Bergson, loco citato, pp. 98 et
que nous méconnaissions ce qui en eux n'appartient qu'à nous seuls.
De ce que couramment nous nous parlons notre pensée, pour en prendre mieux connaissance, de ce que nous faisons confiance non seulement à l'analyse conceptuelle des psychologues, mais encore aux évocations affectives des poètes, dans la mesure où elles nous sont communicables, c'est-à-dire où elles introduisent un certain degré d'universalité dans les états individuels en extrayant de leur masse quelque chose de commun, il faut donc bien conclure que ce que la conscience individuelle ne peut pas ne pas avoir d'irréductible à l'expression discursive est, chez l'homme vivant en société, le seul dont nous ayons l'expérience, spontanément refoulé dans le subconscient.
La préhension du psychologique pur est pour l'activité consciente, telle que l'ont orientée les nécessités pratiques, une limite à laquelle elle ne saurait jamais atteindre, faute de cadres conceptuels où il puisse se fixer. Or c'est une tendance générale que de méconnaître ce qu'on ne peut pas nommer. Par là le psychologique pur s'est trouvé évincé à la fois de la conscience et de la psychologie. Sinon on concevrait mal comment Bain^, par exemple, a pu être amené à écrire : « Penser, c'est se retenir de parler et d'agir. » En effet, pour peu que notre analyse des concepts discursifs et moteurs répondent à la réalité, cette définition ne convient qu'à la pensée socialisée par le langage et l'organisation motrice collective, et il faut bien supposer, au-dessous d'elle, une autre forme de pensée, qui lui serve de soubassement individuel. Autrement, entre le physiologique et le conceptuel ou le collectif, il n'y aurait plus de place pour cette réalité psychologique proprement dite, dont la vivante expérience que nous en faisons à chaque minute nous interdit de douter.
Ainsi le paradoxe psychologique que nous signahons tout à l'heure arrive à trouver définitivement sa formule : la
1. Les Sens et l'Intelligence, trad. Gazelles, 1874, p. 298 (Paris, F. Alcan).
conscience discursive, fragmentée en mots et distribuée en phrases, abstraction opérée par le langage et les concepts moteurs au sein des masses psychologiques concrètes, est prise par nous pour notre conscience individuelle et traitée comme telle, alors qu'elle n'est nôtre que par ce qu'elle élimine et laisse choir dans le subconscient, parle squelette invisible que constitue à la pensée socialisée le psychique pur que nous vivons sans le concevoir.
Derrière la vie consciente normale, étalée en pensée discursive et en comportements soumis à une réglementation collective, il faut donc que nous supposions une vie psychologique continue, plus large et plus lâche, dont la première n'est qu'une abstraction. Sinon l'évolution du langage, de la logique et de la civilisation serait inintelligible. Du moment que la conscience humaine se plie de plus d'une manière, il faut bien qu'elle ne s'identifie pas aux formes qu'elle emprunte et que, capable au cours du temps de ceci et de cela, elle soit en un sens quelque chose de plus ou, tout au moins, quelque chose d'autre. Mais il est vrai aussi qu'à chaque moment de l'évolution, chez l'individu normal, la conscience individuelle disparaît si complètement derrière la conscience socialisée qu'il est difficile de faire plus que de la soupçonner. Nous nous doutons qu'elle existe, mais nous ne savons pas comment elle est. <( Si la vie de l'esprit a ses racines dans la biologie, dit M. Ribot, elle ne se développe que dans les faits sociaux ^ » Ainsi, normalement, la vie mentale individuelle nous échappe, pour ainsi dire : dans ses antécédents physiologiques elle n'est pas encore; dans ses manifestations conscientes, pénétrée de collectivité, elle n'est déjà plus.
Telle est la conception de la vie psychique normale avec laquelle nous allons essayer de confronter la conscience morbide, pour en déterminer la nature et les caractères.
i. Psychuloyie des Sentimenls, ji. 19G (Paris, F. Al< an).