Loco cilato, p
de concepUialisation que subit, comme nous avons essayé de le montrer, toute réaction purement motrice rend impossible, en chaque cas particulier, de définir ce qui, dans les mouvements qui accompagnent les émotions, revient à la pure spontanéité individuelle. Des manifestations relevant de la mise en jeu des fibres lisses, des réactions vaso-motrices etsécrétoires, nous ne songeons évidemment pas à soutenir qu'aucune élaboration conceptuelle et volontaire puisse directement agir sur elles : elles restent pour une large part irréductiblement physiologiques. Mais le fait que l'intervention de certains schémas d'attitudes et de conduite, le souci de certaines convenances sociales peuvent arrêter ou, au contraire, faire couler nos larmes a de quoi retenir l'attention. Car de telles larmes perdent la simplicité d'un réflexe organique. Refoulées ou versées, elles viennent prendre place dans une orchestration mimique composée et réglée par la collectivité.
Ainsi chez tout homme dont les émotions s'épanouissent dans un milieu social, et nous n'en connaissons pas d'autre, l'influence d'une systématisation collective s'exerce, dans des proportions indéfinissables, sur l'ensemble des réactions organiques et physiques, qui ne sauraient par conséquent être portées telles quelles à lavoir des initiatives individuelles ^
Peut-être avons-nous là de quoi nous rendre compte, à la fois, de la séduction qu'exercent les théories physiologiques des émotions, et des difficultés qu'elles soulèvent. L'incoer-
1. Il nous semble du reste ne faire ici que développer toutes les conséquences de ridée déjà émise par M. Ribot dans ses Problèmes de Psychologie Affective, p. 38 {Paris, F. Alcan) : « Cette force de la nature (la sensiiîilité)... est le plus souvent modelée quant à sa forme et maîtrisée quant à son essor par rinlclligonce, qui lui a impose une adaptation meilleure aux conditions d'existence de l'individu ». D'autant que M. Kibot ajoute immédiatement après : « Sentir et connaître sont deux manifestations totalement différentes et indépendantes l'une de l'autre dés leur origine», et que. dans ces conditions, du moment que la conscience affective « exprime la vie organique » (p. 35), il faut bien que Tintelligence traduise un autre ordre de réalité humaine.
cible sentiment que nous avons qu'il n'est pas d'émotions sans un corps qui les anime, un cœur qui ralentisse ou précipite ses battements, une poitrine qui se resserre ou se dilate, des muscles qui se tendent ou se détendent et que, dans leur pathétique originalité et leur individualité incomparable, elles sont toutes faites de notre chair, nous rend naturellement accessibles aux suggestions premières des théories physiologiques. Mais, quand, une fois mises à l'œuvre, elles cherchent à s'analyser et à se fonder en raison, c'est à des émotions conceptualisées et, par conséquent, dépersonnalisées qu'elles se trouvent attribuer comme causes des réactions organiques.
La psychophysiologie s'attaque donc à des effets, dont, vu leur nature, elle est incapable, par ses propres moyens, de déterminer toutes les causes, et c'est ainsi que l'exiguïté des fondations étonne devant la splendeur collective de l'édifice que l'on prétend construit sur elles. « Il y a réellement une partie de nous-mêmes qui n'est pas placée sous la dépendance immédiate du facteur organique : c'est tout ce qui, en nous, représente la société. Les idées générales que la religion ou la science gravent dans nos esprits, les opérations mentales que ces idées supposent, les croyances et les sentiments qui sont à la base de notre vie morale, toutes ces formes supérieures de l'activité psychique que la société éveille et développe en nous ne sont pas à la remorque du corps, comme nos sensations et nos états cœnesthésiques. C'est que, comme nous l'avons montré, le monde des représentations dans lequel se déroule la vie sociale se surajoute à son substrat matériel, bien loin qu'il en provienne. » ^ Or, en ce qui regarde les émotions, ceci n'est pas seulement vrai des émotions supérieures, de celles que, dans l'état actuel de la civiHsation,nous regardons comme proprement humaines. Quelle qu'en soit la valeur, nos émotions, pour la plupart, sont à base sociale et, même quand elles sont initia-
i. Durkheim, Les Formes Élémentaires de la Vie Religieuse, p. 389.
lement tout individuelles, dès l'instant que nous les pensons, elles s'insèrent dans les cadres que le langage a créés à leur usage, se prennent dans les moules que leur fournit l'expression discursive et acquièrent ainsi une fixité et une rigidité en quelque sorte objectives, auxquelles, par leurs propres moyens, les fluctuations de la cénesthésie ne sauraient jamais atteindre.
Ainsi à l'actif et au passif des théories physiologiques se heurtent bien des impossibilités contradictoires : impossibilité de détacher la vie affective de tout substrat physiologique, impossibilité de réduire Témotion, telle que nous la pensons, à des éléments que nous croyons purement organiques, impossibilité corrélative enfin de saisir l'émotion pure et les réactions physiologiques pures à travers les apports collectifs qui viennent les recouvrir, se fondre avec elles et se donner pour elles à nos yeux ^
En tous cas, et c'est ce qui importe avant tout pour nous, il apparaît bien que, dans la vie affective et motrice, par l'intermédiaire de la mimique et des concepts moteurs, comme dans la pensée, sous l'influence du langage et de ses concepts discursifs, une permanence et une rigidité sont introduites, qui contrastent avec la fuyante mobilité des impressions et des réactions individuelles et qui, seules, en les recouvrant et en les organisant, les rendent acceptables et intelligibles pour tous. Donc elles réalisent une certaine communauté entre les esprits.
Mais la forme et la signification des mots, le caractère
i. M. Ribût (Psychologie des Sentiments, p. 12, Paris, F. Alcan) dit des émotions qu'elles sont des états complexes répondant dans l'ordre affectif à ce qu'est la perception dans l'ordre de la connaissance. Mais, dans ces conditions, comme il n'est pas pour nous de perceptions sans concepts, puisque leur accord suppose une expérience universellement organisée, il faut bien que. dans la constitution des émotions, intervienne un facteur au moins analogue au concept. De ce point de vue, logique affective et logique discursive présentent une différence non pas de nature, mais de degré, puisque toutes deux relèvent de la même origine collective.
des manifestations mimiques, les déterminations complexes et hiérarchisées de la conduite sont données a posteriori, puisqu'elles varient de peuple à peuple et de civilisation à civilisation. Par conséquent la communauté dont nous parlons ne saurait résulter d'une espèce d'harmonie préétablie entre les esprits individuels. Elle est un effet de la vie collective, un apport que la société institue aux individus qui la composent. Or, sans organisation conceptuelle de la pensée, il n'est pas de connaissance objective el de science possibles; sans objectivation en concepts moteurs des conditions auxquelles notre émotivité et notre affectivité doivent répondre, il n'est pas d'ordre et de consensus possibles dans la vie pratique, c'est-à-dire pas de moralité. En ce sens l'homme ne se réahse tout entier que dans et par la société et il est légitime de dire avec M. Durkheim : « Dans la mesure où il participe de la société, l'individu se dépasse naturellement lui-même, aussi bien quand il pense que quand il agit^ » .
Du point de vue psychologique pur il en va bien autrement. Pour s'insérer dans les schèmes collectifs, concepts discursifs ou moteurs, valables pour tous, les états mentaux ne peuvent pas évidemment ne pas perdre quelque chose de ce qui faisait leur individualité originale. Du fait que nous croyons nous entendre sur la nature d'un sentiment, ce sentiment cesse d'être proprement nôtre et, nous étant commun à tous, il n'est particuKer à personne : il faut qu'il soit l'abstraction de multiples réalités qui, autrement, ne se recouvriraient point. Les apports collectifs opèrent donc dans les consciences individuelles une sorte de soustraction. Un état mental, tel que les réactions affectivomotrices sociaHsées l'objectivent, tel que le langage l'exprime, égale l'état individuel moins ce qui en constitue précisément l'individualité essentielle.
Sous l'influence de cette pression collective continue, particulièrement agissante à cet égard et saisissable sous