle rigidité des moyens par lesquels les hommes communiquent : Pesprit attend, veut des idées, et il ne peut absolument oublier qu'il a affaire à des sons. De ce point de vue une langue qu'on ne comprend pas est un vice de prononciation amplifié, ne conservant d'un langage que les accessoires, rythme et sonorités, aux bizarreries desquels la conscience, vide du sens qu'ils devraient suggérer, se donne alors tout entière.
Ainsi le mot est senti comme un miroir si transparent que normalement la présence n'en est pas perçue entre l'objet qu'il reflète et l'image qu'il en fournit. Quand cette transparence s'altère, le ridicule commence, il est à son comble, si elle fait place à l'opacité. Il y a plus : à se volatiliser de la sorte en l'idée qu'il évoque, le mot se fond spontanément avec elle, il ne paraît pas possible sans elle, ni elle non plus sans lui. Avant toute réflexion les mots qui expriment une pensée sont cette pensée même, puisque
c'est ainsi qu'elle se parle à la conscience et qu'elle ne serait pas autrement.
D"où il résulte qu'un étranger dont on n'est pas compris fait l'efTet d'être la victime, soit de l'infirmité de ses sens et on résiste mal à la tentation de lui parler plus haut, soit de celle de son intelligence, et on incline à lui parler plus lentement en simplifiant son vocabulaire et sa syntaxe. Et on peut juger aussi qu'il plaisante, quand il ne comprend pas, comme il semble qu'il le fasse, quand il tient d'incompréhensibles propos. Comme intelligibihté des paroles et intelligibilité de la pensée ne font qu'un, il semble en effet qu'elles se commandent l'une l'autre et que celui que l'on ne comprend pas fait exprès de n'être pas compris : tels les enfants qui jouent à émettre des suites de sons dépourvus de sens. Ainsi le populaire, en se gaussant de l'étranger et de sa langue, traduit à sa façon la manière dont les rapports de la parole et de la pensée se réalisent au regard de la conscience commune.
C'est qu'en effet à nos yeux les mots se dépouillent de leurs caractères sensibles pour s'identifier aux idées. Que, suivant la perfection de notre automatisme, la pensée précède la parole ou la parole la pensée, cette double démarche est, pour ainsi dire, instantanée : c'est notre pensée môme qui nous semble jaillir au dehors avec les mots qui l'expriment. De même nous franchissons les paroles d'autrui pour courir sus aux états d'âme que nous savons être derrière. Une conversation est échange d'idées et non pas de mots.
Il n'en est pas autrement de notre langage intérieur. Que nous soyons moteurs, visuels ou auditifs, à supposer que ces distinctions répondent à de bien évidentes réalités, il nous faut les avertissements des psychologues pour nous rendre compte que ce n'est pas notre pensée pure et nue, mais des mots que nous prononçons, lisons ou entendons ainsi dans l'intimité de la conscience. La différence que nous mettons entre un son et un mot démontre que si le langage est une matérialisation des idées, cette matériali-
sation est si fugitive qu'elle passe inaperçue et se donne pour l'immatérialité même de la pensée.
Or toute langue faite apporte avec soi son système de concepts, sa constitution, sa logique. Tous les articles dont elle se compose ont leurs compatibilités et leurs incompatibilités définies, obéissent à des règles, se hiérarchisent suivant des lois, réalisent enfin un ensemble organisé. Mais , du moins au premier abord, comme ce que nous venons de dire en est la preuve, toute cette constitution verbale ne se distingue nullement de la constitution même de la pensée . Il semble à la conscience commune qu'à chacun des termes de la langue réponde un élément mental, d'une permanence et d'une spécificité équivalentes, et que les combinaisons de termes que sont les propositions et les phrases reproduisent exactement le détail des combinaisons que la pensée réalise entre les éléments mentaux.
D'un tel point de vue, pensée, parole intérieure et langage forment un tout continu où la manière dont la pensée est s'identifie à la manière dont elle s'exprime : l'avers de la médaille frappé au coin de la parole répond, point par point et ligne par ligne, à son revers frappé au coin de la pensée. Ainsi le langage n'ajouterait rien et ne retrancherait rien à la pensée individuelle, dont il épouserait tous les contours, adopterait, sans y rien changer, la constitution et les lois ; il y aurait, entre eux, un parallélisme si naturel et si nécessaire que l'organisation de l'un nous donnerait la clef de l'organisation de l'autre et que l'analyse du discours nous ouvrirait, toutes grandes, les portes du psychisme individuel.
Mais ce point de vue, qui demeure toujours plus ou moins le nôtre dans la pratique, ne résiste pas à l'examen. Pour qu'il se trouvât vrai, il faudrait que les langues, vivantes ou mortes, se correspondissent mot pour mot et décomposassent toutes la pensée suivant le même système.
Or, d'une part, tout nous interdit de supposer entre la constitution logique des différentes langues une pareille
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identité. En admettant môme que M. Bréal se soit trop avancé en affirmant qu'il y eut un moment de l'évolution des idiomes indo-européens où substantif et adjectif n'étaient point distingués, où ces « deux catégories... essentielles aux yeux des logiciens ^ » étaient absentes de la langue et, par conséquent, ne s'imposaient pas clairement à la conscience, les caractères, par exemple, de la numération primitive où, comme M. Lévy-Bruhl la montré, le nombre ne s'abstrait pas des objets nombres à l'état de quantité pure, mais demeure une sorte de qualité inhérente aux objets -, prouvent que, n'y ayant pas d'organisation logique unique des langues, il n'en est pas non plus de la pensée qu'elles expriment, susceptible qu'elle est de se plier à des modes d'objectivation tellement dissemblables. Notre système de déploiement discursif déchoit ainsi, de l'universalité qu'il ne peut faire autrement que de s'arroger, au rang plus modeste et plus vrai de simple cas particulier. Une langue donnée, avec la hiérarchie et la constitution conceptuelles dont elle est grosse, apparaît donc comme une sorte de spécialisation et de spécification historiques de la pensée, variable avec les peuples, les temps et les lieux. Or il ne se peut pas, notre organisation physiologique nous interdit de le supposer, que le psychisme purement individuel ait au cours du temps participé aux mêmes variations. Il faut donc qu'il offre, primitivement et antérieurement à sa transposition verbale, une certaine indétermination et une certaine souplesse pour s'être prêté, comme il a fait, aux modes successifs d'organisation et d'expression qui se sont imposés à lui.
D'autre part, même entre des langues contemporaines, comme l'allemand, l'anglais et le français modernes, malgré l'identité pratique des civilisations correspondantes, des différences significatives sautent aux yeux, démontrant
1. Bréal, Mélanges de Mythologie et de Linguistique, 1877, p. 317.
2. Les Fonctions Mentales dans les Sociétés Inférieures, p. i04-26l.
que, de la pensée, il n'est pas une seule et unique répartition verbale. Il faut donc bien admettre que le vocabulaire d'aucune langue ne répond à une distribution primitive de la pensée, à moins de supposer qu'avant toute intervention de l'expression discursive, dans l'intimité des consciences individuelles, les éléments psychiques ne s'isolent et ne se groupent autrement pour des mentalités allemandes ou anglaises et pour des mentalités françaises. Par conséquent il nous faut renoncer à l'idée qu au sein de la conscience individuelle, aux moments dont le langage semble indiquer l'existence, répondent des moments irréductibles de la pensée.
La considération de la manière dont le langage s'acquiert rendra la chose plus évidente encore. « Nous parlons une langue que nous n'avons pas faite, dit M. Durkheim^ » La langue que nous parlons n'est en effet en rien notre œuvre : elle nous est venue du dehors, nous l'avons subie, elle s'est imposée, avec tous ses raffinements conceptuels, à l'amorphe débilité de notre mentalité enfantine. Quel miracle ne serait-ce pas si, dans les consciences embryonnaires de la génération qui grandit, l'expérience des générations antérieures, telle que la langue l'a fixée, se trouvait préformée et préétablie en éléments discrets, prêts à se détacher sous les mots qui viendraient exactement les recouvrir! Non seulement un tel miracle est difficilement concevable, mais nous avons encore la preuve que c'est le miracle inverse qui se réalise, puisque le langage exerce sur la pensée une action transformatrice assez énergique pour y introduire des éléments, dont l'expérience est à jamais refusée à la conscience. Ainsi la sourde-muette aveugle Hellen Kellerdécrit, dans l'histoire de sa vie, des paysages de neige, des épisodes de chasse, des aboiements de chiens, des piaffements de chevaux, avouant qu'elle ne peut « toujours faire