‹ La conscience, ou, La règle des actions humainesChapitre 38 sur 69 · PRE LE · texte numérisé non relu

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du cœur, peut juger la culpabilité. Pour éclaircir cette : matière, prenons des exemples.

Voici un des cas les plus graves. Pour connaître la loi évangélique, il faut qu’elle soit annoncée; car dit l'apôtre : Comment connaîtront-ils la loi si personne ne * la leur annonce, et comment leur serait-elle annoncée, sil n’y a des hommes envoyés de Dieu même pour les en instruire ? Donc la foi vient de l'enseignement donné par la parole; on croit à cause de la parole entendue : fides ex auditu.

Or, il y a des hommes qui n’ont jamais entendu d’a- . pôtre, auxquels l'Evangile n’a jamais été enseigné. Ils ignorent complétement la loi révélée, la parole divine, la doctrine chrétienne; et, par conséquent, vivant dans la condition purement naturelle, ils n’ont pour lumière et pour guide que leur raison et leur conscience. Il est évident que ces hommes sont dans une ignorance invin- - cible relativement aux devoirs que le christianisme im- pose. Car justement parce que la loi chrétienne est . révélée et surnaturelle, leur raison est incapable de la découvrir. Si donc la religion chrétienne est au-dessus dela raison et de la conscience humaines, tous ceux qui . n’ont pas été évangélisés, ni prêchés, sont dans l’im- possibilité de la connaître. Telle est en effet la condition de beaucoup de païens. Sont-ils coupables de cette ignorance et de l’inobservation de la loi chrétienne ? Non, saint Augustin le dit formellement. Leur infidélité . n’est pas un péché. Leur ignorance ne leur est pas 1m- - putable ; seulement, ils portent les suites du péché d’o- rigine , et ils sont privés, par cela même, du rapport direct avec Dieu, de toutes les grâces qui en sortent et dont il avait plu à Dieu de gratifier l'homme dans sa création, rapport et grâces qu'il a perdus par sa

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faute, et qu'il ne peut plus recouvrer par lui-même. Ils sont donc dans un état de peine et de décadence par la privation ou le dépouillement de la grâce primitive, c’est-à-dire qu’ils restent dans l’état naturel déchu où leur naissance les a placés. Leur ignorance n’est donc pas un péché, mais une peine, suite du péché . d'origine. Von est peccatum, sed pœna, dit saint Au- M gustin.

Mais quelle est cette peine ? Ici, une explication est M nécessaire; car ces choses; en général, sont mal com- « prises, non par la faute des théologiens qui disent ce # qu'il faut dire, mais à cause de la légèreté de ceux qu’ils instruisent. Il y a peu d'hommes qui écoutent sérieusement et sachent méditer les grandes vérités.

Il y a deux vies pour l’homme, la vie naturelle et la vie surnaturelle. Nous recevons la vie naturelle par la génération physique et la conception dans le sein maternel. Or cette vie, suivant la doctrine chrétienne, se M trouve altérée, viciée, dégradée par le péché de nos M premiers parents, dont les suites transmises avec et par la génération détériorent la nature humaine sans la changer dans son essence, obscurcissent la raison M sans la détruire, et inclinent la volonté au mal, tandis « qu'auparavant elle était portée au bien. Voilà l’état dans lequel nous naiïssons.

Mais il y a une autre vie, la vie surnaturelle, qui pro-. vient de la grâce. Cette grâce, Dieu seul la donne, et elle est communiquée par le sacrement de la régéné-

ration, qu'on appelle le baptème. Le baptême ajoute

donc à la vie naturelle une vie nouvelle qui élève, épure « et sanctifie la première; il fait de homme une nou-

velle créature, le réconcilie avec Dieu, et par cette

réhabilitation le rend participant de la vie divine, à

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: Jaquelle il n’a pas droit selon la condition de sa nature, et que Dieu ne lui communique que par son bon plaise? C’est donc une grâce spéciale, un bienfait, un don, une miséricorde. Dieu l'accorde à qui il lui plaît, commeil lui plaît, car elle n’est pas due; et si dans sa justice il avait voulu laisser l'homme dans l’état où le péchéorigi nel l’a précipité, il l'aurait pu sans manquer à sa justice. L'homme alors eût été privé de la communication surnaturelle à la vie divine, mais non séparé de Dieu absolument; car, d’après les conditions de sa nature, il est en rapport avec Dieu, soit par la nature extérieure, soit par sa propre nature, par sa raison, sa Conscience, par tous les moyens naturels qui soutiennent l'existence humaine. Donc, tous ceux qui ne sont pas régénérés par le baptême sont étrangers à cette vie supérieure; ils res- - tent dans l’état naturel, €’est-à-dire qu'ils reçoivent au moment de la conception une âme et un corps , une existence humaine, une nature humaine, qui a étérestreinte, obseurcie, viciée, inclinée au mal par le péché originel, mais qui est bonne encore dans son fond. Elle a été gâtée jusqu’à un certain point, mais non pervertie dans son essence, comme Luther et Jansénius l'affirment. Elle a été détériorée, mais il lui reste encore une grande part de sa bonté native. La preuve en est que la raison humaine, tout obscurcie qu’elle est, est capable de connaître la vérité, témoin les progrès merveilleux des païens dans les sciences et les arts. De même la volonté humaine, même dans la servitude du péché et avec un penchant. inné au mal, peut faire de bonnes actions et acquérir des vertus par l'exercice moral de sa liberté, comme on le voit dans les sages de Pantiquité.

Toutefois l'ignorance en ce cas, bien qu'invincible,

et excusant certainement du péché, n’en est pas moins un grand malheur, puisqu'elle prive des avantages. attachés à la connaissance et à l'observation de la loi révélée, puisqu'elle exclut la participation directe à la vie divine, à cette vie éternelle que donne la grâce. « Assurément l’âme humaine, dans cet état, ne peut jouir de la vision béatifique de Dieu, de la contemplation du M bien en soi. Mais est-elle déshéritée de tout commerce « avec Dieu, si dans le temps de son épreuve elle a agi moralement, selon sa conscience, conformément aux [u= mières naturelles de la raison ? Nous ne le croyons pas. Car si les hommes naturellement sages sont capables, comme l'enseigne la doctrine catholique, de reconnaitre « certaines vérités, surtout les vérités morales, et de faire « de bonnes actions, il est juste qu'ils obtiennent une. récompense proportionnée à leurs mérites, un bonheur“ en rapport avec leur bonne volonté; en un mot, une M condition future, difficile à qualifier et à définir, mais où M il y aura une certaine mesure de puissance et de bien- « être. Affirmer que tous ces hommes sont damnés, c’est dire seulement qu'ils ne pourront jouir de la. 3 vue de Dieu : ce qui est en effet la plus pénible M des Fe et la plus grande peine. Ce n’est point” dire qu'ils soient a He de tout bien et de tout « bonheur, si, comme dit saint Paul, ils ont suivi la voix de leur conscience, qui leur tenait lieu de loi; s'ils ont: 2 aimé la justice par-dessus toutes choses, cherché sérieusement la vérité, et tout sacrifié pour la faire prévaloir. « Ces âmes qui suivent de bonne foi la lumière naturelle « et les impulsions de la conscience, qui aiment et font le« bien autant qu’elles le peuvent dans leur situation, sont .

sans doute comme le centurion Corneille agréables à Dieu, qui ne fait point acception des personnes, dit.

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4 saint Pierre, mais regarde avec complaisance en toute

nalion ceux x qui le craignent et accomplissent la jus-

tice.

Ce cas est une pierre d’achoppement pour beaucoup de personnes. On dit : mais enfin il y a tant de millions d'infidèles, d’idolâtres, de mahométans..…. que deviennent toutes ces âmes après cette vie ? Est-ce qu’elles seront toutes damnées, jetées au feu de l’enfer? Oui, ces âmes sont condamnées, comme nous venons de l’expliquer, à ne pas jouir de la vue de Dieu, qui est le plus grand des bonheurs , la félicité suprème, parce qu’elles n'ont pas reçu la parole divine et la foi qui en émane; parce qu'elles n’ont pas été régénérées par le baptême et introduites dans la société même de Dieu par l’union avec Jésus-Christ. Mais au-dessous de cette félicité souveraine, n y a-t-il pas d’autres degrés d’être et de bienêtre pour ceux auxquels, comme dit l’apôtre, leur conscience a tenu lieu de loi, et qui ont fait naturellement les choses de la loi sans posséder la loi : Naturaliter ea . que legis sunt faciunt, ejusmodi legem non habentes, ipsi sibi sunt lex. (Rom., chap. n, 14.)

Il est souvent difficile de déterminer quand l’ignorance est vraiment invincible. Pour qu’elle soit telle, il faut qu’on ait fait absolument tout ce qui est possible pour s’instruire, qu’on n'ait rien négligé de ce qui pouvait être employé, ce qui n’est pas aisé à apprécier. Qui dira précisément tout ce qu'il faut faire ? - Ou bien faut-il seulement avoir pris tous les soins ordinaires, comme disent les théologiens, toutes les précautions que prennent les personnes prudentes ? Ce n’estpas encore bien clair. Des personnes prudentes ! mais quiest-ce qui constitue une p£r sonne prudente ? À quoi la reconnaître ou la trouver ? quelle mesure lui apph-

34 dr Neheoe CHAPITRE XI.

quer pour la discerner ? Tout cela est son assez. vague . la pratique. | Le Voici un autre cas plus compliqué que le re | dent. Les hérétiques, les schismatiques peuvent-ils être dans une ignorance invincible à l'égard de la vraie religion, de la religion catholique? Je ne sais pas si des hérétiques ou des schismatiques Lront ce livre. Si cela arrive, je les prie de croire que mon unique intention est de discuter ici une question grave avec impartialité, pour nous éclairer sans vouloir faire de peine à personne. Nous ne pouvons eluder ces questions, quand elles se présentent, et leur discussion peut être utile à tous : aux catholiques pour se fortifier dans leur : foi, à nos frères séparés pour reconnaitre où ils en sont. Je demande donc si un hérétique ou un schismatique | peut arguer d’une ignorance absolument invincible. : Cela me semble diflicile, et voici pourquoi. Un schisme à est une séparation, par conséquent une négation. Done, » quand on embrasse un schisme et qu'on se sépare, on * conpaît jusqu’à un certain point, au moins confusément, -ce dont on se sépare; sans quoi on re trouverait plus la limite du schisme, on ne distmguerait pas en quoi il « consiste. Dès lors, par cela qu’on connaît en quelque 4 manière ce qu’on renie, ce dont on se sépare, on ne peut prétexter une ignorance complète. Il y a au moins des doutes, l'ignorance ne peut être dite invincible. Ceci est encore plus clair dans le cas d’hérésie, Car . alors on proteste, d'où le nom de protestant; on pro-. teste contre une vérité de foi; on la connaît donc, sinon. Ja protestation n'aurait pas de sens. Toute protestation. suppose une vérilé positive qu'elle nie, comme toute er=* reur une vérité dont elle s'écarte. Dônc, le protestant qu | préfère des opinions particulières aux dogines de} Eglise

connait jusqu'à un on + ces out Par cela . méêémequ'il les rejette, il doit en avoir une connaissance

- au moins confuse, autrement sa négation serait aveugle. -

Puis il y a encore une autre considération assez grave,

surtout dans le cas de l'hérésie ou du protestantisme,

C'est que dans ce système, ou à ce point de vue religieux, on pose pour régle, à la place de l'autorité de l'Église, - la raison de chacun ou le sens privé, chacun pouvant et

devant, à l’aide de l'Esprit-Saint, interpréter et expliquer l'Écritüre par son jugement propre, et ainsi se

faire ses dogmes ou ne s’en faire pas. On provoque donc la réflexion, le raisonnement, la discussion de toutes manières, et ainsi il y« bien moins de chances pour les esprits d’être entraînés par l’enseignement des pasteurs,

et de se trouver dans une ignorance invincible, El y a encore une autre cause qui eut cet entraînement plus difficile. Chez les catholiques, l'autorité de l'Église est reconnue; on nest catholique qu'à cette condition. C’est Dieu qui parle par l'Église, elle est le dépositaire et l’interprète infaillible de sa parole, et ses prêtres

nseignent en son nom; par conséquent il faut accepter la parole de l'Église comme celle de Dieu même, sans quoi on n'est he catholique : Qui vos audit me aude, qui vos spernit me spernit; celui qui vous écoute m’écoute, celui qui vous méprise me méprise, a dit — Jésus- Christ à ses es es. Donc, le catholique qui à foi en la mission divine de l'Église n'a pas à délibérer ni à discuter ce qu'il doit croire, et quand il croit, il n’a plus d'inquiétude que celle de pratiquer ce qu'il croit, parce que son assentiment est fondé sur la foi en la

… parole divine. On peut dire jusqu’à un certain point qu'il est entrainé par sa foi,

. Mais dans le protestantisme ce n’est plus ia même

956 De CHAPITRE XIe

chose. Là, qu'est-ce qui enseigne? C’est le ministre. …

Qu'est-ce que le ministre? M. de Maistre a dit : « C’est un monsieur habillé de noir qui parle morale, mais je dirai plus révérencieusement, c'est un homme plus ou moins savant, qui expose ses opinions en matière religieuse. C’est, si l’on veut, un philosophe qui disserte sur la religion et tout ce qui y ressemble; c’est tout au plus un philosophe chrétien, et encore pas toujours, et comme il fait profession de n’être point lié par la tradition, ni soumis à une autorité quelconque, mais d’expliquer la parole sacrée par l'interprétation particulière que l’Esprit-Saint lui suggère; chacun de ses auditeurs a le droit d’en faire autant, et ainsi de mettre son interprétation ou son opinion en face ou en opposition de celle du maitre. Il n’y a donc là aucune autorité divine et qui oblige; c’est une affaire de raison et de raisonnement, d'examen, de critique, de discussion, et c’est pourquoi l’entraînement n’est pas facile. Enfin, moi catholique, croyant et pratiquant autant que je puis, je n'ai plus d'inquiétude sur l’objet de ma foi, qui m'est garanti par l'autorité divine que je reconnais, et à laquelle je me soumets: je crois et j'agis en conséquence. Mais si ma foi et aussi mon salut étaient basés sur une opinion purement humaine, l'opinion de monsieur un tel, si savant qu'il soit ou la mienne propre, oh! alors, je le comprends, je ne serais as tranquille, car il y aurait toujours lieu de penser autrement, par conséquent de douter et de s’inquiéter. » Qu’on me permette de citer ici ma propre expérience.

J'ai été professeur de philosophie très-jeune. J'étais

plein d'ardeur et de zèle pour la science, et je cherchais à

m'éclairer par tousles moyens possibles. Dans ce tempslà, si ma foi curetienne sommeillait, elle n’était pas

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éteinte ; mais je cherchais la vérité dans la philosophie et par les philosophes ; je la cherchais très-sérieusement et de bonne foi. J’enseignais publiquement dans une académie et devant un nombreux auditoire, et comme on le fait dans une position pareille, pour peu qu’on ait de vie et d'intelligence, j'y mettais toute la puissance de

mes facultés et toute la chaleur de mon âme. J’exposais

sincèrement ce que je croyais la vérité. J'avais du succès, mais ce succès me tourmentait, car j’entendais presque toujours au dedans une voix qui me disait : Est-ce que tu es bien sûr de ce que tu dis là? quelle garantie as-tu que c’est la vérité ? Cependant tu parles avec ardeur, avec assurance, tu persuades ces jeunes gens ; tu les entraînes dans le courant de tes pensées, dans la voie de ton propre esprit; es-tu bien certain de ne pas les mener à l'erreur, à l'illusion? Voilà ce que jentendais au fond de ma conscience, et ma conscience me forçait de répondre : que, tout en croyant à la vérité de ce que j'enseignais, je n’étais au fond sûr de rien, et que demain peut-être je penserais autrement. Cette position est cruelle, et elle l’est tellement pour une âme droite et qui aime le vrai, que moi qui ai eu le malheur de m'y trouver pendant plusieurs années, j'ai manqué en mourir, accablé sous le poids d'une telle responsabilité, et consumé par le désir stérile et désespéré de trouver la certitude et la vérité.

Or, la plupart des protestants intelligents et de bonne

foi en sont là, Et moi aussi, j'étais de très-bonne foi, mais je n’en étais pas moins inquiet, tourmenté, déchiré, et qu’on y fasse attention, la plupart des pro-

testants éclairés le sont aussi d’une manière singulière. Je n’en ai point rencontré un seul de ceux-là, et j'en: ai connu beaucoup, puisque j'ai vécu vingt-cinq ans au

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