AGREE
# base à toute cette doctrine est cette parole de saint Paul : omne quod non est ex fide peccatum est, tout ce
qui ne se fait pas avec assurance (ici ex fde ne veut pas dire la foi divine), avec une conscience certaine, est péché. Ainsi fissiez-vous une très-honne action en soi, si vous avez le moindre doute qu'elle soit bonne, par cela seul vous commettez le mal que votre doute
vous fait entrevoir, et vous vous rendez formellement
coupable de la faute que vous soupçonnez. Car, puisque vous là commettez, vous voulez la commettre, et alors c'est votre volonté et votre intention qui décident de la culpabilité. Done, toutes les fois qu’on agit avec le doute si l’acte est bon ou mauvais, on est coupable de tout le al qui est en question. Car, quoique vous soyez dans le doute, vous prenez parti, donc vous en acceptez et
vous devez en porter les conséquences.
La première chose à faire dans cet état est donc de dissiper son doute, ce qui n’est pas toujours facile, et
si malgré tous les efforts le doute subsiste, le plus sage est de s'abstenir. Saint Paul, s'adressant aux chrétiens
qui mangeaient des viandes consacrées aux idoles qu’on icur servait chez les païens, leur dit : « Pour ce qui est de manger des choses sacrifiées aux idoles, nous savons qu’une idole n’est rien dans le monde, et qu’il n’y a qu’un seul Dieu... Mais tous n'ont pas cette connaissance; car quelques-uns, dans l'opinion qu'ils ont
‘ encore de l’idole, mangent une chose comme consacrée
à l'idole, et leur conscience faible en est souillée. Prenez donc garde que cette liberté que vous avez ne soit en quelque manière un scandale pour les faibles; car si quelqu'un d'eux vous voit, vous qui êtes instruit, manger des viandes sacrifices aux idoles, la conscience de celui qui est faible ne sera-t-elle pas déterminée à en
manger aussi, et ainsi votre frère qui est faible, pour lequel le Christ est mort, périra à cause de vous. » Or, pourquoi celui dont la conscience n’est point formée périt-il, c’est-à-dire commet-il une faute? à cause de sa conscience douteuse, parce qu’en mangeant de ces viandes il croit faire un péché.
Autre question importante : Est-on obligé en cas de doute de prendre toujours le parti le plus sûr?
{ci il faut distinguer. En spéculation, dans la théorie, non. Par exemple, on met en question si une loi existe. Suis-je obligé d'agir comme si elle existait? Ce serait le paru le plus sûr, car on ne risque rieu de l’observer dans le cas même où elle n’existerait pas, tandis qu'on risque de la violer, si elle est réelle. Mais d’un autre côté il y a un autre principe qui dit : une loi douteuse n’oblige pas. Donc il faut commencer par s’enquérir si la loi existe; car si elle n'existe pas, elle n’oblige pas et par conséquent ce qui semble le plus sûr n’est point obligatoire.
Puis il y a encore un autre principe de droit ecclesiastique et de droit civil qui s'applique ici : /n dubio melor est conditio possidentis, dans le doute la condition de celui qui possède est la meilleure. Or, si la loi est douteuse, c’est votre liberté qui est en possession. Car la loi n’est faite que pour régler, restreindre la liberté, et la liberté est antérieure à la loi, puisque celle-ci, devant la régler, la suppose.
Si done la loi est douteuse, vous restez en possession de votre liberté. Donc vous n'êtes pas toujours obligé de prendre le parti le plus sûr.
Mais dans le doute pratique il en va souvent autrement; car s’il y a danger de péché, ou si on est exposé par telle action à se perdre, il est évident qu’on doit
prendre le parti le plus sûr, puisque avant tout il faut éviter le mal et la perdition. Mais si ce danger n’existe pas, vous n'êtes pas obligé de prendre le parti le plus sûr, pourvu que vous en preniez un raisonnable qui vous mette à l'abri du péché, et qui n’expose pas votre conscience.
Des théologiens ont soutenu le contraire, on les appelle {utioristes. Ils affirment que dans tous les cas il faut prendre le parti le plus sûr. Cette opinion est trop sévère. C'est comme si vous disiez que dans tous les cas on doit faire ce qu’il y a de mieux. Sans doute ce serait plus parfait; mais la perfection n’est pas de précepte, elle est de conseil. Il y a des saints, madame de Chantal, par exemple, qui avaient fait vœu de pratiquer toujours ce qui leur semblerait le plus parfait, et ils ont accompli leur vœu avec un immense courage. Aussi ils sont devenus des saints. Mais si la religion nous exhorte à tendre vers cette sainteté éminente, elle ne nous en fait pas une obligation; on ne peut pas obliger les hommes à devenir des héros. La doctrine du tutiorisme est donc exagérée; car pourvu que nous ne fassions pas le mal, nous sommes suffisamment en sûreté. Cependant il faut prendre garde, d'un autre côté, de ne pas se mettre en sûreté tout juste, comme ces chrétiens qui veulent se sauver au moins de frais possible, et qui, craignant de trop se gêner, ne font que ce qu'il faut pour ne pas se perdre. Cest un calcul dangereux, où il est facile de se tromper, et dans ce cas le tout juste risque beaucoup de devenir l’à peu près. La foi vivante ne marchande pas ainsi avec Dieu et la conscience.
. Conscience scrupuleuse. — Conscience large. — Conscience probable, —
= Improbable. — Doctrine du probabilisme, — Le probabilisme relàché M .… opposé à la rigueur du jansénisme, — Légitimité et utilité dans la pra M
tique du probabilisme modéré.
Nous avons expliqué ce que c’est qu’une conscience …
fausse et une conscience vraie, puis la conscience dou-
teuse, et les questions qui en sortent. Fe
Nous avons à examiner maintenant la conscience cer- . taine, la conscience scrupuleuse ou large, la conscience probable ou improbable, et par conséquent la célèbre doctrine du probabilisme.
Ce chapitre sera encore un peu abstrait, car la ques- 750
tion du probabilisme est une des plus subtiles et des plus. controversées de la théologie morale. Il y à dans ces. matières des aridités et des difficultés qu’on ne peut . épargner entièrement au lecteur, s’il veut pénétrer au fond du sujet.
La conscience certaine est celle qui ne laisse à l'es= prit aucun doute raisonnable, aucune crainte fondée: de se tromper ou de mal faire en agissant. Ainsi quand on procède avec une pleine assurance, sans douter de la qualité bonne ou mauvaise de l’action , si l’on ne songe même pas à mettre en doute la moralité ou limmoralité, la licité ou l’illicité de l’acte, on a la conscience certaine ; ce qui ne l’empêche pas quelquefois d’être
LES SCRUPULES. — LE PROBABILISME. 331 erronée et fausse, car on a tous les jours des certitudes au milieu de l’erreur. La certitude est un état subjectif; elle dépend de la position de l'esprit en face de la vérité ou d’une doctrine quelconque. Elle existe toutes les fois qu’on ne doute pas, puisque le propre de la certitude est d’exclure le doute. Il y a done beaucoup d'hommes qui ont de la certitude, car il y en a beaucoup qui ne doutent de rien; mais aussi il y a beaucoup de fausses certitudes.. Voyez deux personnes qui discutent : si elles sont de bonne foi, chacune se croit certaine de son opinion, Sans quoi elle ne la soutiendrait pas, et cependant comme deux propositions contradictoires ne peuvent être vraies en même temps, l’une des deux parties est nécessairement dans l’erreur. Ainsi en est-il de la conscience. Il arrive trop souvent qu'on fait le mal avec beaucoup d'assurance, sans même soupçonner que l'acte est mauvais. Mais dans ce cas, si l'ignorance est invincible, il y a eXCUSC.
IL y a trois sortes de certitude, la certitude métaphysique, morale, et physique.
. La certitude métaphysique a pour objet les vérités nécessaires, les principes, les axiomes, les idées, et les rapports des idées entre elles, leur convenance ou disconvenance. Le caractère propre de la certitude métaphysique est l'impossibilité de concevoir son objet autrement qu’il n’est ; elle implique l'absolue impossibilité du contraire. Elle n’admet donc, comme dit saint Thomas, aucune crainte de la chose opposée. Ainsi Dieu une fois admis comme l'Étre des êtres, l'Étre universel qui ne relève de personne, puisqu'il est la source de toute existence, il est certain métaphysiquement qu'il possède aussi la toute-puissance, la toute-science, et la souveraine liberté. Car il y a entre toutes ces idées une con-
nexion telle, qu’on ne peut les concevoir séparées. Les qualités et attributs sont ici identiques à l'essence. même, et sans eux l’idée de Dieu n’est plus concevable. Ainsi encore il est certain, d'une certitude métaphysique, que deux et deux font quatre, car il est impossible de concevoir le contraire. |
Cette espèce de certitude, toute spéculative, ne peut s'appliquer qu’à la partie supérieure de la morale, à ce qu’on appelle la syndérèse, à la connaissance des principes de la moralité, parce que ces principes sont des vérités universelles, des vérités absolues et nécessaires, qu'on ne saurait concevoir autrement, Ce sont les idées du bien et du mal, du juste et de l’injuste, qu'on peut sans doute expliquer diversement, mais qu'il est impossible de détruire ou de changer; car on ne peut faire que le juste soit l’injuste, et que le mal soit le bien. Elles ne peuvent jamais se confondre, et dans la théorie il faut toujours admettre leur opposition. De là l’universalité des principes de la moralité chez tous les hommes, malgré les différences de races, de culture, de civilisation , malgré les préjugés qui sur tant d'autres points les séparent. L'idée de la justice et sa distinction essentielle d'avec l'injustice ont toujours été et seront toujours uniformément admises et reconnues par les hommes. C’est là un fonds commun qui appartient à tous, et qui forme le patrimoine et la marque distinctive de l'humanité,
La certitude morale est d'un autre genre.
Elle n’est pas absolue en soi. Comme certitude, elle à la vertu d’exclure le doute, mais non de la même manière que les vérités métaphysiques ou mathématiques, qui n’admettent ni plus ni moins. Dans l’ordre moral, et pour la certitude morale, il y a des degrés. Fa certitude
morale se fait peu à peu, elle se forme par une accumulation de preuves, tellement qu’on pourrait dire d'elle, qu’elle est une plénitude de probabilités, c’est-à-dire qu'arrivé à un certain point, ce faisceau de probabilités égale la certitude, ou au moins produit un état qui exclut le doute, comme la certitude métaphysique. C’est que la certitude morale porte sur des faits. Or, des faits se constatent, mais on peut toujours concevoir qu’un fait ne soit pas, ou soit autrement. Ainsi, par exemple, le plus grand de tous les faits, l'existence du monde, peut être conçu comme n'étant pas, et l’on peut d’autant mieux concevoir sa non-existence, qu’il est impossible raisonnablement d'admettre qu’il ait toujours été. Car il faut bien reconnaître qu’il n’est pas éternel, qu’il a été créé un jour, et qu'ilest redevable de l'existence à une volonté suprême qui l’a effectué, parce qu’elle l’a voulu. Il en est de même de tous les faits que comprend le monde, les faits moraux, psychologiques, physiques ; on peut toujours concevoir leur contraire. C’est pourquoi, dans l’ordre des faits, la certitude est toujours quelque chose de relatif. Elle peut arriver au point d’exclure tout doute raisonnable, mais il y a du plus ou du moins dans sa formation. Elle est surtout fondée sur l'expérience, sur le témoignage des hommes, sur les traditions, sur les inductions, sur tous les moyens par lesquels on peut constater des faits et les établir.
Dans la certitude morale se trouve la certitude de sentiment ou d'expérience intérieure , qu’il ne faut pas confondre avec la certitude de sensation , ou certitude physique. La certitude de sentiment est le résultat de l'impression produite sur la sensibilité interne par des choses morales, comme la certitude de sensation est le résultat de l'impression produite sur la sensibilité ex-
terne par des objets physiques. H y a entre elles la même différence qu'entre la partie intérieure de l'homme et sa:
partie extérieure, entre le sentiment et la sensation. Mais elles ont un chrioiie commun, Quand nous acquérons par l'impression des choses morales, ou le senti-
ment moral, la conviction que tcliéetion est bonne où
mauvaise, 1} y à un acquiescement si entier de notre conscience, et en même temps une adhésion si pleine de notre volonté, que cette convietion devient comme une espèce de foi. De même dans la certitude physique. Nous communiquons par les sens avec le monde extérieur, nous voyons les objets qui nous entourent, et bien que nous ne puissions expliquer comment, cependant en vertu des sensations reçues, des impressions éprouvées, et de la perception qui s'ensuit, nous avons la ferme conviction que ces objets existent, nous croyons même qu'ils existent comme nous les voyons, ou à peu près. Cette conviction est une espèce de foi naturelle, qui ne peut pas se démontrer ni s'expliquer scientifiquement, et cela est si vrai que toutes les fois qu'on veut y appliquer le raisonnement, on est poussé au scepticisme. La philosophie a mis en question la réalité du monde extérieur, et qu'est-ce que les philosophes n'ont pas mis en question? Dans les controverses élevées à ce sujet, il faut avouer que les sceptiques ont mis en avant des raisons très-fortes, et quand il s’agit de leur répondre, le philosophe dogmatique n’a qu'une manière de se tirer d’embarras, et c’est la seule bonne, c’est d'en appeler au sens commun d’un côté, et de
l’autre à la véracité, à la bonté de Dieu, qui ne peut pas : tromper sa créature, ni se jouer d’elle, en la rendant victime de perpétuelles illusions par l'organisation nee
qu’il lui a donnée.
- Que résulte-t-il de là? C’est qu'il y a dans ce monde - des choses qui ne se démontrent ni métaphysiquement, ni mathématiquement, et ainsi 1! faut leur appliquer la mesure qui leur convient, On ne peut prouver les vérités métaphysiques par le genre de démonstration qui convient aux faits, ni les vérités physiques par des démonstrations mathématiques. Les vérités de fait se constatent par les divers moyens d’expérience, de perception et de témoignage. Cest là qu'il en faut rester, si l’on ne veut pas perdre le sens comniun et devenir fou à force de philosopher, ce qui arrive quelquefois.
Ainsi dans le sentiment moral il y a une assurance trés-forte, une sorte de foi qui ressemble en quelque chose à la foi religieuse, mais qui en diffère, parce que dans le sentiment moral, et dans la conviction qu'il donne, tout est naturel. C’est la conscience en face d’un bien à faire, d’un mal à éviter, d’un fait moral à juger, et qui, par le sentiment qu'elle a-de la justice et de la loi, prononce qu’il y a crime ou vertu. Mais comme les décisions de la conscience entraînent la responsabilité, laquelle expose notre avenir, notre bonheur, notre salut, nous sommes dans une position excessivement grave, toutes les fois qu'en vertu de ces impressions, nous portons un jugement moral. C’est ici qu’on reconnaît les âmes honnêtes, les belles âmes, n'importe où elles se trouvent. Car, dit le texte sacré en parlant du centurion Corneille : Dieu ne fait pas acception des personnes, et partout où il voit une âme droite et sincére qui aime la justice, et qui est prête à tout sacrifier pour Vaccomplir, cetie âme lui est agréable. C'est pourquoi partout et toujours il s’est trouvé des âmes nobles, généreuses, qui se sont dévouées au bien comme elles le
ne
connaissaient, et qui ont fait des choses héroïques. Ces âmes prêtes à se dévouer pour la vérité, pour l’équité, sont sur le chemin qui mène à Dieu, car Dieu est la vérité, et la suprême justice. Comme Dieu cherche les adorateurs en esprit et en vérité, il aime aussi les. Pommes sincères qui veulent le bien avant tout et qui s'efforcent de le réaliser, quoi qu’il en coûte. Je ne prétends pas qu’il faille se faire le champion quand même de toutes les vérités, ni le redresseur de tous les torts. Nous ne sommes pas obligés de nous mêler de toutes choses. Mais quand notre position nous y amène, quand notre conscience y est intéressée, quand il y a devoir de parler ou d’agir, alors on reconnaît ceux qui se rapprochent de Dieu, ou ceux qui s’en éloignent. Les cœurs faibles, peu nobles, esclaves des sens et de la matière reculent dans ce cas; l'intérêt, la gloire, les avantages humains l'emportent sur le bien, la justice, la vérité. On cherche à s'arranger, à Composer, en sacrifiant le moins possible la vérité, le bien, l’équité, mais enfin en les sacrifiant, tandis qu’une âme généreuse fait abnégation de soi; toujours elle se met en arrière et la vérité en avant. Quand donc on a le sentiment qu’une action est bonne, juste, qu’on ne craigne pas d'aller de l'avant, de marcher droit, et alors on agira avec énergie et puissance. La plus grande force du monde est une conviction bien arrêtée, füt-elle erronée; car même en ce cas elle est encore méritante , méritante d’agir avec la sincérité et le désintéressement d’une conviction morale. Rappelons, toutefois, que cette énergie n'exclut pas la prudence, surtout quand l’action peut affecter ou compromettre les intérêts d'autrui. Comme la conscience n’est pas plus infaillible que la raison, l’activité morale doit toujours être contenue par une certaine
réserve et s'exercer avec modération. Il en va ici comme dans les choses spéculatives où, même avec les opinions qu'on croit les plus certaines, il arrive de se tromper, et c’est pourquoi dans ce qu’on affirme, dans ce qu’on soutient, il faut éviter de trancher ou de dogmatiser. D'ailleurs, on ne perd rien à cette sobriété. Car si réellement on a la vérité pour soi, elle aura d’autant plus d’effet qu’on l’imposera moins, et elle pénétrera d’autant mieux les esprits que nous aurons moins l'air de les obliger à nous croire et à accepter notre opinion. Les hommes sont ainsi faits qu'ils reçoivent volontiers ce qu’on ne leur impose pas, et qu'ils sont disposés à repousser ce qu’on leur impose, même quand ils l'ont demandé. On doit donc ménager cette susceptibilité; la vérité elle-même et le bien y trouveront leur profit; car par là les discussions de ce monde, qui sont inévitables et en général peu fructueuses, deviendront plus faciles et plus utiles.
J'ai dit que la conscience n’est pas infaillible. La sainte Écriture l’affirme comme la raison. On trouve dans le livre de Job cette parole profonde, et qui doit nous inspirer de l'humilité : Personne ne sait sil est digne d’amour ou de haine devant Dieu. Ce qui veut dire que nous ne nous connaissons jamais bien nousmêmes, et nos semblables ne nous connaissent pas mieux que nous, moins encore peut-être; car enfin avec de la sincérité, on peut voir au fond de sa conscience, et saisir jusqu’à un certain point les ressorts cachés de ses actes. Les autres ne voient nos actions que par le dehors, par les effets produits, et ils les interprètent à leur manière. Un seul connaît bien les secrets de notre cœur, c’est Celui dont le regard pénètre jusqu’au fond
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des âmes et devant lequel rien n’est caché. Aussi Dieu est-il le seul juge, comme il est le seul maitre, et du »
jugement des hommes il y a toujours un appel au juge
véritable. C’est notre dernier recours et notre espoir. Dieu peut apercevoir dans l'acte qui nous paraît le plus désintéressé un repli d'intérêt, dans ce qui semblait
généreux une recherche d’égoisme, dans ce qui avait M l'air d’une vértu une vanité, quelquefois même un
crime, Que de choses nous échappent dans ce quenous faisons ! Scrutons notre conduite, surtout les actes les plus importants, et tàächons de saisir dans le bien ou
dans le mal accompli les ressorts les plus intimes qui
nous ont fait agir. Descendons au fond de nos cons # ciences, et dans telle action dont on nous glorifie, et dont
nous nous vantons peut-être, demandons-nous ce qui finalement nous a décidés, si ce n’est pas un intérêt se-
cret qui nous a ramenés sur nous-mêmes ; et quand nous | paraissions si occupés du bonheur d'autéui, du bien pu-
blic, de la patrie, de lhumanité, den stdd te -nous si, en définitive, il ne se pourrait pas que nous n’ayons pensé qu’à nous-mêmes. Peut-être ne lavons-nous point su expressément, et c'est pourquoi nous sommes exCusables. Après cette étude sur soi fréquemment répétée on comprendra mieux cette parole qui paraît dure au premier abord : « Personne ne sait s’il est digne d'amour ou
de haine, » et cette autre de David, quise connaissait
en péchés comme en bonnes œuvres : Delicta quis intel-
ligil£ ab occultis meis munda me, et ab alienis parce serva | tuo. Qui comprend ses fautes ? Seigneur, purifiez-moi de.
mes péchés cachés, et épargnez-moi ceux des autres. Car outre nos propres fautes, que souvent nous ignorons,
nous avons encore une part dans celles du prochàin, sans que nous le sachions. Par des paroles imprudentes, par:
chiite
i { d Sd RE ET UE
pe AUS on É. E <e ) à , | (LES SCRUPULES. Lx LE PROB ABILISME. 339
de mauvais exemples, nous avons pu 1e pousser au mal;
et ainsi notre responsabilité se trouve mêlée à à la pe
. IL est bien difficile de déméler toutes ces choses; et c’est pourquoi nous devous être humbles et craintifs devant Dieu! Aussi saint Paul, le grand moraliste, dit-il : «Quand ma conscience ne me reproche rien, je - ne suis pas justifié pour cela. » ÆVrhil mihi conscius sum, sed non in hoc justificatus sum. Ce qui prouve que la conscience, bien qu’elle soit la règle intérieure et la plus prochaine de nos actions, n’est point infaillible, et qu'il ne faut pas trop nous reposer sur l’assurance de notre justice propre nisur la bonne opinion qu’elle nous donne de nous.
Je passe à la conscience scrupuleuse et la conscience
large. Je dirai peu de chose sur ce sujet, très-clair dans
la théorie, le plus obscur et le plus difficile dans la pratique.
Une conscience scrupuleuse est une conscience constamment arrêtée dans ses décisions et dans ses actes par la crainte de mal faire, là où il n'y a point de motifs suffisants; car ce qu’elle redoute comme mal ne l’est pas ou l’est moins qu’elle ne croit. Quand cet état est habituel, il en résulte une conduite embarrassée, une marche saccadée, qui fait que le scrupuleux avance et recule, juge et se déjuge, décide et reprend sa décision, toujours » assailli par de nouvelles raisons qui lui font imaginer que son action est mauvaise, contraire à la loi, tandis qu’elle ne l’est pas la plupart du temps. C’est pourquoi il croit faire beaucoup de mal quand il ne fait que des choses indifférentes ou peu graves.
= Cependant ily a des scrupules raisonnables. Ainsi, on s'était engagé dans le mal sans y songer, Sans le soup- + çonner, puis tout à coup la conscience se réveille, on
PR D à Cr res Fee Je rue DNA RO PL RE A MR CAT MALE ANTON APTE a Vas DA ARE qu NES MAS CoU
+ in s D:
ouvre les yeux, et alors on est arrêté par des motifs inaperçus jusque-là, par des considérations nouvelles, | par le souvenir de la loi et de ses dispositions, par la crainte de l'avoir violée, par l'inquiétude, par leremords. Ce sont là de bons, d’heureux scrupules; mais ce n "est ; point le cas de la conscience scrupuleuse.
Une conscience large est à l’autre extrême. La scrupuleuse est arrêtée par le moindre obstacle, l’autre ne l'est point par les plus grands. Elle admet la loi en gros, mais ne s’en inquiète guère dans le détail, et surtout elle ne veut pas trop la connaître pour n’être pas obligée de l'observer. Elle glisse à travers les difficultés et va de l'avant sans raisons solides. Elle s’habitue à regarder comme léger ce qui est grave et comme indifférent ce qui est mo, en sorte qu ’elle laisse passer beaucoup de
mal, et s’en passe beaucoup. Elle se met tout à fait à l'aise vis-à-vis de la loi, qu’elle interprète toujours de la manière la plus favorable à la liberté, aux intérêts, aux passions, et à la commodité. C’est l’état le plus ordinaire « des hommes du monde qui n’ont plus de foi, ou dont la foi est morte, et qui s’habituent facilement, quand ils n’ont plus la crainte de Dieu, à s’affranchir des lois morales, de celles au moins qui n’ont pas de sanction extérieure, et qui ne contraignent point par la crainte à les suivre. Ce relâchement de la conscience dépend surtout de l'instruction qu’on a reçue et des habitudes où on a vécu. À la longue, la conscience se déprave, s’obscurcit, s’endurcit, et elle finit par perdre le sentiment du bien et du mal.
On peut distinguer plusieurs sortes de scrupules, selon la source qui les produit. Les uns viennent de Dieu même, qui excite par des avertissements pour ramener au bien, pour faire rentrer dans l’ordre, ou, si l’on y est
| LES SCRUPULES. — LE PROBABILISUE. 341 déjà, pour pousser plus avant dans la voie de la perfection. Ainsi, les saints ont des scrupules, ils sont toujours portés à se croire criminels devant Dieu, plus coupables que les autres, tandis que les hommes du monde sont naturellement enclins à se croire meilleurs que leurs semblables. Aussi les saints ne se relàchent jamais dans leufs efforts vers le bien, dans leur tendance vers Dieu. Ils croient reculer s’ils n’avancent pas, et pensent n'avoir rien fait, tant qu'il reste quelque chose à faire. C’est un aiguillon que Dieu leur met au cœur, et qui les presse incessamment dans la voie de l’abnégation, du dévouement et de la charité. On eomprend cette excitation surnaturelle, quand on a eu le bonheur d'en ressentir quelque chose. À mesure qu’on discerne mieux ce qui est bien, et qu’on l'aime davantage, on,désire s’en rapprocher tous les jours par la pratique, et l’on fait plus d'efforts pour combattre et diminuer le mal en soi. La lumière intérieure augmente avec la bonne volonté qui se réalise, et alors on aperçoit plus clairement les occasions où l’on ne fait pas tout ce qu'il faudrait faire, où l’on n’évite pas tout ce qu’il faudrait éviter.
Il y a d’autres scrupules qui sont des tentations. Ce sont de mauvaises pensées excitées en certaines âmes par l'esprit du mal, qui obscurcissent la vue de la loi morale, troublent leur jugement sur la valeur des actions, leur font prendre pour grave ce qui est léger, ou pour indifférent ce qui est mal, et ainsi confondent toutes les notions de la moralité. [en résulte ordinairement une grande inquiétude, de l'ennui, du découragement et une espèce de désespoir. Al n’est pas rare de rencontrer des personnes pieuses qui, à force de serupules, sont prêtes à abandonner le soin de leur salut ct
la pratique de la vertu, parce qu'elles sont embarrassées … à chaque instant dans leur conscience, dans leur conduite, et ne savent plus que faire. STRESS Enfin, il y a des scrupules qui viennent de nousmêmes. Ce sont les plus communs. Ils sont le produit d'une imagination désordonnée, d’un esprit subtil et étroit, et surtout d’un défaut de bon sens et de jugement. On trouve assez souvent dans la direction spiri= tuelle des esprits de ce genre, qui, voulant le bien et le cherchant avec sincérité, ne le voient jamais nette-u ment et ne savent pas non plus le pratiquer simplement ni franchement. Cet état vient surtout de la lutte inté-m rieure entre le moi et la conscience. Il implique souvent de la vanité, beaucoup d’amour-propre, et une grande confiance en soi-même; car le propre du scrupuleux de cette espèce est de ne croire qu’à soi. [l a beau consui- ‘ter les confesseurs, les directeurs, les hommes graves, plus il en consulte, moins il les comprend, et en défini- M tive il en revient toujours à faire ce qu’il veut. Mais malheureusement il ne sait guère ce qu’il veut. De là ses : angoisses, ses incertitudes, et les tiraillements de sa. conscience. C’est un des états les plus pénibles qui se“ puissent concevoir. Il mène ordinairement à la folie, il À en est même un commencement.
{ci se présente cette question : Le scrupuleux pèche- « t-il en agissant contre sa conscience? Il a été établi précédemment qu’on ne devait jamais agir contre sa M conscience; on demande donc si, en faisant ce qu’on lui dit pour combattre ses scrupules et malgré les scrupules qui l’arrêtent, il agit mal. La réponse est facile : il ne -pèche point, car il n’agit pas contre sa conscience, puisqu'il n’en a pas, elle n’est jamais formée; il ne peut arriver à une conviction ni à une résolution, il change
sans cesse de pensée et de volonté, ou plutôt il ne sait . ce qu'il pense ni ce qu’il veut. Il est toujours hésitant, il veut et ne veut pas. Donc il n’y a qu’un moyen de le tirer de là, c’est l’obéissance; c’est qu'il se remette De dent entre les mains d un directeur, d’un - sage conseiller, et qu'il fasse exactement ce qui lui est - prescrit. Mais c'est ce qui lui coûte le plus. Tant il est vrai qu'au fond cet état de scrupule est une maladie - d'orgueil qui consiste à se croire plus parfait que les autres, parce qu’on aperçoit du mal où les autres n’en voient pas, et de la vertu dans ce qui leur semble indif- » férent. Cette pensée secrète l’empèche d’obéir, ou lui . fait secouer à chaque instant le joug de l'ohéi issance. . Aussi cette maladie morale, quand elle a pris racine, est- * elle le plus souvent incurable.
La conscience probable est celle qui juge dans les * choses morales sur des probabilités, sur une opinion . probable, Une opinion est probable, quand elle repose - sur des raisons non pas absolument certaines, mais assez * fortes pour produire l’assentiment d’un homme sérieux et raisonnable. Opinart, seu probable, dit saint Thomas, à est rem veram judicare non rationibus certis, sed pro: . babilibus cum formidine partis contrariæ, la probabi- . lité consiste à croire qu’une chose est vraie, non pas sur des raisons décisives, mais sur des raisons suffisantes, - qui laissent cependant toujours subsister la crainte que le contraire ne soit vrai. Ainsi le caractère de la proba- . bilité est de nous donner quelque assurance, mais sans - exclure jamais la crainte du contraire, tandis que la » certitude exclut tout doute, toute crainte, quelquefois - même, comme dans la certitude métaphysique, la possibilité du contraire.
La probabilité se compose donc de plusieurs raisons,
AL Se CHAPITRE XV.
et elle admet des degrés; car plus vous aurez de rat …
sons pour motiver votre assentiment ou le former, plus
votre opinion sera probable. Il y a done des opinions …
simplement probables, plus probables, trés-probables.
On comprend que ces degrés sont élastiques et mobiles. |
D'abord, dans l'opinion simplement probable, combien faut-il de raisons pour faire une probabilité? C’est ce
qu'il n’est pas facile de déterminer. On peut renouveler .
ici le sophisme antique : Combien faut-il de crins pour
former la queue d’un cheval? Trente, soit ; si j'en ôte « un, sera-ce encore une queue? Oui. Si j'en Ôôte deux, . trois, et ainsi de suite jusqu’au dernier, à quel nombre cessera-t-elle d’être une queue ? Ainsi des raisons qui « constituent une probabilité ; il est difficile, dans cette coagulation de motifs, dans cette accumulation de preu- ”
ves, qui doivent la composer, de dire justement ce qu’il en faut. Mais enfin, dit-on, il en faut assez pour obtenir
Passentiment d'un homme prudent. Or qu'est-ce qu’un.
homme prudent? Il n'est guère facile de le definir. Il y à donc déjà ici du vague. En outre, la probabilité est.
quelque chose de subjectif, et par conséquent de relatif.
Les raisons qui me semblent probables ne le seront pas.
pour un autre, en sorte que dans la discussion des pro-«
babilités il sera toujours malaise de s'entendre.
On distingue deux espèces de probabilités, l’une intrinsèque, l’autre extrinsèque. La première est formée
par les motifs, par les raisons de croire qui naissent de la
question, du sujet même; la seconde, par le poids des .
autorités, ce qui est aussi une raison de croire. Un « auteur éclairé à pensé ainsi, et plusieurs autres ont «
- partagé son opinion : donc cette opinion mérite considé- …
ration, car ecs hommes élaient savants, ils ont sans -
aucun doute étudié à fond la iatitre. Leur autorité est