Idem, p
ft. Idem, p. 545.
physiologiques qui expliquent ces états par l'hypothétique disparition de certaines sensations élémentaires ou l hypothétique inhibition des centres cénesthésiques, M. Janet se trouve naturellement obligé d'invoquer l'existence dun déficit psychique, tout en le comprenant sans doute autrement, et en le portant au bilan, non des éléments euxmêmes, mais de leur synthèse mentale.
Mais la fonction du réel, dans l'exercice de laquelle, selon M. Janet, l'activité consciente atteint son apogée, ne nous paraît pas, de sa nature, purement et uniquement psychologique et individuelle. Le réel, qu'appréhende notre expérience et où se fonde et se meut notre action, est objectif, et il est objectif non seulement au sens d'extérieur à nous, car alors nos états psychiques se trouveraient n'en pas faire partie, mais aussi et surtout au sens de valable pour tous et, par conséquent, d'impersonnel. Ainsi, de même que nous ne croyons un objet réel que pour autant que la perception que nous en avons s'est locaHsée dans l'espace homogène, de manière à y être nécessairement accessible aux autres hommes, de même nos états mentaux ne nous apparaissent comme réels que pour autant qu'ils se sont dégagés de leurs adhérences individuelles, pour s'ordonner dans un espace psychologique homogène, où il devient indifférent que sensations, représentations, sentiments ou idées soient situés ici plutôt que là, dans une conscience ou dans une autre. Autrement, en effet, toute action réfléchie serait impossible parmi les hommes, car nous serions à chaque fois en présence d'une situation nouvelle et imprévisible, et la spéculation psychologique, telle qu'elle a toujours été couramment pratiquée, n'aurait pu songer à étudierles états mentaux indépendamment, pour ainsi dire, des consciences particulières dans lesquelles ils se réalisent et n'aurait pas eu où se fonder.
Les réalités, tant intérieures qu'extérieures, se détachent donc des consciences individuelles sous formes de cou- Cu. Blondel. 20
pons objectifs, payables à la banque des concepts et de l'action. Mais il est bien difficile d'admettre, comme nous avons vu, que le pointillé selon lequel ces coupons se détachent soit l'œuvre spontanée des initiatives individuelles, car le tracé en varie non pas avec les individus, mais avec les civilisations et les sociétés. Naturellement il s agit moins ici de nos perceptions brutes, dont c'est un problème de savoir si elles ont jamais constitué à elles seules un état de conscience, que des systèmes d'affirmations physiques ou métaphysiques et d'impératifs pratiques, dans lesquels elles sont à ce point insérées qu'elles n'existent pas pour nous sans eux. Des faits comme la raréfaction des miracles et le mouvement spirite contemporain sont très significatifs à cet égard. Les miracles se sont de plus en plus espacés à mesure que la notion même de miracle perdait davantage de terrain et les spirites ambitionnent de faire passer la lévitation ou la télépathie de l'antichambre dans les salons de l'expérience, tant ils se rendent compte qu'il faut que des faits soient d'abord pratiquement acceptés pour être généralement perçus. La fonction du réel nous apparaît ainsi sous un autre jour : elle suppose l'intervention de l'intelligence et de l'activité réfléchie, autrement dit du langage et des concepts moteurs, et relève, par conséquent, d'un facteur nouveau qui est le facteur collectif. L'homme n'est pas double seulement, il est triple; il n'est pas seulement réalité physiologique et réalité psychique, il est encore réalité sociale. Et il est bien évident que, de môme qu'on ne saurait supposer d'existence psychologique sans existence physiologique, on ne saurait imaginer d'existence sociale sans réalité psychique sous-jacente. Mais il n'en résulte ni que le physiologique explique et produise le psychologique ni que le psychologique produise et explique le sociologique. Donnez-vous tous les agencements physiologiques possibles, vous ne vous donnez pas du même coup une pensée ; donnez- vous toutes les consciences individuelles possibles, avec toutce que, d'elles-
mêmes, elles peuvent isolément atteindre, vous n'obtiendrez ni une société, ni des états collectifs. Pour étroitement unies qu'elles soient, dans l'individu humain, ces trois réalités n'en sont donc pas moins d'ordre dilîérent et incomparables entre elles. Des deux formes de la vie mentale, la conscience psychologique ou individuelle pure et la conscience socialisée, rien par conséquent ne permet de dire que l'une est inférieure ou supérieure à l'autre ou que l'avortement de la seconde suppose que la première a perdu quelque chose de sa complexité et de son activité propres.
De ce que le vin est incapable de servir aux mêmes fins que l'alcool, nul ne songe à conclure qu'il lui est pour cela intérieur, car, si l'alcool a ses propriétés, le vin aussi a les siennes, qui ne sont pas moins réelles; ou qu'il offre une moindre complexité, car c'est précisément à sa complexité moléculaire qu'il doit de ne pas avoir les vertus de l'alcool, qui entre cependant dans sa composition. La conscience normale est l'alambic oii l'alcool collectif s'extrait du vin individuel. Si la distillation est parfaite, les résidus sont éliminés et recueillis dans l'infra-conscience; si l'appareil fonctionne mal, le produit se charge d'impuretés, qui en modifient le bouquet et, de son propre point de vue, en diminuent la valeur. Dans ces conditions, quand la fonction du réel de M. Janet se trouve inhibée, c'est que, des réalités psychologiques individuelles, ne parviennent plus à se dégager les réalités collectives; mais les réalités psychologiques n'ont pour cela rien perdu de leur complexité, puisque c'est signe, au contraire, qu'elles sont devenues incapables d'une distillation normale et complète.
Une telle manière de voir vient heureusement couper court à certaines subtilités auxquelles aboutissent les théories psychasthéiiiques. M. Oesterreich\ par exemple, quia
4. L. c. III» p. La Dépersonnalisation, i" Vélat émolionnel. Oesterreich rattache l'étrangelé du monde extérieur et la dépersonnalisation à l'inhibition des Gefiihle, phénomènes psychologiques sui generis, distincts radicalement des impressions SRnsorielles et cénesthésiques, pu-
manifestement subi l'influence des théories de M. Janet, considère que l'élrangeté du monde extérieur et la dépersonnalisation sont dues à une inhibition de la vie affective (Hemmung der Gefûhle), et, par conséquent, à une diminution de la complexité psychique. Les faits l'obhgent cependant à reconnaître que les malades continuent à se plaindre de semblables troubles, même en état d'excitation (Erregung) ou d'hyperexcitation (Uebererregung) affectives. Les nécessités de sa thèse le forcent à supposer que, même en ce cas, il y a réellement incomplétude, que cette excitation n'est que partielle et ne porte que sur certains composants affectifs, les autres demeurant inhibés, et il se fonde sur des citations de M. Janet lui-même pour soutenir cette coexistence d'hyperthymie et d'hypothymie. Avec nous, plus besoin de jongler ainsi avec les états affectifs et de conjecturer, derrière l'excitation qu'on constate, d'hypothétiques inhibitions. Môme en hyper Liiymie, vu les préventions dont elle se trouve nourrie en faveur de la conscience socialisée, la conscience devenue morbide, si c'est à ce point de vue qu'elle s'arrête pour s'objectiver, est naturellement amenée à mettre en doute l'intensité et même l'existence d'états mentaux qui ne rentrent pas dans les cadres conceptuels et qui se montrent, par conséquent, différents de tous ceux dont son expérience antérieure est faite.
Mais la conscience morbide n'en est pas réduite à ce seul point de vue. Elle peut juger de ses troubles autrement que par simple comparaison avec ses souvenirs de conscience
rement subjectifs, qui accompagnent toute sensation et toute représentation, et par conséquent, à Tatliyraie. M. Ribot lui objecte avec raison qu'il ne serait pas mauvais de savoir à quoi tient cette inhibition affective [Problèmes de Psychologie Affective, p. 28). Gomme MM. Dugas et Moutier [la Dépersonnalisation, 1911), qui mettent au premier plan l'apathie, comme M. Bernard-Leroy (Sur l'illusion dite « Dépersonnalisation », Rev. philo., 1898,11, 157 ; /F» Congrès Internat, de Psycholog., 1900, p. 482) qui invoque un sentiment d'étrangetô, Oesterreicb, avec son athymie, a évidemment le tort de ne guère aller, dans la recherche des causes, au delà des déclarations des malades.
socialisée. 11 lui arrive de s'attacher à en définir la nature propre ou celle de leur cause, comme quand, par exemple, elle fait appel aux notions de possession et de persécution ^ Nul ne met alors en doute le caractère délirant des affirmations morbides. Or ce qu'elles présentent de cohérence logique, ce qu'elles conservent de partiellement intelligible à nos yeux, leur vient des cadres collectifs qui, sous l'effort de l'expansion discursive, arrivent encore à y trouver superficiellement emploi. Mais ces cadres collectifs, quand ils sont empruntés à notre système actuel de concepts, sont détournés à ce point de leur utilisation normale qu'il ne peut échapper à personne qu'ils ne répondent plus pour le malade aux mêmes réalités que pour nous . Gabrielle, par exemple, est convaincue d'être enceinte, alors que font défaut chez elle tous les signes objectifs d'une grossesse physiologique. Souvent même, comme nous en avons rencontré des preuves-, ils nous introduisent dans le domaine de la magie, des actions suggestives et à distance et des participations mystiques, c'est-à-dire d'états collectifs relevant de civilisations disparues et passés à l'état de fossiles dans les consciences contemporaines; et leur palingénésie, leur retour au premier plan, leur permanente mise en œuvre nous sont autant de marques du désaccord fondamental qui éloigne la conscience morbide de notre logique et de notre expérience.
Ainsi il n'est pas de délire proprement dit qui n'ait pour tuteur un certain nombre de données collectives; parce qu'il n'est pas de délire sans expression discursive et pas d'expression discursive sans concepts. Mais l'expérience où nous introduit le délire n'a de collective que l'apparence et le décor verbal; et l'irréductible individualité du trouble morbide se traduit dans la déconcertante étrangeté de l'emploi ou du choix qui sont faits des cadres collectifs.