Cf. II, p. 210 et
et de là résultent les insurmontables difficultés du problème du temps et de l'espace, quand on le pose en termes purement psychologiques, puisque, comme nous ne saurions assez le répéter, ce qui est commun à tous ne peut être l'œuvre isolée de chacun et suppose toujours, pour une part difficilement déterminable, l'action sur l'individu de la collectivité dont il fait partie. Le temps et l'espace ne sont homogènes que parce qu'ils sont impersonnels, et ils ne peuvent être impersonnels que s'ils répondent à des nécessités intellectuelles et collectives, auxquelles l'activité psychique individuelle se plie au point de les confondre avec sa nature propre et ses propres nécessités. Ils jouent donc le même rôle de stabilisation et de fixation collectives que nous avons reconnu aux concepts, au premier rang desquels ils figurent d'ailleurs depuis longtemps, puisqu'Aristote les comptait déjà au nombre des catégories.
S'il est vrai, comme le veut notre hypothèse, qu'une permanente adhérence au psychologique pur soit le caractère fondamental des états de conscience morbides, incapables qu'ils sont de s'impersonnaliser, à l'instar des nôtres, il leur devient impossible de se situer spontanément dans le temps homogène et de se distribuer, suivant le mode normal, de part et d'autre de la ligne de démarcation qui sépare le subjectif, l'inétendu, l'inactuel, l'imaginaire et le possible de l'objectif, de l'étendu et du réel. Doù, chez les malades, une maladresse, une incertitude, une étrangeté dans l'appréhension et le maniement des états d'âme et des choses, qui peuvent aller jusqu'à prendre l'apparence de la confusion mentale S confusion toute de surface, qui ne tient ni à une diminution de l'activité psychique ni à un effacement des notions de temps et d'espace homogènes, mais à l'inadaptation de celle-là à celles-ci. Cette inadaptation d'ailleurs n'arrête pas là ses effets.
C'est ainsi que, tandis que les moments par où passe la
i. Cf. II, p. 178.
conscience socialisée, ceux par où elle se souvient d'avoir passé, ceux par lesquels elle s'attend à passer encore se distinguent et se distribuent nettement, le long d'une ligne fictive, en regard des divisions conventionnelles et collectives du calendrier, les états morbides, maintenus en continuité par 1 opaque atmosphère de psychologique pur dans laquelle ils baignent, en la pressant de leur masse compacte, lourde de tout le passé et grosse de tout l'avenir, restituent à la conscience le sentiment incomparable de la durée vécue, qui ne s'étale plus en une succession symbolique de points facticement immobiles, mais se concentre tout entière dans son mouvement même et dans son progrès. Ce qu'il y a de plus réel dans la notion de temps lui vient d'un tel sentiment subjectif et concret de la durée, veillant pour ainsi dire au seuil de la conscience. Mais si d'aventure il se trouve la franchir, la notion même de temps, au grand dommage de notre activité pratique et sociale et de notre équilibre intellectuel, devient d'une application difficile : son impersonnelle homogénéité rencontre, en effet, alors dans l'irréductible individualité du sentiment de la durée une résistance, dont la conscience, pliée de longue date aux formes collectives, s'étonne comme d'un scandale. Ici comme ailleurs, ce n'est pas dans le sentiment original et inexprimable de l'activité psychologique pure, mais dans la notion universellement utilisable, que les nécessités pratiques et les exigences intellectuelles et collectives lui ont substituée, que la conscience claire se sent à l'aise, se croit chez elle et se trouve à sa place. En elle donc le sentiment de la durée s'efface et s'oblitère devant la notion du temps homogène et, quand, à la conscience morbide, ce sentiment recouvre sa pleine vitalité, c'est cette notion, devenue cependant inopérante, dont le souvenir obsède le malade comme celui de la manière, à la fois, dont la durée est et dont elle doit ou devrait lui apparaître.
Ainsi s'explique que certains malades se plaignent d'avoir perdu la notion du temps. Gomme la manière dont
se déroule leur vie consciente ne répond plus à la manière dont ils ont appris à se représenter la succession de leurs états psychiques, comme leur durée individuelle échappe au temps impersonnel et collectif, comme elle n'est plus capable de se fragmenter en moments distincts, indépendants et ordonnés en séries, et qu'elle est, au contraire, prise tout entière en une sorte de coulée affective, oiice qui était jadis tenu pour passé ou pour avenir forme avec le présent un indicible bloc, comme enfin ces distinctions d'ordre spéculatif entre la durée pure et le temps homogène ne sont pas de notion courante et que, même le fussent-elles, la vie n'étant pas affaire de spéculation, la conscience morbide ne songerait pas à y avoir recours pour juger de ses états, il est bien naturel que, de son impuissance à en faire un usage convenable, le malade conclue qu'il a perdu la notion du temps^
Quand il s'essaye, en effet, à distribuer le contenu de sa conscience en souvenirs, en représentations actuelles et en prévisions, quelque chose en ses états résiste, qui les empêche de prendre normalement leurs intervalles le long de la trajectoire qui constitue le temps collectif. Mais force lui est bien, pour exprimer son trouble, de faire appel à cette expérience collective qui fut antérieurement la sienne, à ces concepts auxquels autrefois se subsumaient spontanément ses états. C'est pourquoi il parle de la perte qu'il a faite de la notion du temps ou, encore, de l'éternité qui lui semble séparer son présent de son passé et de son avenir immédiats.
Ces deux modes d'expression apparaissent ainsi comme synonymes : l'éternité est le positif de ce dont la perte de la notion du temps est le négatif. Tout ce que nous sentons et savons, en effet, de l'éternité, c'est qu'elle échappe aux conditions du temps dont nous avons l'expérience. Par conséquent, quand le malade parle des éternités qui sem-