mme
Pendant l'action, n'est-il pas vrai que jen me sens sJibr de la continuer ou de la suspendre, que je suis maitre d'interrompre mon travail ou de le poursuivre ? Quand, : entraîné par un mauvais penchant, je commence déjà à | exécuter le mal, n'est-il pas vrai que, saisi tout à coup « çar la crainte, par la honte, le trouble ou le remords, je puis m’arrêter à moitié chemin et ne pas me précipiter | dans le désordre. Grâce à Dieu, cela arrive tous les. jours. Ou bien j'ai pris une résolution généreuse, et je retourne à la bonne voie; mais voilà que la tentation. revient, la mauvaise influence me reprend, et je me re- . jette de nouveau dans la route du mal. Hélas ! cela arrive . encore tous les jours, *
Voyons ce qui se passe après laction. Je reprénili : mon étudiant de tout à l'heure, que j'ai laissé entre son devoir et une partie de plaisir. Il a cédé à la tentation, ce pauvre jeune homme, et il s’est bien diverti; mais. maintenant la journée est passée et le plaisir a fui. Res- M tent les embarras : d’abord cela lui a coûté fort cher, et # ses parents ne peuvent pas suffire à ces extra. Puis il . faut revenir le soir au logis. Ah le soir est bien triste; . c’est comme quand on rentre chez soi après un bal ou un spectacle. Quand on sort de ces salles éblouissantes : de lumière et pleines de chaleur et d'animation, rien au « monde ne semble plus froid et plus triste que le logis. 4 Donc après cette journée de plaisir pris d’une manière . indue, contre sa conscience, contre son devoir, contre * la raison, il faut enfin revenir chez soi et se retrouver face à face avec ce monstrum horrendum, immane, ingens, qu'on appelle un examen. à
Le remords arrive, ou tout au moins le trouble etle # regret. Le plaisir est évanoui, il ne lui reste plus que 4 l'ennui, et alors il se fâche contre lui et contre les .
autres. mn S "en. veut, s'il n’est point dépravé, d avoir cédé à la tentation et perdu follement son temps et son argent, Pourquoi s’en veut-il ? s'il avait agi fatalement, qu'aurait-il à se reprocher ? Est-ce que les animaux qui nous entourent se repentent d’avoir suivi leurs appétits, se font-ils un reproche quand ils se sont repus? Pas le moins du monde. Il y a donc là une preuve frappante, incontestable, irréfragable de la liberté humaine. Car si nous n’étions pas libres, nous n’aurions rien à nous reprocher. Donc avant l’action, pendant l’action, après l’ac- - tion, tout ce que je fais ou ressens démontre ma liberté. … Voilà pour l'observation interne. Quant à l’observa- * tion du dehors, nous n'avons qu’à considérer les socié- * tés. Chez tous Les peuples, on trouve la croyance géné- - rale à la vertu et au vice ; on y voit que partout les vertus sont estimées, honorées et regardées comme louables ; les vices, au contraire, sont blâmés, méprisés et regardés comme punissables. En serait-il ainsi si l’homme - n'était pas libre de suivre la vertu ou le vice? Et quand même on différerait sur l’appréciation de telle ou telle vertu, est-ce que tous les hommes n’ont pas toujours - aimé et vanté la reconnaissance; est-ce qu’au contraire ils n’ont pas toujours haï et flétri l’ingratitude ? Tenir à sa parole et l’accomplir fidèlement, ne sera-ce point . partout chose louée et louable; manquer à sa promesse, » être infidèle à ses serments, chose basse et méprisable ? . Pourquoi ? Est-ce que, si nous sommes contraints d'agir, É nous pouvons tenir à notre parole? avons-nous même - une parole, si nous sommes des machines, si nous n’avons pas le pouvoir d’agir ou de ne pas agir par nous- mêmes? » Que pourrait-on nous reprocher en ce cas? N'est-il pas - évident qu’il n'y a plus alors ni vertu, ni vice, ni fidélité, ni parjure ?
dE nn VI
Il ya dans les sociétés humaines un fait habile
ce sont les institutions de justice, soit divine, soit hu-
maine. Un homme transgresse certaines lois, on letraîne |
… devant les tribunaux ; s’il est convaincu, on le condamne .
FA k * !
à des peines proportionnées à son déle quelquefois
même à la peine capitale. Je le demande, pourquoi y. a-t-il une justice humaine, un tribunal, une vindicte pu= « blique, un châtiment, pourquoi des juges, des prisons et des bourreaux ? Tout cela ne serait-il pas sans raison «
et sans excuse, si l’homme était forcé par sa nature à agir, s’il n’était pas libre de faire ou de ne pas faire, de
se déterminer ou de s’abstenir ? Car on ne voit pas
toutes ces choses chez les animaux. Il n’y a point de
juges parmi eux, pas de tribunal, pas de gendarmes. « C'est qu’ils n’ont ni raison ni liberté. Leur instinct les entraîne fatalement, et s’il peut y avoir quelquefois des.
inconvénients dans leurs mouvements, on n'y reconnaît ni vice ni vertu, ni responsabilité ni culpabilité. Enfin un troisième fait à remarquer est celui de l’é-
ducation dans les sociétés humaines. On élève les hommes, c’est-à-dire qu’on leur apprend à développer leurs facultés, leur raison et leur volonté; leur raison, pour acquérir la science, pour rechercher et reconnaître la :
vérité; leur volonté, pour qu’elle aime et fasse le bien.
autant que possible, et qu’elle haïsse et fuie le mal, et par là on cherche à former des hommes intelligents et w honnêtes. Or, à quoi bon tout cela, s’il n'y a pas de.
liberté? Qu'est-ce que le progrès moral ou le perfection
nement, si le mouvement est fatal? Comment instruire « un homme, s’il n’est pas maître de son attention, s’ilest «
2 incapable de la donner ou de la refuser? Car dans tout
effort d’attention il y a un acte de liberté, et c’est pour- w quoi les enfants ont tant de peine à s’instruire. L'homme
j dan ADN Gad Ep EE OT TRES AC S
+7 Rte spin de
sc.
NEC MS: NÉ a C7 oi ‘ FRICREY
adulte une doit employer toute l’énergie de sa . volonté, et ramasser pour ainsi dire tous les rayons de son esprit sur l’objet de ses études, pour en acquérir l'intelligence. Pour approfondir une question, il faut - un exercice long et pénible de la réflexion, il faut rame- - ner sans cesse et concentrer le regard de l'intelligence - sur le sujet, afin d'entrer en rapport intime avec lui et - de le pénétrer; sans cela on reste à la superficie des - choses et on ne connaît rien à fond. Donc il serait im- - possible d’instruire les hommes s’ils n'étaient pas libres. I n’y aurait pas lieu non plus de les rendre meilleurs, puisque sans liberté ils seraient incapables de comprimer et de combattre leurs mauvais instincts. Il faudrait - les abandonner alors à l’entraîinement fatal de leur nature. :
. Procédons maintenant ex absurdo, et voyons ce qui - arriverait si la liberté n'existait pas. Vous n'êtes pas - libre, je le suppose ; donc tout ce que vous faites arrive Blitalement. Vous lisez actuellement ce livre fortuite- - ment, amené à l'ouvrir je ne sais comment ni par quoi, . par quelque force aveugle qui vous aurait obligé de le prendre, et d'y jeter les yeux, jusqu’à ce qu’il lui plaise - de vous mettre de nouveau en mouvement, et de vous pousser ailleurs. Queile est cette force ? Est-ce la fatalité? Vous êtes cependant bien persuadé que c’est vous -qui l’avez voulu, parce que vous avez cru trouver dans cet écrit une lumière, une instruction, quelque chose - qui excite votre esprit, plaise à votre imagination, touche votre cœur, qui vous donne, en un mot, ‘des idées claires ou de bons sentiments. C est done l'amour de la vérité et non la violence qui vous y a porté, ou c'est la plus doûce des violences, la puissance et le désir du vrai, du beau et du bien. Éelui qui parle ou écrit communique
passe par son esprit et par sa ne comme par des canaux vivants, et va se déverser dans ses lecteurs avec. sa force et son éclat, et par eux ailleurs d’une manière | indéfinie; car la vérité ne connaît pas plus de limites , due là jutiière, pe Sans la liberté toute la vie privée et publique devient inexplicable, ou n’est plus qu une illusion, une absurdité. Aussi les sceptiques, qui ont nié la liherté, agissaient réellement dans la pratique comme les autres hommes. Ce n’est pas la peine d’être philosophe si l’on. ne met pas sa conduite d'accord avec sa théorie. Ainsi. font encore les idéalistes qui, niant le monde extérieur, la réalité des choses matérielles, affirment que les idées . seules existent. Quand ils se trouvent dans la rue, ils se. rangent bien vite à la vue d’une voiture, de peur sans. 1 douté d’être écrasés idéalement par une charrette idéale. … C’est appliquer à ce monde la plaisanterie de Scarron, dans son Énéide travestie, disant qu ’Enée descendu aux : enfers vit l'ombre d’un cocher qui frottait l'ombre d'un | carrosse avec l’ombre d’une brosse. à Quant à l’ordre social, sans la liberté 1l n’est plus con= . cevable. Une société sans lois et sans gouvernement non-séulement ne peut durer, mais même elle ne s’établirait jamais. Comment donner des lois à des êtres qui ne sont capables ni de les comprendre, ni de les exécuter? Comment gouverner autrement que par la force. ceux qui ne sont pas maîtres de leurs actes? Peut-on se représenter une société sans morale ni privée ni publique, et comment faire de la morale avec des individus . impuissants à discerner le bien du mal, à éviter l’un'et accomplir l’autre? Conçoit-on une société sans instruc-
Je
. élevons-nous au-dessus des us et a avec
IDÉE DE LA LIBERTÉ MORALE 4 Idée de la liberté morale. — Ce qu'elle est dans son essence, le pouvoir M de se déterminer par soi-même, proprio motu, ou d'être la cause de son 4 acte. — Par elle surtout l'homme est l’image de Dieu, qui agit ex se et per se, — Application à la liberté civile et politique. — La liberté n'im- ù. plique pas nécessairement le pouvoir de faire le mal, 7
Nous avons constaté l'existence de la liberté par lob- « servation, soit l'observation individuelle que chacun » peut pratiquer sur lui-même, en revenant dans son intérieur, et en considérant les faits qui se produisent dans sa conscience, soit par l'observation des faits généraux. de l’humanité qui témoignent hautement en faveur de la » liberté, si bien que sans elle le monde n’est plus qu’une » confusion ou une dérision.
Toute notion de justice, de vertu, de moralité, de « responsabilité suppose un agent qui est la cause de ses 4 actes, cause réelle et productice, et qui par conséquent. en répond. Toutes les institutions civiles, politiques et religieuses supposent et impliquent la liberté morale. Et la justice divine ne serait-elle pas la plus haute injustice, si elle nous imputait un jour à son tribunal ce qui ne dépend pas de nous? Enfin l'instruction, l'éducation supposent un être perfectible et par conséquent mora= lement libre. Donc sans la liberté morale les faits de la vie privée et de la vie publique seraient inexplicables.
Tâchons maintenant d'aller plus avant et de déter-w miner l’idée même de la liberté, non-seulement de ERA
side Ye
est
© liberté morale. mais de la heué en ini: car la liberté a nécessairement des caractères qui lui sont pro-
; pres, et qu’on doit retrouver identiques dans tous les
êtres hbres. Il faut donc découvrir la racine commune
. à toutes les libertés, afin d'en formuler une définition
- qui convienne en principe à toutes les libertés possibles ou réelles, sauf les formes que chacune d'elles peut re-
> vêtir en raison de la manicre dont elle s'exerce et des
circonstances où elle est placée.
…. Qu'est-ce donc que la liberté? On l'a définie de bien … des manières; mais il y a surtout deux définitions, le plus Sénéralement admises dans les écoles et qui ne me semblent pas exactes. Je ne veux pas dire qu’elles soient fausses ; ce qu’elles disent est vrai, mais ce n'est pas toute la vérité, et surtout la vérité la plus profonde. - Elles énoncent certains caractères de la liberté, mais - elles ne saisissent point la liberté elle-même dans son essence, dans son idée pure et universelle,
On dit communément que la liberté est le pouvoir ” d'agir ou de ne pas agir. Cela est très-vrai, agir ou ne + pas agir est un caractère de la liberté; mais est-ce . son essence? D'abord le mot agir est vague, il sup- . pose un terme extérieur. Voudrait-on en conclure le qu'une action n'est libre qu’autant qu'elle peut se pro- # duire au dehors? Ce serait une fausseté évidente; … car la liberté ne dépend nullement de l'acte externe, elle est plus intime. C’est au fond de nos âmes, dans la détermination de la volonté qu’elle a son foyer et son … siége. Dans les fers, au milieu de toutes les servitudes, … je puis être libre; il y à en moi un for intérieur que toutes les violences ne peuvent atteindre, une force que là tous les despotismes ne sauraient abattre. C’est ce que (2 les stoiciens soutenaient avec raison. Epictète, dans son
7 À dit des os de sur liberté, on comme imprescriptible, inaliénable, insai sable. « Rien, dit-il, aucune coaction ni violence ne peut = lenchainer. Quand même je serais dans les chaines, esclave, je scrais encore libre, car il me resterait Ja faculté de vouloir ou de ne pas vouloir, aucune puissance ne peut m'en empêcher. » Ainsi il est inexact de dire que la liberté humaine consiste dans le pouvoir d'agir ou de ne pas agir. Mais si nous l’appliquons à Dieu,
: oi définition est non-seulement incomplète, mais fausse, et une vraie définition de la liberté doit convenir aussi bien à Dieu qu’à tous les êtres libres, hommes, bienheureux, esprits bons ou mauvais. Or comment ap, : pliquer à Dieu cette définition? Dieu est acte pur, dit” saint Thomas, donc Dieu agit toujours; il n’y a pas en lui distinction entre la puissance et l’acte, il est une « parfaite actualité. Donc, s’il y a de la liberté en Dieu, et Dieu est souverainement libre, on ne peut dire que cette ‘4
liberté consiste à ce qu'il ait a puissance d'agir où de ne pas agir; car l'acte pur exclut toute puissance, toute # dolentiahité, comme dit l’école. :
On dit encore que la liberté consiste dans l'indiffé= 4 rence, et l’on distingue à ce sujet la liberté d’indifférence, la liberté de contradiction et celle de contrariété. Ainsi il y aurait liberté d'indifférence toutes les fois que je suis également sollicité à agir de deux côtés, et que = ma volonté reste en équilibre entre des motifs qui se balancent ou se neutralisent. On appelle liberté de con-. tradiction le pouvoir de choisir entre deux cliosés con- + tradictoires, et liberté de contrariété celle de se déter- . miner pour une chose ou pour son contraire. Toutes ces définitions et distinctions sont plus ou moins fondées en raison. Il faut avouer cependant qu’elles laissent dans
‘+ par Lindiférence? re alors la LteRe No 14e .. identifierait avec la parfaite indifférence, c’est-à-dire avec la complète immobilité? L’inertie de la pierre ne. ‘24 | sorait- -elle pas alors Le type de la liberté? |
Il faut donc trouver une définition plus générale et. plus profonde, qui n’exprime pas seulement une face, un caractère, une conséquence de la liberté, mais que e remonte, s’il est possible, jusqu’à sa racine même et qui. mette en relief les traits communs qui conviennent à tous les êtres libres, à Dieu, aux purs esprits, comme a. . l’homme. Le
La liberté est ce qu’il y a de plus simple au monde, Le et elle ne ee pas ne pas être très- iBplé, car elle est - ce
à pout concevoir la personnalité sans Jiberts n La liberté en soi est le pouvoir de se déterminer par - * soi-même, proprio molu, par un mouvement propre; “. c’est le pouvoir d’agir par moi, de me déterminer par ma propre énergie, par une force qui m'est inhérente, qui est à moi, qui est moi. Cette force, je ne puis l'a- : 3 Jsper sans cesser d’ être ROIS et je ne suis homme
à . par un mouvement qui m'appartient, qui ViénE 4 ‘de moi et qui a ainsi en moi sa ralson, Sa source, Sa racine et sa cause. Ce qui ne veut pas dire que cette puisce sance. ne puisse être mue, excitée ou influencée, soit par Li [es mobiles , qui l'entrainent, soit par des mobs qui a
Les RTE
AIDES CHAPITRE VIN. Éd.
nation. Mais quelle que soit la force du mobile ou du motif a) ai en moi la faculté d’y adhérer, d'associer mon action à la leur, et ainsi l’acte que je fais est d'autant plus énergique qu'à la force extérieure se joint encore « le mouvement intérieur de ma volonté; ou bien quel que soit le motif que la raison me présente, si plausible qu'il paraisse, si spécieux qu'il soit, je puis cependant ne pas y répondre et le repousser, au risque d’être déraisonnable et même absurde. ù : “À
En d’autres termes, et pour parler plus nettement, la » hberté n’est autre chose que la puissance de la causa # lité; elle est la causalité même, et, à parler rigoureuse- "4 ment, métaphysiquement, il n’y a pas d’autre causalité ” que celle-là. Les vraies causes sont la cause première et » les causes secondes. La cause première, c’est Dieu qui a . en lui-même la source de l'existence et de la vie, c’est l’être qui est acte pur, et qui par conséquent ne reçoit rien et ne dépend de personne. Les causes secondes sont
les êtres faits à l’image de Dieu, autant qu’une créature
peut reproduire cette image, car la créature ne peut la porter que d’une manière nt Le Verbe seul, splendeur de Dieu, figure de sa substance, en est la re- » présentation complète et la parfaite ressemblance: ; Car le Verbe est l'expression adéquate du Père, la plénitude de sa gloire, il est Dieu même se considérant en luimême, dans son idée, et se posant en face de lui dans la connaissance qu’il a de son essence. Voilà pourquoi le Verbe ne peut pas être créé, parce qu'il y a l'infini entre le créateur et la créature. Aussi quand le Verbe s’est fait homme, il a assumé la nature humaine, il se l’est unie hypostatiquement dans sa personne à la nature divine. Mais ces deux natures ainsi associées ne pou= vaient se confondre; elles se rapprochent, mais ne s’iden-
: bifent. pass Re sont simplement unies dans l'unité de la personne divine par les liens de la vie.
Cependant, malgré cet intervalle immense qui sépare la créature du créateur, l'homme fait à l’image de Dieu doit avoir en lui quelque chose de divin, de semblable à Dieu. Or serait-il image de son auteur s’il ne lui ressemblait par l’intelligence, et s’il ne partiticipait encore, en une certaine mesure, autant qu’un être créé peut y participer, à cette autonomie par
laquelle Dieu est la raison dernière de ses actes ? Se-
rait-il l’image de Dieu si, comme Lui, il n’était actif et fécond, cause effective et productrice, s'il ne pou-
- vait sortir de lui-même, se poser, se manifester au
dehors par une énergie qui sorte de son fonds, autre-
ment, s’il n’était libre? Car sans la liberté l’homme
resterait comme enseveli en lui-même, ne subissant et ne transmettant que les mouvements imprimés du dehors ; sans la liberté il ne serait pas cause. Donc l'idée de la liberte et l’idée de la causaäté sont identi-
ques, et cette remarque, qui n’est pas nouvelle, car elle
se trouve dans Bossuet, approfondit l’idée de la liberté et en découvre l'essence. | Bien plus, nous n'avons l'idée de la causalité que
… parce que nous sommes doués de liberté. Et d’où nous … viendrait donc la notion de la causalité, si nous n’étions nous-mêmes une cause réelleet efficiente? Dans le monde
qui nous entoure, que VOyons-nous ? des phénomènes
: qui se diccédent: Mais la cause qui produit les phénomènes, l’énergie qui Les amène à l'existence, nous ne … la voyons pas. Aussi les sceptiques ne manquent pas de | dire : vous avez tort d'affirmer que si des phénomènes se succèdent d’une maniere constante, l’un est la cause de l’autre. Car où avez-vous vu dans le monde une
Le vous ol ? une eut chose, ne succession const i ae Dés ou nés leur juxtaposition, voilà tout. ,
Du .e vous dites que Dieu est la cause de Lee parce qu’il l’a créé; ; qu est-ce que cela signifie ? Percevez-vous la cause qui produit le monde, qui le soutient,
. et la percevez-vous dans son efficience ? Non, vous voyez simplement le monde persister avec sa régularité, avec ses lois constantes, avec la succession uniforme de ses.
* phénomènes; mais le nœud vital qui rattache l'effet à sa cause, la dérivation du monde de la puissance créatrice, tout cela vous échappe. Donc vous n'êtes pas en droit d'affirmer la causalité. ;
Cette argumentation des sceptiques serait sans réplie. ' que, si nous ne trouvions en nous-mêmes une causalité " véritable; car c’est en nous, et en nous seuls, que nous | percévons cette énergie productrice, ce quelque chose . qui fait, qui cause, qui vit, et qui passe dans son effet. M Et cette causalité, nous ne la percevons pas seulement « par la pensée et par l’esprit, mais nous pouvons la prens dre sur le fait, sur le vif, et la suivre depuis son premier ébranlement jusqu'à la production complète de son ” effet, sans perdre le fil qui le rattache à sa cause, |
: Considérons le fait le plus extérieur. Vous voulez. £ver le bras, il se lève aussitôt. Il y a ici deux phéno: hènes : un phénomène interne que votre conscience « jonstate, la volonté de lever le bras ; et un phénomène » 4 yxterne, le bras qui se lève. Dans la nature extérieure Yous n'apercevez que le fait, mais non ce qui l'anime, ge qui le vivifieet le produit. ne vous ne vivez pas dans les choses du dehors, vous ne vous sentez pas palpiter en elles, vous n'avez pas la conscience de ce qui se passé
qui s’opére entre votre volonté, qui se détermine à lever
e bras, et le fait de votre bras qui se lève. Il y a done à plus qu’une succession ou juxtaposition de phénomènes, il y a production de lun par l’autre. Vous sentez, vous suivez le lien qui les enchaîne; vous saisissez donc
là, en vous-même, la causalité Due toute son eficience, et comme la liberté est identique à à la causalité, il s’ensuit que c’est la liberté qui nous fournit la notion de
À cause.
Voieï un autre fait qui appartient à l'intelligence, Vous avez un livre sous les yeux, vous lisez sans attention, ce
qui arrive souvent, vous n'y comprenez rien, ce qui
arrive plus souvent encore. Si vous voulez comprendre,
que faut-il faire P Il faut regarder avec l'esprit, et regar- : der, c'est fixer le rayon visuel, et:par le rayon visuel celui de l'esprit sur les lettres qui expriment l’idée, ou bien, si c’est en vous-même, sur les signes de la pensée que vous voulez considérer, c'est ce qu on appelle Pacte
l'esprit, un acte trés-fatigant. Aussi quand on veut
… des autres, soit en examinant ses propres conceptions, il faut un effort, un nisus intellectüs agentis, comme dit saint Thomas, pour fixer successivement le regard de ; l'esprit sur les paroles, sur les lettres, sur les mots, sur les signes des idées, Puis, pour Rihntdlies ces tue entre los. il faut un nouvel effort, et enfin un autre
| ire vous che ae que % 7 ‘ it, vous avez conscience d’un certain nisus, d’un effort
:. d'attention. Croyez-vous que l’on puisse faire attention sans effort? Mais l'attention est un acte énergique de
| penser un peu sérieusement, soit en lisant les produits
“encore pour les comparer et en dégager ce qu’elles ont de Gorraun, ce pe quoi elles se conviennent, le rap-
« > MR PES LES. CSL NME OI ALT a { TE 4 Ce en, UT 6 . PRET SPA JENANEES EVE Re NP ASS LE APT £ te RRUARE, +
e u SR Ç Re TN ë, X® LT PRES Ë 4 pus 2 CAE rad me CAE À
4176 5 Lee CHAPITRE VHL.
port qui les unit. Voilà de l'attention et voilà de la ee
liberté.
C’est pourquoi dans les études qu’on impose à | l'en- É fance, outre les connaissances et la science qu’on lui
communique, il y à encore une certaine pédagogie in-
tellectuelle qui doit exercer l'esprit à donner son atten-
tion, à la soutenir sur les choses qu’on lui enseigne, et l’enfant ne peut la maintenir que s’il renouvelle à chaque
instant son effort, qui tend toujours à défaillir. Pour … cela, il lui faut à chaque fois un acte énergique de ”
volonté. On sait ce qu’il lui en coûte et combien de tentatives toujours pénibles et souvent infructueuses il doit faire. Croit-on qu’il y ait de la fatalité en tout cela? S'il en était ainsi, la paresse aurait une excuse valable, ou plutôt il n’y aurait plus ni paresse, ni courage; à tout appel au travail l'enfant répondrait : que voulezvous que j'y fasse? je n'ai pas la force de faire attention,
cela ne dépend pas de moi. C'est le refrain des mauvais
écoliers, qui sont tous fatalistes quand il s’agit de travailler, et qui aiment mieux abdiquer leur liberté que d’en accepter les fatigues. Mais partout aussi le maître
leur répond : tu le peux si tu le veux, et ceux qui ont
le courage de vouloir réussissent. Donc il faut vouloir, et vouloir fortement, avec persévérance, et.alors on em-
ploie tous les mobiles, tous les motifs pour faire vouloir, la crainte, la douceur, les punitions, les récom-.
penses, la honte, la gloire, tout ce qui peut exciter, stimuler le cœur et l'esprit. Mais tous ces moyens resteront sans effet, si l'enfant n'avait pas cette énergie interne, par laquelle il doit projeter, diriger et fixer le regard de l'intelligence sur les objets de l’enseignement ou de la pensée.
Enfin le troisième fait qui justifie notre explication de
a liberté est le fait moral, ou l’exertion de l'acte volontaire, quand il s’agit de se décider, de prendre un parti. Ferai-je cela, ou ne le ferai-je pas ? Tout le monde sait . combien cet état est pénible , s’il dure. On est incertain, flottant, irrésolu, ballotté par des forces diverses, on ne sait à quoi se résoudre, et cependant le temps presse, heureusement, car on ne se déciderait jamais ! Il vient donc ‘un moment où il faut dire : oui ou non ; c’est le moment - critique. Oui ou non, décidez-vous, n’avons-nous pas . dit cela cent fois à l’un ou l’autre de nos amis hésitant ? - Et que lui demandions-nous en le poussant à une déci- ” sion ? Nous lui demandions de se déterminer, de se fixer à quelque chose, de vouloir en un mot. On dit : ayez un peu d'énergie, faites un effort, sachez donc vouloir. En effet, il n’y a rien de pitoyable comme de ne pas savoir ce qu on veut, ni vouloir, surtout quand on est à la tête de quelque chose, quand il faut diriger, donner une impulsion, et qu’on est impuissant à se mouvoir soi-même. Alors tout s’en va faute de direc- … tion. Pourquoi ne sait-on pas vouloir dans ces cas? Ah! … La force manque, non pas la faculté de décider, tout le “ monde l’a, mais l'énergie, le ressort. En raison des cir- : constances, des obstacles, des mobiles et des motifs con-
- traires, la puissance de détermination est quelquefois RE ooucee. Car elle est intelligente comme toutes Îles véritables causes, et ainsi elle doit agir par la compa- » raison des motifs, et avec la considération du rapport “des moyens à la fin. C’est pourquoi la vivacité de l’in- …telligence, la promptitude à discerner ce qu’il faut faire mou ne pas faire, le bien et le mal, le juste et l’injuste, les choses diverses et coblradictoires. tout cela influe ; singulièrement sur la décision. Quand un homme a un Ë esprit pénétrant, un entendement clair, une imagi-
le as à oo où l'en are en. in coup d'œil le nœud de la difficulté et les moyens de la résoudre où de la trancher au besoin, il se décide plus vivement et plus nettement. Dans tous les cas il faut. un acte interne, un effort de la volonté qui en se portant d’un côté ou de l'autre entraîne l’action; il fau que l'agent moral se détermine par lui-même, de proprio.
Voilà donc ce qui constitue l’idée de la liberté mo- rale et de la liberté en général, à savoir le pouvoir de. se déterminer par soi-même, per se, et non pas ex se. Je m'explique. Se déterminer par soi, c’est être réelle= ment la cause de ses actes, soit des Ne de la volonté, soit des actes de l'esprit, soit des mouvements du corps. C’est donc tout simplement être maître de son activité, se mouvoir par sa propre force, par son énergie personnelle. Mais se déterminer ex se voudrait dire que cette force de 4 détermination n'aurait pas d'autre source, d'autre ori= gine qu’elle-même, ce qui ue convient point à l’homme, . puisque cette force, il ne la tire pas de sa nature, qui ne se suffit point à elle-même, qui n’est pas absolue. Cela voudrait dire encore que nous nous déterminons sans | mobile et sans motifs venus du dehors, ce qui est également faux. Car dans toutes nos déterminations, puisque nous sommes raisonnables, il ya des mobiles et des motifs qui nous sollicitent à agir, et les mobiles peuvent être quelquefois si forts, qu'ils entraînent notre liberté, et alors nos actes ne sont pas libres. Quant aux molifs, ils ne nous entraînent jamais nécessairement; car ils s'adressent à la raison, et ainsi, quand il y a balancement de motifs ou délibération, il y a liberté. Dieu Seul agit à la fois per se et ex se, parce qu'il est indépen-
ts | trouve ans. he ue de sa nature la raison et le enr de ses actes. C'est Lao nn dit que tout
.. essence, le principe, la source de sa vis. Dieu Le est autonome, et l’homme n’a qu'un être d’em- : prunt, une existence dérivée.
… Toutefois, siln’ a pas l'indépendance, qui est le caractère incommunicable de Dieu, il ressemble à son auteur par le pouvoir, qui fait sa dignité et sa grandeur, sa gloire et sa force comme aussi lé péril de son existence, d’être cause, cause eflicienté, autrement dit, le pouvoir de la liberté. Voilà pourquoi on dit qu’il ya dans l’homme une souveraineté, et cela est vrai. Ce n’est pas sans doute une souveraineté absolue, une souveraieté indépendante, qui ne peut appartenir qu’à l'être es êtres, à celui qui n’a point de supérieur. Mais enfin, ‘au milieu de ses misères, de ses faiblesses, de sà dépenance et des influences auxquelles it est exposé et qu'il ait subir, il est vrai de dire que l'homme a un pouvoir ouverain, celui de décider s’il agira ou s’il n’agira pas, a t de produire un acte dont il est essentiellement l’aufeur. Quelles que soient les autres forces qui y concourent, il y a dans la production de cet acte quelque chose le propre à l’homme, qui lui appartient spécialement, ui porte son caractère etsa marque.
- L'homme est donc réellement souverain, en tant qu'il e décide, et qu’il est maitre de faire le choix qui lui ait, et ces actes de souveraineté, il doit les exercer à {toute heure, à tout moment. Car il ne peut rester dans l'indifférence, puisqu'il vit de tout ce qui l’entoure. Au
LFP RS 7. SES ci RAD RER ER, TN Dec ARRET TE t TOR Tr see prie. 17 Pi ee TPS < TS EE 27 RTE à ne MELON, FES Li Le
ISO CHAPITRE VHIE.
milieu des existences bonnes où mauvaises de ce none, . pressé et tiraillé par des influences si diverses, il faut qu’il demande à toutes ces existences ce qui lui est né- « cessaire pour subsister. À chaque instant il a donc des … actes de liberté à poser, des choix à faire, des décisions. à prendre; à chaque instant il lui faut admettre en lui »
ou repousser les forces ou les attraits qui le sollicitent, et ainsi par la nécessité même des choses et de sa
nn Sn es US UE ON à
position, il est incessamment l'arbitre et le maître dem
sa destinée. Car ces actes de liberté ou de souveraineté sont décisifs, fertiles en conséquences, il n’y en.
a pas un qui reste indifférent ou stérile. Ce sont des semences que le vent enlève et qui vont se reproduire ailleurs, sur un mur, Sur une ruine, sur un rocher, sur un bon terrain, se perpétuant et se multipliant à l'infini. |
Voilà pourquoi le moment de [a décision est en géné-. ral un temps d'inquiétude et de crise. L’être moral a.
alors le pressentiment de la responsabilité où il va s’en-
gager. On ne sait jamais tout ce qui sortira d'un acte. posé; car cet acte s’engrenant aussitôt avec d’autres,
avec les actions de tous ceux qui nous entourent, nous
entrons par la solidarité dans une espèce de complicité non voulue, qui n’est pas même sue, et alors les consé- M quences de la part que nous avons prise à ces actions se» mêlant aux conséquences de la participation des autres » aux nôtres, 1l en résulte une responsabilité commune, #
qui peut-être un jour nous accablera.
Cependant il faut agir, puisqu'il faut vivre, etonne # vit point sans l'exercice de l’activité. Mais il faut agir « avec prudence, et non à la légère. Ce n’est pas ainsi.
xd
PR Re PE TN TPE EPS =
que pense la jeunesse, ni même la plupart des hommes. La jeunesse est imprudente, et dans le monde on ne …
EE À Ve FX “É ir à NA £ > L |" Nu ÿ Le
7 comprend guère tout ce qu’emporte avec soi un acte peu réfléchi. On s’engage de gaieté de cœur dans des voies difficiles, dont on a bien de la peine à se retirer plus tard, Combien ont compromis, gâté leur vie entière par
la conduite inconsidérée de leurs jeunes années, et consument souvent en vain la seconde moitié de leur existence à détruire ce qu'ils ont bâti avec ardeur dans la première ! Heureux encore quand on s’y prend à temps! Dans quel état se trouve une âme qui sort de ce monde, après y avoir passé toute sa vie à s’envelopper dans un réseau d'événements, d'actes, de conséquences, où elle devra déméler et reprendre tout ce qui est sorti de sa volonté, tout ce qui lui est propre, quand elle paraîtra devant le tribunal suprême ! Celui qui sait tout peut seul faire ce triage et rendre à chacun ce qui lui est dû, en
. raison du bien et du mal accompli. Voilà pourquoi il
… faut qu'il y ait un jugement dernier, pour que chaque volonté libre retrouve sa part avec ce qu’elle lui aura mérité, et que l’ordre et la justice, troublés ici-bas,
. soient pleinement rétablis ailleurs.
En résumé, l’idée de la liberté, qui consiste à se déterminer par soi-même, par un mouvement propre, . proprio motu, est assez bien formulée dans cet adage : . Siat pro ratione voluntas, car ma volonté est la raison - dernière de mon acte. Cette maxime, dont on a fait la … devise du despotisme, en l’entendant d’une certaine . manière, est cependant philosophiquement, psychologi-
quement très-vraie. Dans le sanctuaire de la liberté mo- . rale, au fond le plus intime de nous-mêmes, dans tous
nos actes, quels que soient les mobiles, les motifs, les in-
- fluenices et les circonstances qui y concourent, et malgré
. la connivence du mondeentier qui peut se mêler à notre
activité, il y à cependant quelque chose qui nous ap-
partient, qui vient de nous, qui est nous-mêmes. Le ressort de la volonté, où la puissance de nous détermi-
ner par nous-mêmes, est la dernière raison de nos actes : sat pro ratione voluntas.
Ici j'éprouve quelque embarras, parce que je voudrais, pour vérifier mon explication, considérer les diverses sortes de libertés, et je crains de m’aventurer sur ce terrain difficile. Je voudrais descendre de la liberté morale à la liberté civile, à la liberté politique, et montrer en passant que l’idée de la liberté, que nous venons d'exposer, convient parfaitement à l’une et à l’autre. /ncedo per ignes, mais nous irons vite sur ces charbons pour ne pas nous brüler.
I ne faut pas confondre la liberté morale, qui est tout intérieure, puisqu'elle est la faculté de vouloir ou de ne pas vouloir, de se déterminer par soi-même ou de ne pas se déterminer, avec la liberté extérieure. Celle-ci est le pouvoir de disposer de sa personne et de ses biens. Qu'on m'impose une violence, quon me charge de chaînes, ma liberté extérieure sera violée, mais ma liberté morale reste entière, parce que je pourrai toujours vouloir ou ne pas vouloir dans ce for intérieur inaccessible aux attaques du dehors. Or la liberté civile et politique sont évidemment des libertés externes, car elles se rapportent à l’homme vivant en société et sous un gouvernement quelconque. Qu'est-ce donc que la liberté civile et la liberté politique, qu’il ne faut pas confondre, et comment notre définition leur est-elle applicable?
La liberté civile est tout simplement la puissance de disposer suivant sa volonté de sa personne et de ses biens au milieu de la société à laquelle on appartient. Par la personne j'entends le moi humain avec l’exer-
cice de toutes ses facultés morales, intellectuellesetphy- «|
Te A A @ A te LENS
ne
siques ; et par les biens ; j'entends tout ce qui appartient naturellement au moi, tout ce qu’il peut s'approprier selon le droit naturel, et tous les avantages que l’état social où il entre doit procurer ou garantir. Mais de même que la liberté a pour régle dans l’intérieur la loi morale, en sorte qu’elle ne consiste pas à faire toute chose ou à faire le mal, comme nous le verrons tout à l'heure, ainsi dans une société il doit y avoir des lois sociales, des lois civiles qui réglent et gouvernent les activités individuelles : sinon toutes ces volontés s’exerçant sans régle et sans contrôle se heurteraient bientôt et produiraient la guerre au sein de l’association. La liberté civile n’est donc pas autre chose que la puissance de disposer de sa personne et de ses biens conformément aux lois du pays, et ces lois doivent être telles, qu’elles ne gênent point la jouissance volontaire en tout ce qui n'est pas contraire à l’intérêt de tous. Ainsi dans un pays policé et bien gouverné on peut faire tout ce que la loi ne défend pas, et la loi ne doit défendre que ce qui nuirait à l'utilité commune, ou ce qui violerait les droits des autres. En France, par
- exemple, nous jouissons d’une très-grande liberté civile.
Les personnes, les. propriétés sont garanties; les lois . ont réglé les droits de chacun, et sous ce rapport lindi- » vidu reste le maître de disposer dans sa vie privée de . sa personne et de ses biens. Il ne craint pas qu’on l’em- . prisonne sans molif ni garantie, ni qu'on s'empare de ses biens par la confiscation ou autrement. Cest déjà beaucoup. La liberté civile n’est donc qu’une application de l’idée de la liberté en général à l'existence exté- rieure et sociale,
La liberté politique est plus difficile à expliquer et Surtout à diriger, et cependant on peut comprendre en
quoi elle consiste par l'extension de la notion de la liberté que nous avons définie tout à l’heure.
La liberté consiste, avons-nous dit, à se déterminer soi-même, à être la cause de ses actes, par conséquent à se gouverner. Mais n'oublions pas que deux choses sont absolument requises pour que l’acte moral, Pacte libre puisse se former, la volonté et la raison, donc une volonté raisonnable. Ainsi l'enfant qui a déjà beaucoup de volonté, mais qui est encore sans raison, n’est pas libre, il ne répond pas de ses actes; car il est incapable de comprendre la loi et de mettre sciemment son activité en accord ou en désaccord avec elle. De même en ce qui concerne la liberté civile, l’homme qui n’a pas de raison, qui est incapable de gouverner sa personne ou ses biens, est mis en tutelle comme les mineurs, on lui donne un conseil judiciaire ou on l’enferme. Aïnsi en va-t-il pour la liberté politique. Cette double condition est également nécessaire à son exercice, d’une partune volonté qui prenne part aux déterminations du gouvernement, et de l’autre une raison, une intelligence capable de juger des objets de ces déterminations, et d’apprécier sainement ce qui doit être décidé. Il est évident que si vous assemblez des enfants qui n’aient pas encore l'usage de la raison, vous ne pourrez jamais avec eux constituer une société libre. Il faudra nécessairement leur imposer une loi et les obliger de l’observer, parce qu’ils ne sont pas capables de la faire eux-mêmes. Ce n’est pas la volonté qui leur manque, ils n’en ont que
trop. Mais ils n'ont pas la raison suffisante, ils ne com-
prennent pas ce qu’il faut faire, et ainsi ils ne peuvent juger ni décider légitimement. Où donc la liberté politique est-elle possible? Là seulement où les membres d'une socièté, les citoyens, apportent dans les détermi-
nations publiques, soit pour la confection des lois, soit pour la votation et la répartition de l'impôt, soit pour la distribution de la justice, soit en tout ce qui se rapporte à la conservation ou à l'accroissement de l’État, la part de leur volonté et de leur raison ; et alors on peut dire qu'ils se gouvernent, par eux-mêmes, molu proprio, puisqu'ils n’obéissent qu'aux lois qu’ils ont faites en mettant dans l’administration de la chose publique quelque chose de leur causalité. Mais combien en mettront-ils? En quelle proportion chacun doit-il participer au gouvernement pour être politiquement libre? C’est ce qu’il est difficile de déterminer 27 abstracto, et comme nous faisons ici de la théorie et que nous ne sommes point obligés d'entrer dans la pratique, nous dirons simplement, conformément à la définition de la liberté, que plus chacun mettra du sien dans les décisions gouvernementales, plus il aura de liberté politique, et qu’au contraire, moins chaque citoyen prendra part aux affaires publiques, moins il sera politiquement libre. Il y aura donc comme une échelle de libertés politiques, qui descendra depuis la pleine démocratie où chaque citoyen peut se mêler de tout dans l'État, ce qui rend l'administration bien difficile, jusqu’à la dernière limite du gouvernement constitutionnel où chacun peut apporter quelque chose de sa volonté, assez au moins pour croire ou dire qu'il y prend part, et qu'ainsi 1l n'obéit qu’à lui-même.
Or l'acte humain, ou l'acte libre produit de la raison et de la volonté, implique nécessairement qu’on est capable de discerner et de juger avec pleine connaissance ce qu’on a à décider. Dans notre conduite privée nous avons la conscience, la religion, la morale publique, pour nous aider à comprendre notre devoir, et appré-
72 LE SEE Te r AE da 2 LT PEN HAN ë ENS US TON à ; £ 2 y REA |
cier si nous faisons bien ou mal. La difficulté est déjà plus grande dans la vie civile; mais enfin on peut recon= | naître sans beaucoup d'instruction ce qui convient à M
sa personne et à ses intérêts, ce que l'équité naturelle permet ou défend, et quand on ne veut pas léser le droit d'autrui, on parvient aussi à faire respecter le sien. Îlest encore assez facile dans la vie civile de reconnaître ce, qu ‘elle demande pour s’y conduire raisonnablement ;
sinon il faudrait mettre en tutelle le plus grand ee de ceux qui la composent. Mais dans la vie politique,
quand il s’agit de gouverner l'État, de faire la paix ou la guerre, de derct des entreprises qui peuvent ruiner le peuple ou augmenter sa richesse, quand il s’agit de faire des lois qui concernent trente-deux millions d'hommes, et qui, par conséquent, doivent concilier et accommoder les intérêts les plus opposés, vraiment le premier venu en est-il capable? Ne faut-il pas des conditions, des preuves, des garanties de capacité pour être admis à de pareilles délibérations ? Ne faut-il pas posséder une
raison et une instruction à la hauteur de ces graves intérêts? Parce qu’on aura été désigné par le suffrage -
universel, est-ce qu’on aura reçu dans l’urne populaire un baptême d'intelligence ? Est-ce que, entré au scrutin ignorant et incapable, on en sortira plem dé science et de capacité comme une nouvelle créature? [l n'y à que la vertu de Dieu qui fasse de tels miracles, et ce n’est pas dans ce cas qu’elle opère la régénération des âmes.
Il ya donc Kà un excès, l'excès de la pleine démocratie, où chacun se mêle des affaires de l'État et veut gouverner. D'abord cela n’est pas possible, car si tous les citoyens se mêlent des affaires publiques, ils ne s’occu-
peront plus de leurs afluires privées, et leur famille
menti 2 ina À 0 né nt
a ns - si dise PEU D A EE Se LE
LE
by:
Rs
en souffrira ; ou bien il faudra faire comme les an-
ciens, avoir des esclaves pour cultiver la terre et faire le ménage, car on ne vit pas en restant sur la place publique à disputer sur les intérêts de l'État, En outre, les
intérêts généraux de la société sont très-difficiles à re-
connaître, à discerner et surtout à manier. Quand dans une assemblée d'hommes éclairés on propose une question de ce genre, on trouve autant d'avis que de têtes; comment veut-on que chacun s’en mêle, si même les plus habiles ont tant de peine à se mettre d’accord ? C'est le grand inconvénient des discussions politiques, que je ne bläme pas, que j'honore même parce qu'elles ont produit parfois de grandes choses, et surtout parce qu’elles ont fait paraître de grands talents. Malheureusement le plus souvent, quand il faudrait agir en des circonstances graves, on se perd en discussions, en oppositions, en contradictions, et l’occasion s’en va. Quand on a résolu quelque chose, il n’est plus temps de exécuter. On a commencé par dire : IL y a quelque chose à faire, et puis quand on a longuement cherché ce
qu'il y avait à faire, quand on croit l'avoir saisi et
qu'on l’a décidé, il se trouve qu’il n’y a plus rien à faire.
Je veux seulement faire remarquer que notre définition de la liberté s'applique parfaitement à la liberté politique, qui est aussi le pouvoir de se déterminer proprio molu, où de se gouverner soi-même dans les affaires publiques. C’est ce qu’on appelle en Angleterre et en Amérique le se/f-government. Le gouvernement par soi-même n’est pas trés-rassurant, d’abord parce que soi-même on ne sait jamais très-bien si on est capable ou si on ne l’est pas, et ensuite parce qu'on a lieu de douter de beaucoup d’autres encore plus que de soi. Sice-
pendant il faut que nous prenions tous part au gouver-
j ÿ ee Er \ w
188 CHAPITRE VIIL
nement pour être politiquement libres, comme tous
assurément n’ont ni l'instruction ni l'intelligence nécessaires à cette fin, il suit qu’on met toutes les opinions aux prises, même les plus aveugles, les plus passionnées, et comme chacune a son droit d’être entendue et comptée pour quelque chose, il en résulte un pêle-mêle général, une sorte de mêlée corps à corps dont on ne peut sortir que par une espèce de compensation ou de composition, ou, si l’on veut, de macédoine qui amalgame tous les contraires dans un extrait sans saveur et sans vertu.
Il nous reste à signaler une erreur grave sur la liberté et qui est très-répandue, à savoir que la liberté étant la faculté de choisir entre le bien et le mal, le pouvoir de pécher ou de faire le mal est de son essence; d’où 1l suit qu’en péchant nous ne faisons qu’exercer une puissance que Dieu nous a donnée. C’est une espèce de justifica- tion ou d’excuse que beaucoup mettent en avant dans
l'entrainement des passions, ou quand ils veulent se satisfaire contre la loi et en dépit de leur conscience. Si le choix entre le bien et le mal est essentiel à ma liberté, disent-ils, il suit qu’elle n’existe qu'à la condition qu'il y ait du mal et que je puisse le choisir. Donc en le préférant au bien, j’use de mon droit, et en outre je manifeste et confirme ma liberté, qui n’aurait plus de raison d'être, s’il n’y avait point de mal. Dieu, qui m'a fait ainsi, peut-il donc me punir d’exercer une puissance qu’il m'a conférée ?
La conséquence est rigoureuse, mais le principe est faux et ce raisonnement commode pèche par sa base, Oui, Dieu vous a fait libre et il a remis à votre propre arbitre le choix entre le bien et le mal, quand vous êtes placé entre ces deux contraires. Mais il est faux que la
DONS AOC FRA YSR.- :: | EPP ER MERE HAT
liberté consiste dans cette alternative, elle ne s’y trouve que par accident, et quand même le mal n’existerait pas, elle pourrait encore choisir entre des biens différents ou entre les divers moyens d'obtenir un même bien. Elle n’est pas même dans son essence la faculté de choisir, mais le pouvoir de se déterminer par soi-même, proprio motu, entre des biens divers, ou, s’il y a lieu, entre le bien et le mal. Si donc vous vous déterminez pour le mal, c’est un malheur pour vous, vous en porterez les conséquences. Mais en choisissant le mal vous n’exercez
nullement un droit de votre nature. Ce qui est vrai,
c’est que Le pouvoir de faire le mal est une suite funeste, une défectuosité de la liberté et non son essence. Dieu ne peut faire le mal, et cependant il est souverainement libre! En quoi donc consiste sa liberté? Elle consiste, comme la nôtre, dans le pouvoir de se déterminer par lui-même, Ce pouvoir est infini en Dieu, puisqu'il a la toute-puissance et qu’il est souverainement indépendant. Non-seulement il peut se déterminer par lui-même, mais encore de lui-même, sans que sa détermination soit excitée, provoquée par autre chose que sa propre sagesse. Dieu peut faire une chose ou une autre, et tout ce qu’il fait est bien fait. Il a créé le monde, il pouvait ne pas le créer. Il l’a créé tel, il aurait pu le faire autrement ; il n°y a pas d’optimisme qui l’obligeât à un type nécessaire. S'il n’a pas fait le monde le plus parfait, c’est qu'il ne l’a point voulu. Îl a exercé comme il lui a plu sa liberté souveraine, sfat pro ratione voluntas. Il est libre et il ne peut faire le mal, par la raison très-simple que l’idée du mal et l'idée de Dieu s’excluent, et qu'il est impossible de concevoir ni l'intention ni le pouvoir du mal dans l'être infiniment parfait et tout-puissant. Autrement Dieu ne serait plus Dieu. 11,
PR SRLUMENER Sr.
Au-dessus de nous il existe de purs esprits, plus par faits que l'homme, mais qui lui ressemblent par l'intel= ligence et la volonté. Ces esprits, étant créés, done |
bornés, ont eu aussi la puissance de faire le mal dans.
l'origine, puisque leur limitation même implique cette .
possibilité. Mais cela ne veut pas dire qu’ils fussent obligés de le faire, et que pour exercer leur liberté ils dussent le vouloir et l’accomplir. Ceux d’entre eux qui l'ont choisi en déterminant leur liberté de ce côté se sont perdus en se préférant à Dieu, en mettant leur volonté à la place de sa loi ; ils ont inventé le mal, et ce sont les mauvais anges. Ceux au contraire qui dans l'e-
preuve imposée à leur liberté ont aimé Dieu plus qu'eux- M
mêmes, et sont restés fidèles à sa parole, ceux-là se sont donnés à Diea librement, et Dieu qui les a remplis de sa grâce en les faisant participer à sa lumière et à sa vie les a mis, comme lui-même, dans l’heureuse impossibilité de faire le mal, bien qu'ils restent libres dans le choix et dans les moyens du bien.
L'opinion que nous réfutons est donc une erreur, et une erreur grave par ses conséquences. Le pouvoir de pécher n’est pas de l'essence de la liberté, il en est seulement une conséquence. En ce monde nous sommes
placés entre le Fi et le mal, et nous avons le choix #
entre ces deux extrêmes, comme les esprits célestes à à l'origine et au moment de leur épreuve. Les uns ont,
érbne de l’épreuve, les autres ont suecomhé. La
même chose est arrivée à l’homme au commencement, elle lui arrive encore tous les jours et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde, tant qu'il aura devant lui le bien et le mal. Mais sa liberté ne consiste pas dans le pouvoir de faire le mal. Il peut tres-bien s’en abstenir et ë n'en sera que plus libre.
PPT, re ENT et