‹ La conscience, ou, La règle des actions humainesChapitre 36 sur 69 · CHAPITRE X. LCR CRE SES · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. LCR CRE SES

par exemple, qui poussait Attila vers Rome, qui pres-

sait les chefs des hordes barbares de se ruer sur l'empire

romain comme sur une proie. Car le dessein de Dieu était de renouveler la face du monde par ces invasions, de faire disparaître cette civilisation amollie, et devenue incapable par sa dégradation de recevoir la haute et sévère doctrine du christianisme. Dieu voulait retremper l'humanité dégénérée dans son propre sang et par le sang nouveau des barbares.

Il y a eu des horreurs, des abominations, des meurtres, des massacres, du sang versé par torrents, et ce sont ces hommes qui ont commandé ou exécuté tous ces crimes, Jusqu'à quel point ont-ils été libres dans ces {erribles exécutions des peuples? Jusqu'à quel point, si nous voulons regarder plus près de nous, cet homme extraordinaire qui a renouvelé la France et le monde il y a cinquante ans, a-t-il été libre dans ce qu'il a fait? Car il a été évidemment un instrument de Dieu pour rétablir l’ordre après les plus épouvantables désordres, et relever la société et la religion de leurs ruines, Il a commis beaucoup de fautes, de grandes fautes certainement; mais quand Dieu choisit ainsi des hommes pour en faire ses instruments, qui de nous osera faire la part de l'impulsion divine et celle de la volonté humaine ?

Enfin, considérons saint Paul renversé sur le chemin de Damas, saint Paul plein de fureur et de menaces, persécutant les disciples du Christ, ayant demandé la mission de les poursuivre et de les saisir pour les livrer aux supplices. Et tout d’un coup, aux portes de

Damäs où il allait exercer ses fureurs, le voilà qui est %

jeté à terre comme par un coup de foudre, et il s’écrie au milieu d’une grande lumière qui l’aveugle : Qui êtes:

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| DE LA NÉCESSITÉ, 241 | vous, ue Je suis le seigneur Jésus que tu per- Pscouee, Il te sera dur de regimber contre l'aiguillon. Alors il dit : Seigneur, que voulez -vous que je fasse ? Il se soumet, c’est “acte de liberté. Mais au premier moment il a été renversé, L'action providentielle a d’abord brisé, changé, retourné sa volonté; puis cette volonté se rend et demande ce qu’elle doit faire, Elle se donne librement.

Voici encore d’autres faits singuliers, et que je donne pour ce qu’ils sont, sans prétendre les expliquer.

I y a dans notre société des hommes pervertis par les révolutions et les mauvaises doctrines, qui ont . grandi et vieilli dans l’incrédulité, et qui se vautent d’être ennemis de la religion, de. l'Église et surtout des prêtres. En général, ces préténdus esprits forts ne sont pas si terribles qu'ils se l’imaginent. Ils se donnent des airs d’impièté, se drapent dans l'irréligion comme dans un manteau philosophique, pour se faire . une Contenance et paraître quelque chose. Or il arrive . qu'ils ont une famille ou des amis chrétiens, une femme, une fille pieuses, qui demandent tous les jours et avec . ardeur leur conversion, et qui font prier dans les com-

munautés ou dans les confréries religieuses, à Notre- . Dame-des-Victoires, par exemple. L'union fait la force - dans la prière comme ailleurs, et ainsi une supplication commune à une plus grande énergie pour demander et plus de chances d’ biere. Un jour, au moment où l’on y pense le moins, toutes les fureurs antireligieuses de cet homme témbènc : son cœur est changé, retourné converti, et cet ennemi de Dieu est soudainement ren- . versé par une maladie, par un événement quelconque, par un je ne sais quoi, qui l’a renouvelé sans la parole des hommes ; et quand on lui propose de revenir à Dieu,

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Rte A 942 CHAPITRE X. AR qu’il blasphémait tout à l'heure, ce tigre se laisse con duire comme un agneau. j Voilà ce qui arrive plus souvent qu’on ne pense. Nous pouvons l’affirmer, nous qui sommes dans les secrets des consciences et de la religion. Faut-il dire que dans ce cas la liberté est contrainte jusqu’à un certain point par la vertu d'en haut que la prière attire ? Faut-1l admettre une prière qui force, comme disent les Allemands, zwëng-gebet ? Nous affirmerons simplement que la liberté est inclinée par la gràce de Dieu. Au milieu de ses égarements, cette àme a été touchée par la grâce, et elle lui a cédé, elle s’est rendue; elle a réagi vers l'influence divine par son acte de foi et le mouvement de sa volonté. Mais, au premier moment, elle a été changée par la grâce prévenante, qui a bouleversé « ses dispositions, et l’a portée à vouloir ce qu’elle avait repoussé jusque-là. ; J’ajouterai une considération. De même que Dieu, « en agissant par la grâce prévenante sur les âmes, semble parfois les nécessiter à bien faire, ne peut-il pas y avoir une autre puissance contraire à celle de. Dieu, qui les envahisse et les contraigne en certains cas à agir pour le mal? On a parlé de tout temps. de pactes avec le démon, avec Satan. Qu'est-ce que w cela veut dire? Cela veut dire que, dans un intérêt quelconque, pour un plaisir, une jouissance, une gloire, ! un amour, une fortune, tout ce qu'on voudra, une âme peut se donner librement et complétement au mal, en jurant de se vouer à son service et à sa cause, si le. prince du mal lui procure ce qu’elle convoite. En se donnant au mal, elle se livre donc à celui qui en es : l’auteur, à l'ennemi de Dieu et de l’homme. Ainsi on! peut faire dans le cours de la vie ce qui malheureuse-"

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| DE LA NÉCESSITÉ. 243 ment s’accomplit trop souvent à la mort, quand une âme quitte ce monde, esclave du mal auquel elle s’est donnée par le péché . par l'habitude du péché et par le crime. Alors sa volonté, qui n’a pu ou voulu se retourner vers Dieu, se trouve dans un état de servitude ; . elle reste liée à celui à qui elle s’est donnée, et comme . l'épreuve de ce monde est achevée, elle ne peut plus se . reprendre, et participe nécessairement à l'éternité mal- . heureuse du prince des ténèbres et de l'enfer. __ Résumons en quelques mots ce que nous venons . d'exposer. Il n’y a qu’une chose qui détruise la liberté, . la nécessité; il n’y a qu’une nécessité absolue, la né- - cessité physique ou la nécessité par nature; la nécessité relative, ou par conséquence, n’est qu’une nécessité lo- . gique; et la nécessité morale n’est qu’une grande difi- . culté, ou une grande répugnance : on peut toujours la . surmonter avec l’aide de la grâce. Toujours on peut - dominer la nature par la grâce, la raison par le libre - arbitre, et résister à la grâce elle-même par la liberté. - Enfin, il y a des cas où la nécessité morale parait se - confondre avec la nécessité physique, où l’acte humain - semble nécessité par l’action providentielle qui s’en sert - comme d’un instrument. Quelle est dans ce cas la part - de la liberté humaine? Dieu seul peut le savoir et la : faire.

Causes qui affaiblissent l'acte libre. — L'igncrance invincible et vincible. — Conditions et effets de l'ignorance invincible. — Causes et variétés de l'ignorance vincible. — La première excuse toujours du péché, la seconde tantôt l’atlénue, tantôt l’augmente.

Après avoir examiné ce qui détruit l'acte libre, il « nous reste à exposer ce qui le diminue ou Paffaiblit. Il y a plusieurs causes que les théologiens ramènent com- # munément à l'ignorance, la passion, la violence et la crainte, auxquelles nous en ajouterons une autre, dont « l'influence n’a point été assez remarquée, l'habitude. Nous allons nous occuper dans ce chapitre de l’igno- M rance, en tant qu'elle infirme lacte libre, et diminue par là même la responsabilité de l'agent, son mérite ou M son démérite. : 0

Dans toutes ces recherches, nous en appelons surtout à la conscience, à la réflexion sur soi-même. Ces « considérations sont graves, car il s’agit de déterminer « comment notre liberté s’exerce dans sa plénitude, et w comment elle est atténuée, altérée; quelles sont les M influences intrinsèques ou extrinsèques qui agissent sur elle pour la fortifier ou la diminuer; et comme de l'exercice de la liberté dépendent sa moralité, sa res « ponsabilité, et par conséquent notre vie actuelle et notre vie future, il n'y à point d'étude plus importante ni d’un intérêt plus pratique, 5

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- L’ignorance, dont nous allons parler, n’est pas l'igno- rance en général, mais seulement celle qui concerne

. l'ordre moral. On peut être fort ignorant et être un - homme trèés-honnête, comme aussi l’instruction la plus

ou moins ignorants sur tout le reste. L’ignorance des

profonde ou la plus étendue n’est pas toujours un gage de

- moralité. C’est que l'ignorance est de diverses espèces.

Celui qui est très-versé dans les sciences physiques et mathématiques peut être très-ignorant dans la reli-

. gion et la morale, et réciproquement. Il n’est pas rare

de rencontrer des hommes de savoir qui ignorent les points essentiels de la science des mœurs, comme aussi il y a des hommes fort instruits de leurs devoirs et plus

vérités spéculatives est permise, car tous n’ont pas les moyens ni le temps de s’en instruire. Mais il n’est permis à personne d'ignorer les vérités morales qui influent directement sur la conduite. Suivant qu’on les connaît ou les ignore, la vie actuelle prend une

autre direction, et la vie future elle-même en dépend.

Chacun a dans le monde, et par le fait même de son

existence, une certaine position qui détermine ce qu'il

doit faire ou éviter. D'abord, nous sommes tous des

hommes, et à ce titre nous avons déjà des devoirs à

remplir, les devoirs qui incombent à l'humanité. Il faut

donc. les connaître, afin de vivre en hommes. Nous sommes en outre membres d’une société civile, partici-

pants à ses avantages et à ses charges... Peu importe . ici qu'elle soit constituée politiquement d’une manière . ou d’une autre. Qu'il y ait un peu plus ou un peu

. moins de liberté, cela ne fait rien sous le rapport mo-

ral; car les devoirs généraux des membres d’une société dérivent de la constitution sociale, et non de

organisation politique. Donc, Français, Anglais ou

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Allemands, nous avons des devoirs à remplir. vis-à-vis “4

de nos concitoyens, et par conséquent il faut les con- |

naître.

Puis, outre notre qualité d'hommes et de citoyens

nous avons celle de chrétiens , c'est-à-dire d'hommes

régénérés, participants à une vie surnaturelle et di-

vine, ce qui constitue proprement le caractère indes-. ae du christianisme. Ce caractère de chrétien.

impose aussi certaines obligations qu’on ne doit pas ignorer,

Enfin, outre ces obligations générales, il y en à qui nous sont propres. Chacun de nous a un état; il exerce dans la société une certaine fonction; des devoirs sont attachés à cet état, inhérents à cette fonction. II doit les savoir.

Il est clair que si l’on ignore ces devoirs entièrement ou en partie, on n’est pas apte à les accomphr, et qu’ainsi, ne les remplissant pas ou les remplissant.

mal, on n’est pas dans l’ordre, on encourt un certain démérite, on est dans l’immoralité. Car, ne l’oublions pas. il y a deux élémens de l'acte libre : la raison qui reconnaît ce qu'il faut faire ou éviter, et la volonté qui réalise ce que la raison commande ou conseille. Or, l’un de ces deux élémens manquant, l'acte libre n'existe

plus, et dès lors les conséquences de lacte libre man-

quent aussi, la responsabilité, le mérite ou le démérite, le vice ou la vertu. Or, dans le cas d’ignorance, la part de la raison fait défaut.

Mais il s’agit de savoir si cette ignorance est volontaire ou involontaire, vincible ou invincible ; si elle est le résultat d'une négligence coupable, ou si elle n’a : été aucunement voulue. Car les actes ont une autre valeur morale, selon qu'ils ont été occasionnés ou ac- |

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ompagnés par l’une ou autre de ces ignorances. Iln°y a point d’immoralité à agir contre le devoir ou à s’en abstenir, quand on l’ignore absolument; il y en a, au contraire, quand cette ignorance a été directement - ou indirectement voulue. Car en ne voulant pas s’ins- » truire de ce qu’on doit savoir, ou en négligeant de le . faire, on a posé sciemment une cause de mal, dont | les conséquences, non voulues en elles-mêmes, reviennent cependant à la charge de la volonté qui les a amenées avec et dans leur cause. Si donc j'ignore mes * devoirs par ma faute, si je n’ai pas voulu m'en insiruire, si j'ai négligé de reconnaître mes obligations . et d’être renseigné sur les exigences de mon état, je deviens responsable et coupable de tout le mal qui peut sortir de cette ignorance.

Il faut donc distinguer, et cette distinction est très- importante dans la pratique entre l'ignorance invincible et l'ignorance vincible. La première est absolue, . entière, non voulue, accompagnée d’une parfaite bonne . foi ; elle a lieu quand il est impossible physiquement et . moralement de connaître la loi, soit qu’elle n’ait pas . été promulguée , soit que, pour des raisons indépendantes de l’agent moral et étrangères à sa volonté, bien . que promulguée, elle ne soit point parvenue jusqu'à - lui. Ilest évident que dans ces cas 1l n’est responsable ni de ses ignorances ni de ses suites. L’ignorance vin- - cible en diffère en ce qu’elle est le résultat d’une né- * gligence coupable ; on n’a pas envisagé sérieusement . les obligations qui incombent; on s'est absteñu à dessein, dans l'espoir de s'affranchir de ce qu’on pressen- tait en elles de pénant ou d’importun. Voluit intelligere . ut bene ageret; il n’a pas voulu comprendre, de peur . d’être obligé à bien faire, dit l’Écriture. Aussi une telle

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