PA
succéder d’une manière uniforme. — Ce n’est là qu'une présomption, vous répondrai-je, une pure induction, et pour aflirmer qu’il y a plus qu’un simple rapport de juxtaposition, il faudrait saisir le lien qui les unit, il faudrait voir comment ils s’enchainent et se pénètrent par une vertu de génération, de prolation ou de production. Or, qui que vous soyez, physiciens, naturalistes, physiologistes, qui étudiez les faits de la nature, vous n’y voyez pas autre chose qu’une succession, et une succession plus ou moins constante, de laquelle vous induisez l'efficience d’un fait sur l’autre. Je ne prétends point que votre induction ne soit pas fondée, je la regarde comme très-légitime; mais seulement je trouve singulier que quand, pour affirmer les causes physiques, on n’a que des données si superficielles et des explications si légères, on prétende nier les causes morales, bien mieux connues que les causes physiques, puisque nous pouvons les saisir en nous-mêmes, les pénétrer dans leur énergie, et suivre dans leur exercice cette filiation entre la cause et l'effet, qui nous échappe dans la nature.
A parler rigoureusement, les causes morales Sont les seules que nous connaissions. Où donc avons-nous la conscience d’une cause, d’une production quelconque P
Mais c’est en nous, et uniquement en nous. Quand je veux mouvoir mon corps et qu'il se meut, il y a néces- .sairement deux phénomènes qui se suivent, un acte intérieur, composé de raison et de volonté, et un phénomène extérieur, le mouvement de mes membres. Or, n’atteignons-nous pas par la conscience le lien effectif, le trait d'union qui enchaîne l’un à l’autre ces deux ft c’est-à-dire le nisus, l'effort qui part de la volonté et détermine le mouvement par une tension nerveuse el mus-
20 : CHAPITRE IX. Fi 9 es culaire? Cette force motrice et efficiente de notre causa- ” lité, ne la sentons-nous point passer de notre esprit dans » nos membres, de notre intérieur dans la partie de notre corps que nous voulons remuer? Or, en fait de causalité, « voilà tout ce que nous savons, nous ne saisissons pas autre chose. Allez donc vous mettre dans une batterie électrique pour observer comment le fluide se forme et se transmet, dans un animal pour comprendre comment il agit! hèore pour l’animal, nous pouvons le savoir à. peu près, par comparaison, par induction, puisque nous avons aussi une organisation animale. Mais dans la production d'un fait physique nous ne voyons rien que par le dehors, nous ne saisissons que des phénomènes et des apparences.
Qu’on ne vienne donc pas nous dire que Îles sciences É physiques ont un grand avantage sur les sciences morales, parce qu’elles ont plus de moyens de saisir leur objet. C’est le contraire, elles sont sous ce rapport | dans une position plus défavorable ou inférieure, car pour atteindre les principes et arriver au fond des faits les psychologues ont quelque chose que le physiclen n’a pas et ne peut avoir : la vue de l'esprit sur lui-« même, ou la conscience. Par l'observation intérieure, par le content intime, nous pouvons plonger au fond. 4 de la réalité qui est en nous, qui est nous-mêmes, et on ne le peut jamais au dehors. !
De plus, si nous n’avions pas cette conscience de la + ë causalité en nous, qui est l’idée même de notre liberté, 4 nous ne comprendrions pas du tout la causalité au de-« hors, nous n'en aurions même pas la notion, et ainsi nous ne pourrions l'appliquer aux autres êtres. Nous faisons ici très-légitimement ce que faisaient indüment les paiens ou les polythéistes. L'idée qu’ils avaient den
VE RE ss ARMES
Vrsr 0 EN : x Ft 2 CHERS ' &
. Dieu, ils la transportaient au dehors, et l'incarnaient, . pour aimsi dire, dans les autres êtres où ils sentaient une force surhumaine, et ils en faisaient des dieux. Nous en faisons autant de la causalité et avec plus de . droit, pour expliquer les phénomènes qui nous entou- rent. Comme nous ne comprenons clairement qu’une seule causalité, une seule efficience, une seule énergie productrice, la nôtre, nous la transportons sans cesse hors de nous, nous la déposons dans tous les faits de ce . monde, et de là vient qu’il faut tant d'efforts de réflexion pour nous défendre d’un anthropomorphisme universel, portés que nous sommes à ne voir partout autour de - nous que l’image de notre propre causalité, à nous représenter Dieu lui-même et les êtres purement phy- . siques à notre image et ressemblance, en un mot à faire . de notre een ce | le type unique et la mesure de toutes les efficiences.
C’est pourquoi nous appelons causes toutes sortes de choses qui en réalité ne le sont pas, ou ne sont que des - intermédiaires par où la force et le mouvement se pro- - pagent. Car dans l’ordre physique il n’y a pas de motus » proprius. C'est un engrenage ; le mouvement, une fois donné par une impulsion première va de sphère en . sphère, d'existence en existence, jusqu’au dernier an- - neau de la chaîne. Les êtres qui le reçoivent et le trans- - mettent n’y ajoutent rien, au contraire ils l’absorbent peu à. peu, et finissent par l’épuiser, Mais dans l’ordre moral les êtres qui forment la chaîne, la série des intermédiaires, ne se bornent pas à recevoir le mouvement primitif. À chaque degré ils y ajoutent leur part d’impulsion, une quantité nouvelle de force qu'ils tirent de leur propre fond, du foyer de leur liberté, la force du motus proprit, et ainsi le mouvement transmis, loin
tige
ARC 777 — on O4. 44 r, RITES, L'ETAT TRE Ne RE Ne A SE , + Fe 1,23
de s’affaiblir, s’augmente, parce qu'il y a là une série
d'actes libres, une chaîne de causes intelligentes qui
le renouvellent sans cesse, ce qui n’a pas lieu dans le
monde matériel.
Donc, il faut prouver qu’il n’existe que des causes physiques, sinon l’objection tombe d'elle-même. Car dès qu’il est constaté qu’il y en a de spirituelles, les-
quelles sont capables d’agir ou de ne pas agir, en un
mot de se déterminer par elles-mêmes, motu proprio, il reste évident qu’il n’y a pas de fatalité dans l’ordre du monde, ou plutôt que la fatalité ou la nécessité ne règnent que dans les existences dépourvues d'intelligence et de volonté. Mais là où s'exerce l'intelligence, la fa-
talité s'arrête, et un nouvel ordre de choses commence «
où la liberté se trouve en face de la fatalité et aux prises 4
avec elle. De là ce grand combat qui fait le sujet de la poésie antique, et qui lui donne un caractère si dramatique et quelquefois si sombre, à savoir, le spectacle de la liberté humaine enfermée dans le cercle de la fatalité du monde, assaillie, opprimée de toutes parts par des lois inexorables, par la causalité inflexible des
éléments et des événements, où elle se débat sans pou- «
voir s'en dégager, parce que ce monde l’étreint et l’accable de tous les côtés au moyen du corps, par les sen-
sations, les instincts, les désirs, les passions qu’il excite en elle, et dont il la garrotte sans cesse. Alors la volonté
humaine, qui a l'intelligence, la connaissance de la loi
morale, l’idée du devoir, doit se défendre contre toutes
ces influences, lutter contre tous ces obstacles, re-« pousser tous ces assauts, en triompher si elle le peut, à" tout le moins rester maîtresse de soi, même au milieu
des ruines du monde qui l’accableraient, st scorruerüits
ordis, impavidum ferient ruine. Il est vraique lesanciens…
RL ET OS pe AREAS 1
représentaient toujours la liberté vaincue par le destin; mais ils avaient le pressentiment de sa victoire définitive, puisqu'ils aimaient à la montrer combattant avec énergie, luttant avec héroïsme jusque sous les ruines de
Punivers, plus grande encore par son courage que la
force aveugle qui l’écrase. Ainsi au milieu des ténebres de l'erreur brillent toujours quelques rayons de la vérité :
Victrix causa Diis placuit, sed victa Catoni.
Pourquoi? c’est qu’à défaut d’une vue claire, et elle ne pouvait l'avoir avant le christianisme, l'antiquité païenne sentait que la liberté est supérieure à toutes les forces du monde, et qu’elle devait un jour préva-
loir. Aussi, au milieu de ses défaites répétées, elle Lui
. décernait par anticipation une sorte d’ovation et de
triomphe. |
A cette objection s’en rattache une autre tirée de l’organisation physique de l’homme. Ici nous avons affaire aux naturalistes, anatomistes, physiologistes, médecins, chirurgiens, etc. À force de considérer exclusive-
| ment la partie matérielle de l'humanité, quelquefois on
. ne voit plus que le corps, et alors on prétend expliquer . l’homme tout entier par l'organisme. Il n’est pas rare . de rencontrer des hommes ins{ruits, ayant de la moralité, de l'intelligence et du cœur, dans la pratique de la » vie honorables citoyens et bons pères de famille, et pro- . fessant dans leurs idées, ou ce qu’ils appellent leurs
idées, un matérialisme brutal. Ils sont matérialistes en
théorie, ou du moins ils croient l'être par l'habitude de
n’admettre que ce qu’ils peuvent voir et palper, par
une tradition ou une routine d'école. C’est aussi une
petite faiblesse humaine qui aime à se poser en esprit
fort, à se mettre en opposition avec les grandes doc= .
trines morales, avec les idées religieuses surtout. On.
croit se grandir en contestant avec Dieu, et l'on se fait plus mauvais qu’on n’est. Cela arrive surtout dans la Jeunesse.
On dit donc: expliquer l’homme n’est pas chose si
difficile ; il ne s’agit que de le disséquer, et alors on »
trouve dans l’économie animale à peu près — là peu près est large et commode — tout ce qu’il faut pour rendre raison de sa partie intellectuelle et morale. II est évident que l’homme ne peut rien faire sans le corps. I ne peut penser sans lui, vouloir sans lui, du
moins sans qu'il soit vivant; donc toute la vie hu-
maine avec ses modes divers vient du corps. Seulement nous distinguerons ces modes par leurs caractères. Ainsi, dans la multiplicité des faits humains nous admettons un genre particulier que nous appellerons l'ordre moral, et nous lui donnerons ce nom unique-
ment pour le séparer des autres faits, dont il diffère par
la forme , mais sans admettre un principe différent pour l'expliquer. Nous n’en avons pas besoin. Archimède de-
mandait un point d'appui pour soulever le monde.
Nous, nous demandons lencéphale pour expliquer
toute la partie intellectuelle et morale de l’homme. Seulement nous attribuons au cerveau deux sortes de, fonctions : des fonctions purement physiologiques qui. animent tout l'organisme, et avec la réaction de ses”
autres systèmes constituent la vie physique; puis des