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LA CONSCIENCE MORBIDE 32t

blent s'être écoulées entre les moments successifs de sa vie consciente, il ne dit au fond rien de plus que quand il se plaint d'avoir perdu la notion du temps. Mais comme il fait appel à un concept nouveau pour y insérer ses états au lieu de nier simplement que les concepts familiers leur soient applicables, il paraît avoir fait un pas de plus dans la voie des conceptions délirantes. Tant c'est moins par rapport à l'état morbide lui-môme que par rapport à notre propre expérience et à ses modes propres d'expression que nous jugeons de l'intensité d'un délire.

Peut-être ne nous avancerons-nous pas trop en admettant que nous touchons ici à une explication plausible des idées d'éternité mélancolique, si souvent contemporaines des idées de négation, dont Dorothée, convaincue à la fois d'être morte et d'être immortelle, nous a fourni un sufïîsant exemple. Pour contradictoires qu'elles soient entre elles, ces idées offrent, du moins, ce caractère commun d'opposer à l'expérience collective et à ses concepts, comme à leur contraire, les conditions d'existence dont elles tentent l'interprétation, et ce caractère commun semble bien être leur caractère essentiel.

La conscience morbide a beau être réfractaire au temps homogène, l'obsession qu'elle en subit est si forte, le langage qu'elle est forcée d'employer en suppose à ce point l'existence que, quand elle en vient à s'objectiver et à s'exprimer, elle n'entend ni ne peut en faire pratiquement abstraction. Mais, de même que, pour sérier et classer ses états, c'est à une parodie d'organisation conceptuelle que nous l'avons vue recourir, c'est dans un fantôme de temps qu'elle distribue ses souvenirs et ses prévisions.

Une vie consciente tout individuelle est, en effet, tout entière ramassée en elle-même ; le passé et l'avenir n'y existent qu'en fonction du présent, dont ils ne peuvent se déprendre, puisqu'ils lui sont reliés par les vivantes attaches du psychologique pur. Il ne saurait appartenir, dans ces conditions, ni au passé ni à l'avenir d'en ressortir tels que l'un a été ou Cil. Blonuel. 21

que l'autre sera objectivement, car la note affective présente les recouvre et les voile tout entiers. C'est ainsi que, lorsque les craintes morbides se penchent sur l'avenir, le déroulement inoffensif des jours, des mois et même des années ne dissuade point la conscience de son attente désespérée, car c'est son désespoir présent que les nécessités à la fois et les hasards de l'expression discursive ont posé sur son avenir et, tant que ce désespoir dure et persiste dans la même orientation, l'avenir s'obscurcit des présentes épouvantes ^ De même pour les souvenirs : le présent s'y transporte dans le passé et s'y mêle à ce que furent en fait les événements antérieurs, au point qu'ils finissent par tenir de lui ce que leur réalité semble avoir de plus effectif. Et comme passé et avenir sont tout chargés de présent et qu'ils ne sont plus que des moyens d*expression pour les états actuels, il est bien naturel qu'ils deviennent interchangeables et que, comme chez Dorothée, un seul et même état morbide s'objective tantôt en regrets du passé, tantôt en inquiétudes de l'avenir, sans rien perdre de sa nature propre et de ses caractères essentiels.

Ce qu'une conscience normale exige d'un souvenir, c'est qu'il reproduise exactement le passé et, comme le passé n'a pu être que d'une seule manière, tout souvenir qui en propose plusieurs versions différentes devient par cela même suspect. Mais si la conscience morbide est tout entière dans le présent, où se synthétise son histoire, si l'emploi qu'elle fait du temps n'est qu'une concession que lui imposent les nécessités du déploiement discursif, ce qu'elle exigera des souvenirs, c'est qu'ils soient à l'unisson du présent qu'elle traverse, et, s'ils lui apportent plusieurs versions d'un même fait^ elle ne s'arrêtera pas à cette difficulté et, si différentes qu'elles soient, ne songera pas à choisir entre elles, pourvu

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