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Qualification morale des actes humains. — Considérés en eux-mêmes, in abstracto, ils sont bons ou mauvais moralement en raison de leur conformité ou de leur non-conformité à la loi. — Dans la pratique, à la qualité de l’action doivent se joindre l'intention de l’agent, l’objet voulu comme fin, les moyens employés pour arriver à la fin, et les circonstances où il opère, — Questions à ce sujet.
Nous avons expliqué la formation de l’acte humain. Après en avoir étudié les deux facteurs principaux, la raison et la volonté, nous avons reconnu la part que chacun de ces facteurs y prend; comment la raison, « appliquée au discernement du bien et du mal, devient la conscience morale, et comment la volonté, ayant à choisir entre ce qu'il faut faire et ne pas faire, devient la liberté.
Maintenant il nous faut rechercher comment l’acte humain devient moral, ce qui lui donne la qualité de la moralité, ce qui lui imprime ce caractère : en d’autres termes, ce qui constitue l’acte en tant que moral, ce qui fait qu’une action est bonne ou mauvaise. C’est le point fondamental ; car le but de la morale est d’ensei- « gner à faire ce qui est bien et à fuir ce qui est mal, à. reconnaître et embrasser la justice, à discerner et éviter l'injustice, Donc il nous faut un criterium pour opérer ce discernement, et déterminer exactement en quoi consistent les distinctions morales.
Et d'abord, il est évident que ces distinctions exis-
tent, et qu'il y a dans le monde des choses morales, L { 0 0 . .
c'est-à-dire des actions bonnes, des actions mauvaises,
qui ne sont pas simplement des choses agréables où
utiles. Chez tous les peuples nous trouvons ces distinctions reconnues et établies. La vertu n’est pas le plaisir, pas plus qu’elle n’est l'utilité. Il peut y avoir du plaisir dans la vertu, mais le plus souvent la vertu est sans plaisir; car pour se produire et se manifester elle a besoin de combattre et de vaincre. Ce qui fait surtout la signification de la vertu, virus, vis, c'est qu’elle implique
une certaine énergie de volonté par laquelle nous par-
venons à accomplir ce que nous croyons juste, malgré les obstacles qui nous en empêchent, et surtout malgré les oppositions qui nous viennent de nous-mêmes et des autres.
Il est évident, d’un autre côté, que la vertu n’est pas simplement une chose utile. Elle est utile, extrêmement utile, surtout à la fin dernière de l’homme et pour ly conduire, pour le mener à son véritable bonheur; mais elle peut être nuisible à son bien-être ici-bas, en contradiction avec ses intérêts accidentels, privés ou publics, et c’est justement dans cet antagonisme de l’intérêt avec la justice, et dans la préférence accordée à la justice, que triomphe la vertu. Car alors la volonte, pour faire prévaloir ce qu’elle reconnaît comme juste, sacrifie en tout ou en partie ce qui lui est utile, ce qui lui convient, ou ce qui lui plait : ce qui suppose une plus grande énergie.
Tous les peuples reconnaissent des distinctions morales, bien qu’ils diffèrent quelquefois sur la manière de les expliquer. Partout et toujours on a admis la justice, la vertu indépendamment du plaisir et de l'intérêt, et très-souvent contre le plaisir et l'intérêt. Donc on ne
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peut pas expliquer l'acte moral par le plaisir seulement,
par l'intérêt seulement, ni par des conventions purement
humaines : par le plaisir, puisque la vertu n’est pas toujours agréable; au contraire, elle impose souvent des privations, presque toujours les peines de la lutte et des sacrifices ; par l'intérêt privé, car l'intérêt variant avee chaque individu, et la justice étant la même pour tous, il est impossible de faire sortir la justice de tant d'intérêts le plus souvent opposés par l'intérêt publie, qui n’est jamais que l'intérêt propre d’une communauté, d’un peuple, d’une nationalité. Or les nations les unes en face des autres sont comme des'individus, elles ont leurs in-
térêts patriotiques, leurs avantages particuliers, qui les mettent en opposition avec les autres peuples. Si la
moralité, la vertu, la justice n'étaient que le résultat
d’un intérêt public, la justice en France ne serait pas
la justice en Angleterre, ni en Russie. Ilen est de même des conventions humaines, qui ne peuvent rien fonder de durable, d’impérissable, et dont l’objet passe avec
les choses qu’elles représentent. Aussi est-il impossiblede.
faire une convention universelle. Si nous en trouvions une, nous demandérions sur quoi elle est basée, et on retrouverait alors dans la convention même quelque chose de naturel, ou qui tient au fond même de la nature humaine, et ce quelque chose serait au-dessus des conventions. Soutenir que la justice est le résultat d’une convention, c’est comme si on disait que les langues hu-
maines ont été faites conventionnellement. Rousseau, :
qui à agité cette question avec sa pénétration ordinaire, arrive à cette conclusion : En vérité, pour faire une
langue, il faudrait déjà une langue. Ainsi ces prétendues .
conventions morales, avec quoi les ferait-on ? Ne faudrait-1l pas d’abord s'entendre sur un point commun,
cet ce point commun ne serait-il pas le principe de la
moralité ? C’est pourquoi par delà toutes les conventions et toutes les choses passagères, plus loin, plus profondément, il faut arriver à un aliquid inconcussum qui à sa racine dans l’essence même de la nature humaine, dans les rapports essentiels des choses, ou autrement dans l’ordre providentiel que Dieu a établi par la création.
Ainsi on ne peut expliquer les distinctions morales ni par le plaisir, ni par l'intérêt privé, ni par l'intérêt public, ni par les institutions politiques ou les conven- Uüons humaines. Donc la moralité a un caractère su generis. Elle n’est pas le plaisir, et la preuve en est que quand il faut faire un acte de vertu, même un simple acte de justice, la plupart du temps cela ne nous amuse
guère; elle n’est point l'intérêt, bien que mon intérêt
puisse s’y trouver, et la preuvé, c’est que pour étre vérilablement juste, je suis obligé de combattre mon égoïsme ; elle n’est pas l'intérêt public, car la justice est
au-dessus de tous les intérêts nationaux et des légis-
lations particulières. Enfin ce n’est pas une convention, car une telle convention aurait son origine et sa date, et je défie que dans l’histoire de l'humanité on montre le jour et l'heure où elle a été établie.
Quelle est donc la source de la moralité ? D'où les - actes humains tirent-ils leur caractère moral?
Cette question est complexe, et pour l'élucider il faut distinguer les actes humains considérès d’une manière générale, 27 abstracto, et les actes humains à l’état - concret, dans l'individu qui les produit, 27 endividuo.
Considérée ên abstracto, ilest facile d'expliquer la moralité d’un acte humain, sa bonté ou sa malignité intrinsèque. Comme dans le monde physique il y a différents
genres etespèces d'êtres, de mêmedans le monde moral il y a différents genres et espèces d'actions bonnes ou mauvaises, de vertus et de vices. Mais qu'est-ce qui les détermine et les différencie ? Le rapport à la loi. L’acte humain par lui-même n’aurait point de valeur morale, s'il ne se rapportait à une loi, et de même que dans l’ordre physique les phénomènes n’ont de vie, de subsislance, de réalité, qu'’autant qu'ils sont conformes aux lois qui les régissent, ainsi dans l’ordre moral il n'y a de vérité, de justice, de vie morale, que si les actes. humains sont conformes aux lois qui les gouvernent. Car l’homme, être moral, a ses lois comme les êtres physiques ont les leurs, mais avec cette différence que soumis à la loi il est capable de la connaître, tandis que les êtres physiques sont incapables de la discerner. Conduits en aveugles et fatalement, ils n'ont pas la faculté de rentrer en eux-mêmes, de réfléchir sur leur loi, et de l’accomplir librement. Mais l’homme’
a ce pouvoir, et ce qui le rend si grand c’est qu'il sait
ce qu’il fait. Quelles que soient sa faiblesse et sa misère, par cela seul qu'il pense et fait ce qu’il pense et ce qu'il doit faire, 1l est supérieur à tout ce qui l’entoure; car, comme dit Pascal dans son style énergique, l’homme est un roseau, mais un roseau pensant. I ne faut pas que l'univers entier s’arme pour le détruire; une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l’avantage que l'univers a sur lui, l'univers ne le sait pas.
Le caractère propre de l’homme, c’est de connaître sa loi par sa raison et sa conscience, et comme il est libre autant que raisonnable, de pouvoir l'accomplir
ou la violer. S'il la viole, c’est pour son malheur sans doute, mais dans ce malheur mêmeil y a de la grandeur; car ce qu'il fait, il le veut faire, et il le veut parce qu'il sait que son acle est conforme ou contraire à sa loi. En l’observant il sera dans l'ordre, donc dans la condition du bonheur, parce qu’il n’y a pas de bonheur hors de l’ordre. Le désordre, au contraire, c’est le malheur ; le désordre physique est le mal physique, ou la maladie; le désordre moral est le mal moral, et comme le mal physique mène à la mort du corps, le mal moral conduit à la mort de l’âme, à la séparation d'avec Dieu, principe de la vie. L'homme, comprenant sa loi, a par sa volonté la puissance de la suivre ou de l’enfreindre, et alors son action, cet acte humain dont nous avons expliqué la formation, revêt un caractère nouveau selon qu'il est conforme ou contraire à la loi. S'il y est conforme, l'acte est dans l’ordre, il est légal, légitime, il est bon moralement, c’est une bonne action. S'il y est contraire, l'acte est un désordre, il est illégal, illégitime, immoral, c’est une mauvaise action. Donc la moralité des actions résulte de leur conformité ou non-conformité avec la loi qui les règle.
Pour rendre cette explication plus claire, revenons à l'image présentée tout à l'heure. Dans les fonctions de l'organisme, si les mouvements s’opèrent harmonieusement d’après les lois de la vie, le corps est dans l’ordre, et de cet ordre, de cette harmonie des fonctions, s’accomplissant selon les lois naturelles, provient ce qu’on appelle la santé, qui donne le bien-être physique dont le corps est susceptible, et avec ce bien-être la jouissance de la vie. Ainsi dans l’ordre moral, si les actes de l'homme se font conformément à la loi, suivant les règles qui découlent de la loi, la vie humaine est dans
RE harmonieux il goûte di dans son intérieur, us. 3 . sa vie spirituelle, la santé morale, et par coniséquent 6% - bien-être moral; car il sent qu’il est dans l’ordre, dans
les conditions de la vie morale, en faisant ce qu’il doit …
faire, et qu’ainst il marche dans la voie de sa deco tion, dans la vérité de son existence:
Considérées en elles-mêmes, les actionssont appelées bonnes ou mauvaises suivant qu'elles sont conformes ou contraires à la loi, et autant il y a de manières d’ebserver la loi, autant il y a de bonnes actions ; autant il y a de | manières de violer la loi, autant il y a d'espèces d'actions mauvaises. Les articles de la loi déterminent donc le … catalogue des vertus et des vices ; en dressant la liste de toutes les façons dont on peut la violer ou l’accomplir, | on aura celle de tous les péchés et de toutes les vertus possibles. Cette classification est facile à faire 27 abs- | tracto ; car il ne s’agit que de comparer les actions aux … ‘différents articles ” la loi et de reconnaitre leur conformite ou non-conformité.
Aussi tous les philosophes enseignent qu'une action 3 est bonne ou mauvaise selon qu’elle s'accorde, ou non, … avec la loi‘ Les théologiens de leur côté affirment, non * sans raison, que les bonnes actions sont conformes à la « volonté de Dieu, et que les mauvaises lui sont opposées. C’est dire la même chose en d’autres termes; car ces . deux formules sontidentiques, bienque les philosophes : aient cherché à les mettre en opposition, appelant. Fune la solution philosophique et l’autre la solution : théologique. En effet, si l’on va au fond des choses, il “ est impossible de comprendre le sens métaphysique i de la loi, sans arriver jusqu’à la volonté divine. On ne. peut se représenter la volonté de Dieu comme une à
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net hub, fiible ete. a bitiaire qui se 1e meut en raison des circonstances et n’agit que sous l’impulsion des événements. Ce n’est pas une volonté . iñcertaine et tiraillée comme la nôtre; car la volonté de Dieu est Dieu tout entier, et Dieu est acte pur, acte immanent. En Dieu se trouve la perfection suprême, lasomme de tout ce qui est juste, bien et vrai, l'éternelle vérité,
la justice immuable, le souverain bien en acte, en sorte
qu'on ne peut métaphysiquement séparer la volonté de Dieu de la justice, de la vérité et du bien, puisque tous les attributs de Dieu, toutes ses propriétés, sont son %
essence même.
Si donc celui qui est le souverain Bien a créé, il na pu créer qu'avec sagesse, et ainsi en créant des êtres et
en leur donnant une destination, il a dû les mettre en mesure d'y arriver. La fin qu’il a donnée à ces êtres implique nécessairement les moyens d’y parvenir. Donc la loi primitive et foncière des créatures
dérive de leur création même ou de la volonté qui les a
appelées à une certaine fin, et la marche constante de leur développement doit être la tendance incessante,
cachéeou manifeste, sourde ou patente, vers cette fin;
- de Dieu, et les diviser entre eux. Dans la vérité, 1l
en sorte que la loi essentielle de l’homme, fait pour la ;
justice et le bien, est de tendre continuellement au bien, à l accomplissement de la justice, quels que soient les obstacles qu’il rencontre, les tentations qui lassaillent, ou les oppositions qui l’entravent.
La loi principe, ou la volonté de Dieu, sont doncla
même chose. N’opposons jamais ces termes l’un à l'autre, et surtout ne nous laissons point séduire par ces petites
- distinctions philosophiques, qui ne cherchent à les
mettre en contradiction que pour séparer les hommes