INFLUENCE DE LA PASSION SUR L'EXERCICE DE LA LIBERTÉ
Influence de la passion sur l’exercice de la liberté. — La violence physique, ou la coaction, Ôôte Ja liberté de l'acte extérieur; elle ne peut atteindre la volition ou l'acte interne et immédiat de la volonté, mais seulement les actes commandés de l'esprit et du corps. -— La crainte, qui.est une violence morale, empêche l’acte libre si elle Ôte l'usage de la raison. Dans tous les autres cas, elle ne détruit pas le volontaire, bien qu'elle le diminue plus ou moins, en raison des circonstances. — Influence de l'habitude sur l'exercice de la liberté.
ll nous reste à parler des autres causes qui affaiblissent la moralité de l'acte libre, savoir, la passion, la violence, la crainte et l'habitude. Nous dirons quelques mots de chacune.
La passion excuse-t-elle les fautes qu’elle fait commettre? La passion atténue-t-elle, affaiblit-elle Pacte . moral, à ce point qu’il cesse d’être moral, et par conséquent imputable? Telle est la question, et pour la résoudre il faut savoir ce que c’est que la passion. Nous : le dirons rapidement, en faisant une courte excursion sur le terrain de la psychologie.
La passion considérée en elle-même, dans son es- . sence, se compose de deux éléments, la sensibilité et le . désir. Le désir naît de la sensibilité, excitée par ce qui lui plait ou lui déplait, par une impression agréable on désagréable. La sensibilité en est donc la racine. Émue agréablement, elle produit une réaction vers
l'objet qui la touche; affectée péniblement, surtout si en résulte une souffrance, elle amène une réaction con- {raire , par conséquent de l'opposition ou de l'éloigne= : ment. 1 suit de là que, quand la passion vient à se mêler … à ce que nous faisons, il y a plus d'ardeur, de vivacité et d’entrain que si nous agissions simplement par la froide raison. Non que la raison ne fasse mieux en: certains cas; mais en beaucoup d’autres, il est souvent. heureux qu’une bonne passion vienne pousser l’activité M et l’animer pour la faire aboutir. Je dis une bonne pas- « sion ; parce qu'il ne faut pas croire qu'elles soient toutes mauvaises. Îl y a de bons désirs, puisqu'il y a le désir 4 du bien. Si donc on se passionne pour le bien, on le 4 fera avec plus d’ardeur, avec plus d'énorgie. et la. preuve, c’est que les êtres les plus portés à la passion en ce monde, à cause de l'excès de leur sensibilité et de 4 l'irritabilité de leur organisation, les femmes, quand elles se mélent de faire le bien, ce qui leur arrive sou- M vent, le font mieux que les hommes. Mais il faut avouer | aussi que si elles se mettent à faire le mal, elles vont . bien plus loin, parce qu’elles sont plus passionnées, et. qu'une fois Ver de l’ordre et de la bonne voie, cles | 4 ne connaissent plus de mesure ni de bornes. . La sensibilité émue produit le désir ; le désir élevé à M une certaine exaltation produit la passion, et la passion, comme le mot l'indique, nous place sous l’action, sous. la domination et dans l'entraînement d’une chose ou d’une personne qui nous asservit, parce que nous l'ai mons; car, dit l’apôtre, on devient l’esclave de ce qu’on aime. Là est le danger de la passion; car, par cela qu'elle donne à une autre volonté, à un autre être, . un certain empire sur nous, et nous rend passifs à son. égard, nous risquons fort de compromettre notre liberté,
‘de en a perdre Yusage , ou au moins de la voir singulièrement diminuée. Aussi, qu'on y prenne garde, il ne faut | pas j jouer avec la passion, c’est un jeu bien chanceux, - où l’on ne sait jamais d'avance tout ce qu’on perdra. Ici moins qu'ailleurs, personne ne peut dire: Je n’irai … que jusque-là. Une fois engagé dans cette voie de sen- - sibilité fascinée, de désirs qui entraînent ; une fois sous cette espèce de charme qui pousse à posséder lobjet qu’on aime, quoi qu’il en coûte, la pente est glissante, pleine de vertiges , et l'on ne s'arrête guère qu'au fond de l'abtme. Sans doute, si l’on apercevait du premier coup d’œil le terme auquel on arrivera , on re- culerait d’effroi, sinon d'horreur ; mais on ne le voit au
de l'imagination. On ne voit que le premier pas auquel on se laisse entrainer, et celui-ci conduit à un autre, et insensiblement on arrive au crime.
Il s’agit de savoir si la passion affaiblit à ce point
. Pour cela, il faut considérer la passion dans ses degrés divers, et d’abord à ses deux extrémités, dans le premier mouvement et dans son paroxysme le plus vif, Il y à dans la sensibilité et le désir des entrainements, des emportements irréfléchis qui ne sont pas même voulus,
parce qu’ils sont des entraînements : c'est ce qu’on ap-.
. pelle les premiers mouvements. Le premier mouve- . ment excuse en général, en tant qu'involontaire ; . seulement, il est assez difficile d'y faire exactement la part respective de la spontanéité et de la réflexion.
- Dans le cas de paroxysme, quand la passion a un tel - degré de vivacité qu’elle suspend l'usage de la raison, . l'acte libre est également annulé. Alors on ne sait plus ce qu’on fait, on n’a plus la conscience de ses actes ni
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départ qu’à travers les illusions du désir et les prestiges
l'acte volontaire et libre, qu’elle excuse du mal commis.
de la loi. On a perdu la puissance de sol- -même, de ses facultés. Donc les conditions nécessaires à la formation 3 de l’acte moral n’existent plus; car la raison n’est plus … capable de Rérceroir le rapport des actions avec la loi, … et la volonté n’est plus maîtresse de ses mouvements.
Cette exaltation de la passion met l'homme dans un état qui ressemble à la folie.
Mais entre ces deux cas extrêmes se trouvent beau—
coup de nuances, où l’on peut demander, quand il y à … passion, jusqu'à quel point la volonté y prend part, et «
en quelle mesure la raison y contribue. Il est évident
que plus on sait ce qu’on fait, plus on y réfléchit, plus
on agit en connaissance de cause, plus aussi le crime, la faute, ou l’action qui est l'effet de la passion , a êté
voulue. La responsabilité est plus grande, puisque la vo-. lonté a été mieux éclairée, et qu’en y pensant plus ou : moins longtemps , elle a pu s’assurer de toutes les cir- M constances de laction qu’elle allait commettre, et, prévoir les suites qui pouvaient en sortir. Ce sont.
les cas de préméditation. Les tribunaux humains distinguent soigneusement ces deux choses, savoir : un
crime commis par l'entraînement de la passion, résultat . spontané d’une réaction violente, ou bien un erime pré-” médité, et qui paraît annoncer dans son agent une VO=. lonté plus pervertie et un désir plus profond de faire
le mal.
La passion atténue donc la faute, à mesure qu’elle, est plus spontanée , plus vive, plus naïve, qu’elle est moins éclairée et dirigée par la réflexion. Cependant on“ ne peut pas dire qu’elle excuse entièrement de la faute … ou du péché, et voici pourquoi: d'abord l'action est volontaire et libre, puisqu'il y a consentement de la vo= Jonté , et l’on sait très-bien qu’on doit résister à la pass
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. sion. Ainsi, un homme agité par une passion mauvaise, et qui veut la satisfaire, quelle que soit la violence de . sa passion, y consent, par cela même qu'il y applique - sa volonté, par conséquent sa volonté devient mau- . vaise, comme ce qu’elle veut faire; elle devient cou- . pable ou criminelle. Ensuite les passions deviennent » plus violentes à mesure qu’on les contente plus souvent. Elles se renforcent par l'habitude, et même elles peuvent arriver à ce point d’exaltation qu’elles ôtent l'usage de la raison. Dans ce dernier cas, sans doute, on n'est pas coupable des actes commis au moment où l'on a perdu l'usage de sa raison ; mais on l’est de s'être mis volontairement dans cet état par sa faute, par sa faiblesse, par son imprudence, par la récidive en des cas condamnables, et alors, on est indirectement criminel; car on a posé sciemment la cause qui produit de tels résultats. Voilà pourquoi les passions, même les plus violentes, n’excusent jamais complétement. :
Une conséquence pratique qui sort de là, c’est que l'homme le plus raisonable, le plus sûr de lui, doit constamment veiller sur lui-même à cause de ses passions ;
car la sensibilité, facilement excitée par tout ce qui l'entoure , suscite incessamment des désirs, qui, depuis la chute de l’homme etle bouleversement qu’elle a produit dans son être, tendent plus au mal qu’au bien. Dans l’ordre primitif de sa création, l'humanité était naturellement portée au bien, et le faisait spontanément, tandis que maintenant »naissant avec les conséquences du péché d’origine , elle est portée instinctivement au mal par l'effet même de la détérioration de sa nature, et de la confusion des éléments qui la constituent. Donc, si nous nous laissons aller à la spontanéité de notre
97 0 Pres CHAPITRE su. As nature viciée et à ses instincts, nous sommes sûrs river au mal et au désordre. Le but de notre vie tuelle est justement de combattre ce penchant funeste, et de rétablir l’ordre en nous et hors de nous. C’est d reprendr el’empireque nous avions sur nous-mêmes dans: l’origine ; c’est de transformer la tendance innée à mal, l'instinct de résistance à la lo, à l'autorité, em soumission, en désir d’obéissance, en amour de la} jusüice, et dois de reconstituer, ‘de réhabiliter notre existence, en y rétablissant la hiérarchie naturelle de « ses facultés, afin que la raison étant soumise à la lot 4 divine, les sens soient soumis à la raison, et toute les passions, qui naissent de la partie sensible, subor données à ia partie intelligente et raisonnable de Fêtrew humain.
Si, au contraire, on se laisse entrainer par la passion," on cesse presque d'êt tre raisonnable. Sans doute on new perd pas la raison , la faculté de raisonner, mais © perd la jouissance de se dominer soi-même et de con server l'intégrité de son jugement, et alors qu’arrive-t-Il 2m : On ne juge “hs que par le sentiment, par l’imagina-" tion > Par les affections qu’on éprouve , par les sensa-s tions qu'on reçoit. Sans doute si les sentiments sont bons, il peut én résulter du bien. Si nous sommes . dans une bonne disposition, limagination ainsi que” les affections peuvent nous aider à bien faire; ma ce n’est point par cette voie qu’on arrive à une vertu solide ; car il n’y a rien au monde de plus mo= bile, de variable, que la sensibilité et l'imagination.
= Cest pourquoi les femmes, avec leurs sentimen tendres et leurs vives affections, ne sont pas raisonnable la plupart du temps, quand la passion les domine. Jene
ends pas qu ‘elles n aient pointia faculté de raisonner, quoique des philosophes anciens aient mis leur âme en | pen. Ilest FREnS que dans la in il ya beau-
. ment que l’homme, Mais ce qu'un dn peut constater sans rien ôter aux prérogatives du sexe, c'est qu'avec tant d’autres avantages, il n’a pas celui d’une intelligence forte, élevée, et particulièrement l puissance de la raison, quoiqu'il ait souvent beaucoup de bon sens. Mais il ne faut pas que la passion vienne l'agiter, car dès qu’elle entre dans un cœur de femme, il n'ya plus ni bon sens ni raison. C'est qu'en effet il n’est rien au monde de plus contraire à l’exerà cice de la raison que l’exaltation passionnée, et c’est pourquoi nous devons travailler de toutes nos forces à rester maîtres nous-mêmes dans l'usage de notre liberté, sans nous laisser entraîner ni asservir par ce qui nous. entoure. C'était là la vraie grandeur du stoïcisme, qui - disait: Tu es une force libre, une force intelligente, 3 par conséquent tu ne dois A que par toi-même, » et sachant nettement ce que tu veux faire. Tout le » reste, si tu agis par une influence extérieure, par un principe qui ne part pas de toi-même, te met en ser- . vitude et te dégrade, car tu es plus grand que tout » ce qui t'entoure en ce monde. Par ta raison, faite pour connaitre et suivre la vérité, tu dois être ton maitre, ton législateur, tu dois te gouverner toi-même. Îl faut lavouer , il y a quelque chose de beau dans cette doctrine. Après le christianisme, je ne connais rien de plus * grand que le stoïcisme dans la pratique et le platonisme . dans la spéculation.
Certes beaucoup d'hommes de nos jours, qui ne sont
chrétiens que denom, gagneraientä être un peustoïciens, « c’est-à-dire à avoir plus de conscience de leur dignité, w de la noblesse de leur nature, et d’être plus jaloux des ” prérogatives de leur liberté, ne se laissant pas en= vabir par les influences extérieures , et ne permettant … pas à des principes étrangers à leur volonté de diri- M ger leur conduite. Ce serait une bonne préparation « pour devenir quelque chose de mieux. I est vrai qu'il y a de l’orgueil dans le stoïcisme; mais nous passons un M peu d’orgueil à la jeunesse, qui de sa nature est tou- M jours plus où moins païenne, pourvu que ce soit un M noble orgueil, un orgueil qui la relève à ses propres « yeux dans la partie la plus noble de son être, et qu’elle“ mette sa fierté à ne point se dégrader, en se tenant M au-dessus de tout ce qui tend à la séduire pour lPa- « vilir, e.
Considérons maintenant l'effet de la violence. La -violence physique seule nécessite absolument, et par conséquent détruit l'acte libre. Elle porte directement M sur la partie extérieure de l'homme, sur les membres, « et indirectement sur les facultés, qui mettent les organes % en mouvement pour s’en servir,comme la pensée, l’imagination, les sens. On peut exercer la ‘violence sur les # sens en les faisant souffrir; sur la pensée en l'empêchant d'agir par le bruit, le tumulte ou la douleur ne . sur l'imagination jusqu’à un certain point en présentant des tableaux obscènes qui excitent de mauvaises images. «
n’atteint point directement la volonté. Car la volonté w cest ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, et son