Cf. Il, p. 231 et suivantes
vie physiologique, une vie psychologique et une vie collective, et s'il est vrai qu'entre son existence physiologique et son existence collective son existence psychologique constitue une sorte de pont, qu'il coupe après l'avoir franchi, la vieille distinction et le vieux problème de l'union de l'âme et du corps sont nés à la conscience des conditions où l'élève sa réalisation conceptuelle et collective, et de l'oubli où elle tombe du psychologique pur, tout chargé de cénesthésie, où vit et frémit cette union. Quand donc la conscience morbide, échouant à se socialiser, s'immobilise ou se débat dans le psychologique pur, si elle est impuissante à s'épanouir valablement dans l'expérience collective, elle retrouve, en revanche, le sentiment direct et profond de ses attaches organiques, et c'est peut-être, et même sans doute, ce sentiment d'une si nouvelle acuité qui s'objective dans les ébauches conceptuelles que nous venons de rappeler, où le psychologique, démuni de son armature collective, semble s'affaisser sur le physiologique dont il est issu.
Si les efforts que fait la conscience morbide pour se conceptualiser et s'objectiver aboutissent à de tels paradoxes, c'est qu'en chacun de ses états la masse cénesthésique est irréductiblement présente, que chacun d'eux, par conséquent, est fondamentalement individuel et qu'individualité pure et conceptualisation sont nécessairement contradictoires. D'une organisation conceptuelle la conscience morbide ne peut nous offrir qu'une parodie. Alors même qu'elle semble nous emprunter nos concepts, elle ne saurait, de sa nature, en épouser la rigidité collective. L'inconsistance de tout système individuel de concepts, de toute constitution individuelle d'une expérience, à supposer que ces expressions aient un sens, est irrémédiable. L'incohérence et la contradiction ne peuvent pas ne pas régner en maîtresses au sein de la conscience morbide, incohérence et contradiction qui ne l'opposent pas seulement à la conscience socialisée, mais encore qui opposent les unes aux autres ses propres tentatives conceptuelles et discursives. Ainsi notre hypothèse
consacre l'alogisme fondamental qui nous a paru un des traits essentiels de la conscience morbide ^ Pour voir clair en elle-même et s'exprimer discursivement, il faudrait qu'il fut possible à la conscience morbide d'emprunter des formes collectives, dont le fantôme l'obsède, mais auxquelles toute sa nature répugne.
On ne saurait dès lors s'étonner que le bouleversement de la conscience morbide pénètre, jusqu'en leur détail, le régime de nos perceptions et celui de nos souvenirs. Questil, en elFet, de plus impersonnel que le temps et l'espace homogènes, lieux de tous les objets de notre expérience ou de toute notre vie mentale ? Temps et espace homogènes sont le milieu objectif où vit, pense et agit la conscience claire, les conditions indispensables de l'exercice de l'intelligence. On ne saurait concevoir comment l'activité psychique individuelle pourrait par ses propres moyens aboutir à constituer ces notions. Autant vaudrait admettre que les organismes peuvent se créer à eux-mêmes leur propre milieu. Du reste la preuve en est faite : nulle démonstration, partant des éléments discrets de la conscience, n a jamais été donnée de la genèse de l'espace et du temps, qui n'en suppose préalablement l'existence, toute cette fragmentation de la vie consciente étant en réalité inintelligible sans eux. Or, s'il est vrai qu'il soit légitime d'établir une certaine synonymie entre l'intelligence et la société, les nécessités intellectuelles que sont pour la conscience claire le temps et l'espace deviennent, d'un autre point de vue, des nécessités collectives.
Etant données les exigences de la vie sociale, il était inévitable que tous les états des consciences particulières, toutes les réalités auxquelles elles se heurtent vinssent s'inscrire, dans un même plan, par rapport à une abscisse et une ordonnée qui leur fussent communes à toutes,