‹ La conscience morbideChapitre 52 sur 63 · Cf. H. p. 187 et · texte numérisé non relu

Cf. H. p. 187 et

sagère au sein de la masse morbide. Le malade n'a pas oublié que moi, corps et choses sont trois divisions essentielles de Texpérience et il ne peut, non plus, brutalement, se soustraire à la consécration que cette division a reçue du langage : quand il parle du changement qu'ont subis ses états, il le locaHse donc, suivant l'occurrence, à son moi, à son corps ou aux choses. Mais le même trouble est en réalité présent à la fois dans les trois domaines ; les trois expressions qui nous en sont données ne doivent pas nous faire illusion, elles ne nous mettent pas en face de trois états distincts, isolés et indépendants, elles sont, au contraire, pratiquement synonymes. La preuve en est que très souvent elles se continuent et se prolongent les unes les autres, que le malade ne se lasse pas d'en parcourir la série et qu'il les utihse successivement, au mieux des circonstances et selon les besoins, toutes marques de la diffusion réelle du trouble derrière son apparente détermination conceptuelle et discursive ^

Il arrive aussi, il est vrai, que de contingentes influences ou une préoccupation plus aiguë de notre logique cantonnent le trouble plus particulièrement en l'un de ces trois domaines. Dorothée et Fernande sont, par exemple, avant tout des dépersonnalisées, l'étrangeté du monde extérieur demeurant chez elles embryonnaire. Mais le souci de notre logique, lesté de la sourde continuité de l'état morbide, les conduit à un autre désastre : elles ne voient plus leur corps comme autrefois et il ne fournit plus les mêmes images visuelles à des yeux pour lesquels aucun autre objet n*a changé. Alors donc même que la conscience morbide semble le plus se plier à la discontinuité de notre expérience, le paradoxe dans lequel elle vit fausse l'emploi qu'elle essaye de notre logique et démontre ainsi le malaise qu'elle éprouve devant les conditions normales de la pensée.

Plus manifestes encore sont les effets de la continuité que

i. Cf. Il, p. 198.

le trouble morbide réalise entre les états de conscience que nous jugeons les plus distincts. Dans de telles conditions les états deviennent en effet irréductibles à l'expérience antérieure et rebelles à l'expression discursive. Le malade ne sait plus si ce qu'il éprouve est une peur ou une envie S il utilise indifféremment, pour rendre compte de sa situation, des concepts aussi contradictoires que ceux de mort et d'immortalité-, il sent pour des états nouveaux le besoin de catégories nouvelles, telles que nous en avons eu des exemples avec l'horrible de Fernande ou la pensée antagoniste de Berthe. Comme les états de conscience sont tous rentrés en communion intime dans l'unité du trouble morbide, ils se peuvent tous, au gré des circonstances, combiner entre eux. Il leur suffit, quels qu'ils soient, d'être appréhendés ensemble, pour qu'il se sente entre eux quelque chose de commun, et ainsi, comme ils échappent à tout contrôle efficace d'une expérience collective, se constituent ces systèmes d'influences mystiques, ces affrontements de causes et d'effets inintelligibles pour nous*. Enlin la continuité peut opérer sous le couvert du langage. Le malade nous parle et nous croyons l'entendre, quand tout à coup nous nous rendons compte que, derrière les mots qu'il emploie, ont pris en masse des ensembles que nous avons l'habitude de différencier et s'est réalisée, comme nous avons dit, une véritable symbiose de concepts déconcertante pour nous*.

11 n'est pas indifférent que les mots cerveau, tête, cœur, goût, gêne, etc., grâce auxquels il nous a été permis de deviner de telles complexités conceptuelles, appartionnent à un vocabulaire que nous utilisons alternativement pour désigner, au concret, des organes et des états physiologiques et, par métaphore, des faits moraux. S'il est vrai, en effet, que l'existence de l'homme soit triple et qu'il ait une

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