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identifier, ne reproduit pas, en réalité, l'ordre et la composition de la pensée pure, dont il n'est pas l'unique mode d'expression, et tout système verbal, en s'appliquant à un état de conscience individuel, du fait qu'il est destiné à le rendre communicable, en élimine l'indéterminable part qui en constitue précisément l'individualité.
La considération des autres procédés que notre activité mentale utilise pour s'objectiver nous amènera à des conclusions analogues. Outre la parole elle dispose à cet effet de toute une gamme de réactions motrices et vaso-motrices, qui constitue la mimique, et dont font partie, autant et plus que du langage, ces sortes de gestes vocaux que sont les interjections. Sans doute, surtout sous sa forme vasomotrice, par la part qu'y prend la réflectivité, la mimique a quelque chose d'irréductiblement physiologique et de primitivement individuel. Mais, pour autant que le cri poussé, le geste exécuté, les larmes versées ne sont plus de simples conséquences de la douleur, par exemple, mais font partie de ses moyens d'expression, la mimique, devenue langage, participe des caractères du langage. Pour l'expression motrice et vaso-motrice de nos états d'âme nous sommes sourdement préoccupés de trouver la note juste, de réaliser la mimique, réglée et délînie par les usages et les convenances, correspondant à l'émotion-étalon à laquelle notre propre émotion se réfère. De ce point de vue la mimique semble avoir, pour ainsi dire, reçu de la collectivité sa morphologie et sa syntaxe.
Peut-être donc, par analogie avec la pensée et ses concepts discursifs, sommes-nous en droit de faire intervenir, à propos de l'activité humaine, la considération de « concepts moteurs ». A la particularité, à la variabilité des réactions motrices individuelles possibles s'o[)pose, en effet, comme le concept à la sensation, la fixité et l'universalité relatives des réactions effectivement triées et utilisées. Et cette remarque ne vaut pas seulement pour notre mimique, elle
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vaut également pour nos mouvements automatiques, notre démarche et notre écriture, par exemple, relevant de types préfixés, et pour notre activité professionnelle, la société lui ouvrant des débouchés limités quant au nombre et définis quant à l'extension.
Sans doute ces concepts moteurs n'ont ni la rigidité ni l'unité d'expression des concepts proprement dits. Cependant il ne faudrait pas exagérer l'amplitude de leurs oscillations. Le fait qu'ils ne pèsent pas plus sur nos consciences que l'atmosphère sur nos épaules, ne prouve ni qu'ils n'existent pas, ni même que leur souplesse se prête à toutes les fantaisies individuelles. En réalité, si nous voulons que notre conduite soit appréciée et comprise, il ne nous faut prendre avec eux que de bien modestes libertés, de même que, si nous voulons nous faire entendre, il nous faut respecter dans leur ensemble le régime conceptuel et la langue du pays où nous vivons.
A y bien réfléchir, il n'est pas une seule de nos manifestations motrices, qui ne soit ainsi plus ou moins étroitement définie et en regard de laquelle il n'existe un modèle collectif, c'est-à-dire un concept moteur, auquel elle a à se conformer ; et de ce que, le plus souvent, c'est spontanément qu'elle s'y conforme, il ne faudrait pas conclure qu'elle eût été telle, même si le modèle n'avait pas existé. Nous subissons ici la même illusion que lorsque nous croyons, dans le concept qui l'impersonnalise, fixer les particularités originales de notre pensée. Ainsi l'état de la civilisation au sein de laquelle nous vivons, notre position sociale, notre éducation règlent et déterminent, beaucoup plus que notre individualité propre, l'ensemble de nos comportements. A laisser notre réflectivité et notre spontanéité y prendre une part trop active, à nous écarter sensiblement du régime affectivo-motcur établi par la collectivité, nous risquons de passer pour un bohème, un malappris, un indifférent ou un exalté, quand ce n'est pas pour un excentrique et pour un fou.
Le travail d'impersonnalisation que, sous l'influence du
langage, effectue au sein de la conscience rorganisation conceptuelle de la pensée, se poursuit donc, du fait des concepts moteurs que nous venons de définir, jusque dans les manifestations affectivo-motrices et motrices qui, soumises à des conditions que l'individu ne s'est pas imposées luimême, codifiées et homologuées suivant la manière dont la collectivité se représente pratiquement l'intensité de l'émotion à ressentir et l'orientation de la conduite à suivre, se trouvent naturellement élaguer, chez l'adulte normal, tout ce que l'élan affectif et moteur a d'irréductiblement et de scandaleusement individuel. Ainsi nous constatons encore une élimination quand l'activité mentale s'adapte à la vie sociale où elle a à s'émouvoir et à agir aussi bien qu'à penser ^
Or, sous la double influence du langage et de la réglementation affectivo-motrice collective, il est intéressant à la fois et caractéristique de voir ce que devient l'émotion, de tous les états psychiques assurément le plus individuel.
Sans doute, au moment où elle naît et durant même qu'elle déroule toutes ses conséquences, malgré l'excentricité de son développement, nous sentons et nous éprouvons qu'elle a pour noyau une certaine adhérence, à peu près inexprimable, de notre vie morale et de notre vie organique. Mais, sitôt que nous commençons à la penser, tout l'effort dialectique de notre conscience réfléchie va à la distribuer en représentations de ses causes, de son intensité et de ses effets et à la situer, d'après les résultats de cette répartition, dans les cadres où le génie de notre civilisation, de notre race et, par conséquent, de notre langue a ùxé sa psychologie affective-.
1. Cf. les considérations do M. G. Dumas, Le Sourire, 1906. p. 93-106, (Paris, F. AIran) sur l'utilisation du sourire, niouvomonl réflexe en ses origines, comme ssigne conventionnel et moyen dexpression des sentiments.
2. « Nos affections, dit M. Lachelier {Psychologie et Métaphysique. p. 148), ne deviennent pour nous des objets de connaissance quindirectemenl et parleur association avec nos perceptions. Faites abstraction,
C'est ainsi que s'il s'agit d'une émotion déprimante, un Français de nos jours, après l'avoir fragmentée en les éléments conceptuels dont elle paraît à sa conscience réfléchie être la somme, suivant leur nombre, leur nature et leur valeur, est invité à concevoir et conçoit, en effet, son état comme de la mélancolie, de la tristesse, du chagrin, de la douleur, de l'inquiétude, de l'angoisse ou de l'anxiété. « Nous croyons avoir analysé notre sentiment, dit M. Bergson ^ ; nous lui avons substitué en réalité une juxtaposition d'états inertes, traduisibles en mots, et qui constituent chacun l'élément commun, le résidu par conséquent impersonnel, des impressions ressenties dans un cas donné par la société entière ». Or c'est la peur, la joie, la tristesse, la colore, la haine, etc., c'est-à-dire des émotionsainsi conceptualisées et, par conséquent, dépersonnalisées par le langage, à l'analyse desquelles s'apphque l'activité des psychologues : la fameuse théorie spinosiste des passions, où les sentiments, traités en concepts, sont géométriquement décomposés, en est peut-être le plus admirable exemple.
Donc l'émotion, telle que nous la pensons, telle qu'elle nous est familière, si elle a gagné, grâce à un système plus ou moins adéquat de représentations, d'être intelligible et communicable à tous, a perdu en même temps l'essentiel de son originale individualité ou est en tous cas recouverte par un ensemble d'apports collectifs qui ne font qu'un avec elle à nos yeux, et, dans les théories qui en ont été proposées, le terme psychologique n'a d'individuel que l'apparence, pénétré qu'il est jusqu'à une indéterminable profondeur par l'impersonnalité propre aux concepts.
Du terme organique, qui dans nombre de ces théories joue le rôle que l'on sait, il n'en va pas autrement. L'espèce
quand vous souffrez, de toute circonstance de temps et de lieu, écartez toute image d'accident externe ou de trouble organique : vous n'en souffrirez pas moins pour cela, mais vous ne trouverez plus rien dans votre souffrance que vous puissiez saisir par la pensée et exprimer par la parole ».