Loco citalo, p
la forme du langage, cette élimination de l'individuel est devenue la réaction immédiate, spontanée et naturelle de l'activité consciente. Tout état mental tend à se parler à la conscience et ne la satisfait qu'autant qu'il s'est distribué en mots. Or, étant donnée la nature de la pensée conceptuelle, la parole intérieure en est la cause et non l'effet. Pour prendre conscience de nos états psychiques nous utilisons donc le même procédé que pour les communiquer à autrui : nous les transposons en concepts, mais, ce faisant, nous n'en retenons que ce qu'ils ont de commun et de général, que ce que l'expérience collective en a admis et utilisé. Considérons en effet une pensée, un état d'âme, au moment où ils commencent à apparaître en clair à la conscience. Us forment encore une masse compacte et sans délimitations internes, mais à leur surface, de distance en distance, des mots et des groupes de mots viennent se poser, comme à l'essai, prêts, si un obscur et peut-être illusoire sentiment nous avertit qu'ils s'adaptent au cas donné, h se rejoindre et à s'articuler entre eux. Et ces mots, dans la pénombre des élaborations psychiques individuelles, jettent la lumière de l'expérience conceptuelle dont ils sont pour nous le foyer. Dès lors, pour nous rendre maîtres de notre pensée et de notre état d'àme, il nous semble que cette fragmentation verbale doit se développer, se perfectionner et les pénétrer tout entiers. Mais les mots que nous avons primitivement élus font partie d'une série hiérarchisée de concepts liés entre eux par des rapports de connotation et de subsomption, engagés dans un système rigoureusement préétabli d'attractions et de répulsions. Ce sont ces mots dont, en réalité, nous développons le contenu conceptuel, quand nous nous efforçons de nous parler notre pensée, pour l'amener à la claire conscience, et ainsi la manière dont la collectivité a organisé son régime conceptuel détermine celle dont notre pensée se décompose et prend figure à nos yeux : nous croyons entrer en possession de nous-mêmes, nous n'en touchons en réalité à la banque des concepts que le change collectif.
La réflexion intérieure, si recommandée communément pour atteindre le moi dans ses plus intimes profondeurs, se ramène donc à y enfoncer, en un sens, plus avant les abstractions du langage. Ainsi s'explique que, d'analyses en analyses, à la poursuite de l'insaisissable concept qui permettrait au moi individuel de se définir à la conscience, nous aboutissions, avec des philosophes comme Kant, à la notion d'une volonté impersonnelle, d'une raison universelle qui, exprimant ce qu'il y a de commun entre les hommes, se trouve convenir précisément au contraire de ce à quoi elle prétend s'appliquer, m'expliquantbien comment et pourquoi je suis homme, mais non pas comment et pourquoi je suis moi^
De là, au point de vue purement psychologique, cette conséquence paradoxale : notre vie consciente se passe à méconnaître la véritable nature de notre psychisme individuel et à nous chercher où nous ne sommes pas. Plus un homme est convaincu de son autonomie morale et s'applique à être une individualité, plus il fait effort pour voir clair en lui-même, c'est-à-dire pour se définir et se parler à luimême tout le détail de ses états mentaux. Mais, si ce que nous avons dit est vrai, plus son moi s'ordonne ainsi et se développe point par point, plus il perd de ses caractères singuliers et exclusifs, et se transpose en une somme d'éléments conceptualisés, universahsés et par conséquent dépersonnalisés. C'est la grande illusion de la conscience que de croire qu'elle a pris pleinement possession d'ellemême, quand elle s'est analysée en concepts et recouverte d'une forme discursive. Pratiquement cette illusion a son utilité. « Notre vie extérieure et pour ainsi dire sociale a plus d'importance pratique pour nous que notre existence intérieure et individuelle... Une vie intérieure aux moments bien
1. Cette raison dépend du reste à ce point du langage que pour Kant elle ne va pas sans lui : « Les sourds de naissance qui doivent aussi être muets par cette raison, ne peuvent jamais parvenir à rien de plus qu'à quelque chose d'analogue à la raison » [An tkr apologie, trad. Tissot, p. 58).
distincts, aux états nettement caractérisés, répondra mieux aux exigences de la vie sociale ^ » Mais, au point de vue spéculatif, elle a été et elle demeure néfaste, puisqu'elle s'est imposée à la psychologie et que, en l'amenant à prendre pour objet de ses recherches les états mentaux à un stade où le psychisme individuel a perdu tout ou partie de son originalité et de sa pureté, elle l'a nécessairement détournée de sa véritable tâche.
Sans doute, pour déterminée qu'elle soit par des nécessités pratiques, cette méprise n'en est pas moins, fugitivement, sensible à la conscience. Sans en comprendre les causes, nous nous rendons tous compte, à de plus ou moins rares moments, qu'il y a en nous quelque chose qui déborde la traduction discursive et logique que le langage nous fournit de nos états. Le succès et l'existence même de la poésie lyrique seraient sans cela inintelligibles, puisque son but est d'atteindre et d'exprimer par de multiples artifices la subjective et fuyante individualité qui sous-tend l'anonyme uniformité des événements humains. Mais cette fuyante subjectivité, pour être intelligible, a besoin d'offrir quelque chose de commun à plusieurs hommes et par conséquent de représentable et d'exprimable pour eux. Les liens logiques des idées ont beau faire place aux attractions affectives des images, le développement s'attacher plus à peindre des états d'âme qu'à enchaîner des concepts, il faut bien que la poésie lyrique reste un langage et s'astreigne à la suprême nécessité d'être communicable. L'analyse affective qu'elle pratique prétend donc, tout comme l'analyse discursive et logique, à la reconstitution, par des rencontres verbales plus ou moins inattendues, de ce qui ne sera jamais deux fois, et, pour être ému avec vous de sa sincérité, pour me retrouver avec vous dans ses accents, il faut donc que spontanément nous oubliions l'un et l'autre que mes sentiments ne seront jamais les vôtres, ni les vôtres les miens, et