‹ La conscience morbideChapitre 29 sur 63 · Les Formes Élémentaires de la Vie Religieuse, p · texte numérisé non relu

Les Formes Élémentaires de la Vie Religieuse, p

2. Histoire de ma vie. Sourde, muette, aveugle. Trad. française, 1904, p. 64 et 68.

la démarcation entre les idées qui lui appartiennent en propre et celles qui lui viennent de ses lectures » et que « ce qu'elle a lu a fini par devenir la substance môme et, si elle peut dire, la contcxture de son esprit^». De ce que la forme va ici jusqu'à se créer sa matière, on peut juger qu'ailleurs, lorsque toute matière n'est pas absente, la forme se fait un jeu de la mouler à sa guise, puisque, si elle ne s'y prêtait pas, sous la baguette magique du verbe l'idée surgirait du néant. Ainsi se dégage l'impression d'une contrainte toute-puissante, exercée par le langage et sa constitution conceptuelle sur la pensée qu'il vient exprimer, pour faire passer à l'acte une virtualité, qu'un autre langage et une autre constitution conceptuelle eussent pu également mettre en œuvre-.

Enfin, pour que le même terme puisse convenir à l'expression d'états psychiques relevant de consciences différentes, ces états psychiques ne pouvant évidemment d'une conscience à l'autre être absolument identiques, il faut que, sous la poussée des mots, quelque chose s'élimine des états qu'ils prétendent exprimer. Cette action éliminatrice, condition même de la communication entre les hommes, devient de plus en plus évidente au fur et à mesure que, pénétrant dans les profondeurs de la conscience, nous passons du domaine de la représentation extérieure à celui des sentiments intimes. « Le mot aux contours bien arrêtés, le mot brutal, qui

1. Id., p. 86. Sans doute fait-elle allusion ici aux réminiscences littéraires signalées dans ses œuvres. Mais il y a plus; car il importe de remarquer que, sur des points essentiels, ses lectures ne complètent pas ses expériences, comme il arrive pour nous, mais les constituent tout entières.

2. Cf. Lévy-Bruhl, La Morale el la Science des Mœurs, p. 79, (Paris, F. Alcan). « Nous avons, dès T^ge le plus tendre, l'usage d'une langue très abstraite el très différenciée... Nous sommes donc façonnés, uniformémonf, à des habitudes mentales, à dos formes d'imagination, à des associations et dissociations d'idées. A des catégories de raisonnement qui sont inséparables do ce langage. Nous devenons ainsi à peu près incapables, quelque effort que nous fassions, de reconstituer les états mentaux ordinaires dos hommes qui n'ont point ces mômes habitudes linguistiques et logiques. Cependant, selon toute apparence, elles sont récentes. «

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emmagasine ce qu'il y a de stable, de commun et par conséquent d'impersonnel dans les impressions de l'humanité, écrase ou tout au moins recouvre les impressions délicates et fugitives de notre conscience individuelle * ». Et sans doute il se peut que cette action éliminatrice soit largement compensée, au point de vue intellectuel et pratique, par les apports que le langage constitue à la pensée individuelle, en substituant, comme le veut M. Durkheim, à l'incessante fluidité des représentations sensibles l'universalisable fixité des concepts. Mais si le langage exprime « la manière dont la société dans son ensemble se représente les objets de l'expérience^ », si la conversation est un échange de concepts et non de sensations, si le concept est une représentation essentiellement impersonnelle et si « penser conceptuellement », c'est-à-dire pratiquement en mots, « c'est subsumer le variable sous le permanent, l'individuel sous le social^ », du point de vue de la conscience purement individuelle cette subsomption, cette impersonnalisation, si nous voulons comprendre comment elles s'opèrent, supposent précisément l'action éliminatrice que nous venons de signaler.

Ainsi ce n'est pas seulement en tant qu'elle est humaine et commune à toutes les générations, mais encore en tant qu'elle est personnelle et individuelle, que la pensée subit la contrainte du langage. Non seulement le système des concepts varie d'une civilisation à l'autre et entraîne dans l'organisation de la pensée des variations correspondantes, mais encore chaque conscience particulière ne s'y adapte, à chaque moment, qu'en perdant quelque chose de ce qui fait qu'aucun de ses états ne sera jamais deux fois.

Donc le système verbal dans lequel nous sommes habitués à nous parler notre pensée et que nous inclinons à lui

1. Bergson. Essai sur les Données Immédiates de la Conscience, p. 99.

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