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LE PSYCHOLOGIQUE PUR

Des observations que nous avons rapportées, du commentaire que nous en avons tenté, se dégage, avons-nous vu, nettement l'impression que, au moins chez les aliénés de ce type, tout le système des réactions mentales est profondément modifié. Qu'elles soient manifestes ou latentes, qu'elles sautent aux yeux ou demandent un certain effort d'analyse pour être décelées, ces modifications se sont rencontrées toujours et partout dans toutes les directions. Réactions affectives, motrices, intellectuelles nous sont apparues constamment inadéquates aux nôtres.

Le déséquilibre affectivo-moteur de nos malades est évident. Sans doute il ne se peut que les réactions affectives et motrices morbides ne soient pas composées des mêmes éléments que les nôtres : vaso-constrictions et vaso-dilatations, sécrétions glandulaires, modifications mimiques, mouvements du corps et des membres ; mais toute leur originalité éclate dans la manière dont elles les groupent et dans la façon dont elles explosent. Il n'y a plus moyen de les rattacher aux schèmes collectifs, aux concepts moteurs, conformément auxquels nos émotions normales s'objectivent et s'organisent nos comportements. L'homme capable de telles manifestations ne nous apparaît déjà plus comme notre semblable : au moment propice son état morbide se diagnostique à la vue. Et cette dissemblance ne fait que s'accentuer, si nous prenons en considération le contenu mental auquel les réactions répondent. Au lieu que.

normalement, la décharge motrice se relie à l'état affectif par un système de représentations dont la collectivité a réglé, pour ainsi dire, la nature et l'importance proportionnellement à ses effets apparents, la présence d'un pareil système n'est plus ici ni constante ni nécessaire. Souvent même il n'y a pas seulement disproportion et désaccord, mais contradiction entre les réactions affectivo-motrices et les justifications ou interprétations que les malades en fournissent.

Il en est de même des réactions intellectuelles. Plus moyen non plus, malgré les apparences superficielles, dues à l'emploi de notre langage, de les faire rentrer dans les schèmes discursifs que la collectivité a construits à notre usage. Plus nous nous sommes avancé dans notre analyse, plus les discordances ont éclaté, nombreuses et irréductibles, entre la pensée morbide et l'expérience, le régime conceptuel et logique, qui s'identifient pour nous avec les conditions mômes de la vie moniale.

Reste cependant que, de malade à malade, il y a entre les réactions affectivo-motrices et intellectuelles une troublante ressemblance. Mais cette ressemblance offre plus de surface que de profondeur et ne porte pas bien loin ses effets. Entre des malades tels que ceux de l'observation desquels nous sommes parti, il n'est pas concevable que se constitue jamais une entente seulement analogue à celle qui unit les individus normaux au sein d'une même civilisation. Us ne se comprennent pas plus entre eux que nous ne les comprenons nous-mêmes, et leurs délires ne sauraient fonder une expérience collective. Le dérès^lement morbide est donc de sa nature tout individuel. Mais, dans ces conditions, il semble que les réactions affectivo-motrices et intellectuelles morbides devraient s'échapper dans toutes les directions et ne se rencontrer qu'exceptionnellement. Les nombreuses ressemblances qu'elles présentent, si superficielles soienlelles, posent un problème dont il importera de chercher une solution.

Le caractère objectif de la conscience morbide, de quel- Ch. Blondel. 18

que point de vue qu'on l'envisage, est donc l'impossibilité de se soumettre au régime de conceptualisation motrice et discursive, auquel toute conscience normale se conforme spontanément, en prenant connaissance de soi et en se réalisant au dehors. Les schèmes de tout ordre que la collectivité met à la disposition des consciences ne parviennent plus ici à recouvrir la pensée individuelle, à se fondre et à se confondre avec elle, et elle est réduite à chercher ailleurs ses voies et moyens d'expression. Nous sommes loin d'être le premier à l'avoir entrevu et c'est bien déjà quelque chose d'analogue que voulait dire Esquirol, par exemple, quand il écrivait que les maniaques et les monomaniaques « sentent et ne pensent pas » S opposant à l'objectivité des concepts la subjectivité au moins apparente des états affectifs ; mais tout notre effort est allé à pousser cette constatation plus avant et ira maintenant à en tirer toutes les conséquences. Or, puisque nous avons été amené à concevoir psychologiquement la réduction spontanée de la conscience normale à la forme socialisée, qui est naturellement la sienne, comme l'effet d'une élimination, d'un passage au subconscient du psychologique pur, il nous est bien difficile de ne pas supposer que, si la mentalité morbide se montre irréductible aux schèmes collectifs, c'est que le psychologique pur n'y disparaît plus dans le subconscient, c'est que le halo individuel des états psychiques y persiste indéfiniment à la pleine conscience. 11 y a donc lieu de se demander si nous pouvons nous expliquer les diverses particularités de la conscience morbide en la considérant comme une conscience individuelle se conservant toujours tout entière, dans tous ses détails, présente à elle-même et incapable, par conséquent, de se réduire à la forme sociahsée.

Mais qu'est ce psychologique pur dont nous sommes ainsi conduit à envisager le rôle de si paradoxale manière?

\. Traité des Maladies Mentales, I, p. 21 .

Le moment semble venu de nous expliquer sur ce qui le constitue essentiellement à nos yeux.

Il n'est qu'un seul objet dont, au moins partiellement, nous soyons seuls à avoir conscience et dont la connaissance ait quelque chose d'irrémédiablement subjectif : c'est notre corps. Comme objet extérieur, il tombe sous les sens dautrui aussi bien, sinon mieux et plus complètement, que sous les nôtres. Mais, comme lieu de notre vie organique et mentale, il nest senti que par nous seuls et dune manière incomparable. De deux impressions sensorielles, affectant deux cerveaux et deux psychismes différents, la cause extérieure du moins est identique et fournit ainsi le moyen de les confronter, de les objectiver et de les impersonnaliser en un concept ; mais, de deux sensations internes, impressionnant deux cerveaux et deux psychismes différents, la différence ne tient pas seulement à celle de ces cerveaux et de ces psychismes, car, si complète que nous admettions 1 analogie entre leurs causes, il est trop évident que cette analogie est loin d'être une identité, et l'hypothèse contraire nous révolterait comme une absurdité vivante. Si nous sommes donc toujours pratiquement plusieurs à voir et à entendre ce qui se passe au dehors, nous restons toujours seuls à percevoir par le dedans notre propre corps. Ainsi l'expérience intime que nous ne cessons de faire de notre vie organique est le type même d'une expérience éternellement individuelle et constitue un domaine à jamais formé au collectif, qui n'y saurait pénétrer, au moins directement.

La cénesthésie ', pour l'appeler par son nom, apparaît

1. La maniOîro dont nous concevons la cénesthcsic so pivcisora suffisamment, croyons-nous, dans les pages (]ui vont suivre. Peut-être, cependant, n'est-il pas inutile d'avertir, dî»s à présent, le lecteur que, si nous disons de la cénesthésie qu'elle est la masse des sensations internes, c'est pour éviter l'inextricable difliculté qu'il y aurait à roml)re avec toutes les habitudes de notre langage psychologique, mais que, ce faisant, nous sommes loin de prétendre donner de la cénesthésie une explication génétique et d'admettre que, envisagées du point de vue céneslhésiciue, les sensations internes, prises isolement, aient

donc comme l'inexpugnable forteresse du psychologique pur. Or, il est capital de le constater, nous n'avons de notre cénesthésie, à l'état normal, qu'une conscience sourde et obscure, sous-jacente aux impressions sensorielles, aux représentations et aux constructions affectivo-motrices et discursives, qui se détachent en clair sur la masse fuligineuse des sensations internes. La cénesthésie reste, normalement, à l'état de sentiment confus et inconceptualisé ; étant ce qu'il y a dans notre vie psychique de plus physiologique et de moins social, elle est plus vécue que pensée. Si nous parvenons à l'amener à la claire conscience et à l'état de pensée communicable, ce n'est que par une série d'artifices : en situant nos sensations internes dans le temps, en les localisant approximativement dans l'espace, en les intercalant entre une cause et un effet, en les encadrant, en un mot, de toutes les circonstances objectives qui sont de nature à nous en fournir une sorte d'équivalent conceptuel. Mais, prises en elles-mêmes, elles sont aussi

une réalité psychologique. L'indépendance relative des organes, des filets nerveux qui en émanent, des cellules et des centres auxquels ces filets aboutissent, implique l'existence de processus physiologiques indépendants et autonomes parcourant tout ce trajet. Mais, du point de vue psychologique, la cénesthésie est un ensemble où nous ne démêlons point de parties. L'existence de sensations cénesthésiques élémentaires est donc une hypothèse physiologique, nullement une constatation psychologique. Il est évident que des sensations internes se détachent constamment sur le fond cénesthésique, mais elles empruntent alors des caractères représentatifs, elles s'objectivent au mieux de leurs moyens et, par conséquent, ne s'isolent et ne s'individualisent qu'en perdant pour autantde leur caractère cénesthésique. G'estdonc bien à tort, selon nous, que M. Beaunis, par exemple (les Sensations Internes, 1889, p. 154), traite delà cénesthésie comme de la somme des sensations internes, considérées comme des réalités primitivement indépendantes et autonomes, alors qu'elles n'acquièrent précisément cette indépendance et cette autonomie qu'en se dégageant de l'ensemble cénesthésique. Ainsi il apparaît qu'il y aurait bien des inconvénients à définir la cénesthésie en énumérant une série de sensations internes, puisque, d'une part, la cénesthésie semble bien psychologiquement antérieure aux éléments dont on voudrait la composer et que, d'autre part, ces éléments n'acquièrent de réalité et d'individualité conscientes qu'en se dépouillant en partie de leur caractère cénesthésique et ne pourraient donc, en s'additionnant sous cette forme, constituer la réalité dont ils sont issus.

réfractaires à la conceptualisation que la douleur et le plaisir purs, considérés, s'il est possible, indépendamment de toutes les circonstances dans lesquels ils sont apparus, et il n'y pas là de quoi nous étonner, puisque douleur et plaisir purs ne sont précisément que la manière dont se traduiraient à la conscience immédiate tels ou tels ensembles cénesthésiques.

L'introspection n'est pas seule au reste à nous avertir du caractère subconscient de la cénesthésie. Si en effet elle était autrement consciente, il serait inintelligible que l'existence même en eût été si longtemps méconnue par les psychologues, si attentifs, au contraire, aux détails du mécanisme sensoriel, et que, une fois même cette existence entrevue, il en eût été d'abord fait si brièvement et si pauvrement état. L'Intelligence de Taine, ce bréviaire de l'associationnisme français, est particulièrement significative à cet égard ; ce n'est pas seulement le mot, mais la chose qu'on y trouve à peu près à désirera D'autre part, c'est l'anatomo-physiologie, qui, en nous révélant la richesse et le rôle de l'innervation des organes internes, nous a conduits h admettre, par analogie, que leur fonctionnement devait avoir ses retentissements psychologiques ; c'est la clinique, qui, en mettant à jour la dissociation des diverses sensibilités, nous a démontré, par exemple, que le sens des positions, le sens stéréognosique supposaient la perception fugitive et latente d'une masse de sensations kinesthésiques, osseuses, ligamenteuses et articulaires, immédiatement effacées derrière leur interprétation objective et leur projection dans l'espace : la découverte de la cénesthésie s'est donc opérée de façon indirecte, par voie de raisonnements plutôt que de constatations, et on ne saurait souhaiter de son caractère subconscient plus éclatante confirmation.

Nous ne songeons nullement, ce qui précède en est déjà la preuve, à dénier l'importance psychologique de la cénes-

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