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Cf. II, p

qu'elles s'accordent toutes également à objectiver et à fonder un même et unique présent dans leur multiple passé. Ainsi l'intraduisible étrangetéque nous avons souvent signalée dans les souvenirs de nos malades tient aux conditions mêmes dans lesquelles la conscience morbide est réduite à faire emploi de la notion de temps et c'est de sa nature même, de l'incomparable individualité de ses états, qu'il résulte que ses souvenirs et ses prévisions sont, comme nous avons dit, de véritables métastases du présent dans le passé et dans l'avenir, opérées sous la contrainte des nécessités discursives ^

Il en est, de l'espace comme du temps, quand la conscience morbide est aux prises avec la nécessité, non plus de mettre en série les données de son expérience intime et les faits de son histoire, mais de déterminer le milieu extérieur au sein duquel elle se meut.

Toute affirmation d'une réalité objective, toute localisation dans l'espace homogène supposent concurremment l'inipersonnalisation des sensations et des perceptions, qui sont psychologiquement leur point de départ, puisqu'elles reviennent à affirmer que quiconque serait à notre place, dans les conditions où nous sommes, sentirait et percevrait exactement ce que nous sentons et ce que nous percevons. Du contenu de notre conscience, à chaque moment, par l'effet d'un mécanisme complexe qui tient de la collectivité et de son organisation conceptuelle une grande part de sa fixité et de sa permanence, se détache spontanément un groupe d'images privilégiées qui, ramenées de la diversité fuyante des impressions individuelles à la rigidité de types constants et invariables, constituent notre monde extérieur. « De tout objet familier nous avons une infinité d'images inégalement étendues, parmi lesquelles nous en avons choisi une que nous appelons « réelle » ; et

i. Cf. Il, p. 220.

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nous réduisons toutes les autres à n'être que des signes de celle-là... Tout objet vu « en perspective » est immédiatement pensé en « position normale »... Il y a de l'analogie entre l'habitude de penser avec des mots et l'habitude de voir avec des formes normales et réelles, sélectionnées dans la jungle de nos expériences visuelles : de part et d'autre, nous ne faisons que remplacer des données multiples et vagues par une nomenclature fixe, où elles se retrouvent réduites et clarifiées^. »

Pour notre part nous irions volontiers plus loin que James et, entre cette habitude de penser avec des mots et cette habitude de voir avec des formes normales et réelles, nous inclinerions à trouver non pas une simple analogie, mais un rapport de cause à conséquence. La fixité et la permanence de notre expérience extérieure, si riches de résultats pour notre pratique, tiennent à la fixité et à la permanence même des concepts, sous lesquels les objets sont naturellement et spontanément subsumés, et c'est la rigidité du concept qui réduit les multiples et fuyantes représentations individuelles aux types normaux dont l'expérience collective a reconnu et apprécié la valeur et l'utilité.

S'il est vrai que la permanente présence, à chacun de ses moments, du psychologique pur soit le caractère essentiel delà conscience morbide, il est trop évident qu'il en résulte en son sein une véritable péréquation de tous les états psychiques que la conscience normale distingue et hiérarchise, et que la constitution du groupe d'images privilégiées dont nous venons de parler lui devient spontanément impossible : prises qu'elles sont dans la même masse psychologique pure, elles ne peuvent en effet se détacher nettement du reste de la conscience et s'y opposer, comme à leur contraire. La présence permanente du psychologique pur, en enveloppant tous les états mentaux de la même chaude et intime atmosphère, en les rappelant, pour ainsi dire, à

1. James, Précis de Psychologie, trad. Baudin-Berthier, p. 450-458.

chaque fois qu'ils veulent s'en dégager, à l'indistincte continuité de la vie consciente individuelle, réalise une véritable identité entre tous les plans du subjectif et de l'objectif. C'est ainsi que nous avons vu, chez Berthe, les diverses modalités de la pensée intime, la parole intérieure, la parole proprement dite, l'audition, la lecture, l'écriture, la vision même des objets concrets devenir en quelque manière équivalentes, se substituer l'une à l'autre dans l'expression des réalités morales et physiques et nous donner ainsi le spectacle d'une incompréhensible fusion.

Mais c'est en même temps une nécessité pour toute conscience, même morbide, que de distinguer entre ses états pour se comprendre et d'utiliser le langage et ses cadres pour s'objectiver et pour s'exprimer. Ici donc, comme ailleurs, la conscience morbide se trouve prise entre les caractères singuliers de ses états et les exigences de leur déploiement discursif, et l'objectivité à laquelle elle aboutit est une objectivité de façade, à peine valable et intelligible pour elle-même, sujette aux mille variations et aux mille contradictions des impressions fugitives. C'est qu'en effet, du moment que sur l'arrière-plan de ses mouvantes représentations sensibles, de ses sentiments et de ses états subjectifs ne se détache pas, avec une brusque et vigoureuse clarté, un système permanent de signes collectifs qui la situe pratiquement à sa véritable place au sein de l'expérience commune, des deux réalités que nous avons pris l'habitude de distinguer spontanément, elle ne saisit en fait qu'une seule, la réalité subjective, dont la permanente présence du psychologique pur lui interdit de se dégager pleinement.

Les objets ne se déposent pas pour elle en des points déterminés de l'espace homogène, libres de toute adhérence avec les ensembles subjectifs dont leur perception est contemporaine. Ce qu'ils tiennent encore de rigidité et d'objectivité essentielle des schèmes collectifs auxquels elle tend automatiquement à les rapporter, ne fait

qu'un pour la conscience morbide avec l'intensité subjective avec laquelle ils sont perçus. Elle finit donc par ne plus juger de la valeur objective de ses états par la possibilité de leur réduction partielle à des types, auxquels leur valeur pratique collectivement éprouvée a fait attribuer la réalité en privilège, mais par leur retentissement affectif et par leur ampleur individuelle. D'un mot l'intensité subjective devient signe pour elle d'objectivité. Et c'est ainsi que nous avons vu des malades, sans en méconnaître aucunement la nature, accorder pratiquement la même importance à leurs rêsres et à leurs hallucinations hypnagogiques qu'à leurs perceptions de l'état de veille ^

Nous tenons ici un des motifs pour lesquels le langage de nos malades offre si souvent une apparence hallucinatoire. C'est que, du fait de la continuité qui s'est étabhe entre leurs états psychiques, le subjectif est affirmé par eux comme objectif, sans que le subjectif cesse cependant d'être perçu comme tel. Il en est une autre raison. Le langage n'est pas un instrument de spéculation psychologique, il répond à des nécessités pratiques. C'est pourquoi, préoccupé comme il l'est du milieu où nous avons à assurer notre existence, il s'est avant tout appliqué à nommer les réalités matérielles et objectives. Aussi, quand l'humanité fait retour sur elle-même , est-ce à des métaphores empruntées au monde matériel qu'elle a recours pour traduire le contenu des consciences. Si des individus normaux se servent couramment de ces métaphores pour exprimer leurs états d'âme, nul ne songe à y prendre garde, tant elles sont usées et banales et ont perdu, en l'occurrence, tout rapport direct avec leur sens concret. Les verbes voir et entendre, par exemple, sont fréquemment employés au sens figuré sans qu'ils viennent à l'esprit de personne que celui qui en fait un tel usage est le jouet d'une hallucination. Mais que l'emploi de telles métaphores sorte

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