‹ La conscience, ou, La règle des actions humainesChapitre 63 sur 69 · L'INTENTION. VAT · texte numérisé non relu

L'INTENTION. VAT

En quatrième lieu, par contre, une bonnefin ne peut

jamais rendre bonne une action mauvaise, en d’autres

termes la fin ne justifie pas les moyens. Il n’est point permis de faire 10 moindre mal pour obtenir un grand bien, pas même de mentir pour sauver un innocent. Il ya des cas très-embarrassants, cela est vrai; mais enfin jamais on ne doit mentir, et tout ce qu'on peut accorder, c’est que, sans être justifié, le mensonge puisse, jusqu’à un certain point, être excusé par la circonstance. Il y a des gens qui, pour soulager les pauvres, font l’'aumône avec le bien d’autrui. C’est très-commode. Ces personnes ont un cœur si compatissant, qu’elles ne peuvent s'empêcher de donner dès qu’on leur demande; elles donnent tout ce qu'elles ont, et même ce qu’elles n'ont pas, ou ce qui appartient à d’autres. Cela est illicite ; il faut que l’aumône soit faite dans les conditions de la justice, et on ne peut donner que ce qu’on possède. Cependant les bonnes intentions, sans justifier, excusent jusqu’à un certain point, excepté les actions tellement mauvaises en elles-mêmes, qu’elles ne puissent être justifiées en aucune façon. Les prétexter pour s’en couvrir, c'est commettre un crime de plus. Ainsi, par exemple, prétendre glorifier Dieu par des meurtres, par des assassinats, croire honorer la religion par desc Calomnies contre ses adversaires, c’est afleñiser à la fois Dieu et les hommes. La conscience en est révoltée, et iln’y a là ni justification possible, ni excuse.

Ici trouverait place, si nous avions le temps de l’examiner en détail, une théorie célèbre, ou du moins qui l’a été autrefois, car le ridicule l'a tuée, c'est ce qu’on appelle ia direction d'intention. Ainsi une action est mauvaise en elle-même, et on ne peut nier qu’elle ne le soit, mais en l'accomplissant on dirige son intention

M8 re ; CHAPITRE XVII

vers un autre ht, vers une fin horiaote à en faisant abstraction de celle qui est criminelle. Et on se dit: s'il | n'ya pas de mal à poursuivre cette autre fin, je puis … agir ainsi. Prenons pour exémple le duel. Le duelesten soi une action immorale, puisqu'il tend à tuer un homme, et à le tuer en dehors du devoir et du droit. Cependant des probabilistes très-relâchés, consultés à ce sujet, ont ainsi expliqué le cas : Oui, il est mal de tuer son semblable, car la loi de Dieu est formelle, et par conséquent le duel est défendu. Mais il est trèspermis de défendre son honneur; car, quand la vie est attaquée, on peut la défendre par tous les moyens, même en tuant celui qui l'attaque, si on ne peut ia sarantir autrement. Or, l'honneur est plus précieux. que la vie. Done, il est permis de défendre son honneur jusqu’à la mort de celui qui l'attaque. — Mais enfin les deux adversaires se donnent rendez-vous pour s’égorger, — Distinguo, on ne doit pas vouloir la mort de son semblable, je l'accorde, mais il est permis de cher- . Cher à défendre son honneur attaqué, et c'est seulement pour le défendre que la encontre a lieu. — Mais on va exprès sur le terrain. — On peut y aller sans avoir l’intention de tuer personne; on passe par un endroit, on y rencontre quelqu'un qui vous attaque, et alors on se défend, comme dans tout autre cas de défense naturelle, et par conséquent si on le tue, c’est pour garantir sa vie, c'est pour sauver son honneur qui est plus cher que la vie; toute l'intention est dirigée de ce côté, et elle n’a rien de coupable, paie ‘elle tend à une fin légitime, |

Il y a encore d’autres exemples que je ne veux pas rapporter, parce qu'ils révoltent le bon sens et la conscicnce.. Du reste, ce système, qui a eu des défenseurs

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e L INTENTION.

aussi oi, qu’ il est vicieux, n'a pu se soutenir qu’en spéculation et dans l'ombre des écoles. L’indi- … gnation publique en a fait justice dans la pratique.

La fin dernière, que l'homme se propose dans sa

conduite, sert à déterminer, au moins dans la plupart des cas, la distinction si grave entre le péché mortel et

le péché véniel. Le péché mortel est celui qui donne la

mort à l’âme, la mort spirituelle. La mort est le contraire de la ee La vie de l’âme consiste dans la parti- eipation à la vie de Dieu, communiquée à l'homme par - le baptème et par les sacrements. Or, quand le chrétien

par sa volonté perd la grâce ou son union avec Dieu, il perd la vie chrétienne proprement dite, il tombe dans la mort, puisqu'il se sépare de Dieu autant qu'il est en lui. Donc celui qui dans tous ses actes se propose Dieu

comme fin derniére, cherche partout sa volonté et sa loi, et tend à lui rapporter tout ce qu'il fait, celui-là ne

commet pas de pêché mortel, parce qu'il reste uni à

Dieu par son intention et ainsi à la vie divine transmise -par sa grâce. Mais l’homme qui n’a aucun commerce

volontaire avec Dieu, et ne lui rapporte rien de ses ac

tions, celui-là met sa fin dernière et ainsi tout son cœur dans les créatures. Il est du nombre de ceux dont le

l'Écriture, « qui se font un dieu de leur ventre, » qui vivent pour boire et manger, et ne songent qu'a sails-

faire leurs appétits grossiers comme les animaux sans

raison, sicut mulus et equus quibus non est inlellecrus ; ou bien encore qui se font un dieu de l'argent ou de la

gloire. Dans tous ces cas l’homme prévarique contre

Dieu, sa véritable fin. Il se sépare de son principe qui

est aussi son terme; il abjure sa part de la vie divine, et

se jette dans la mort spirituelle, ou dans les ténébres extérieures. C’est pourquoi, nous minisires de l'Évangile,

nous disons à ces hommes: Que faites-vous, aveugles que vous êtes? Vous perdez votre vie en voulant la gagner, vous sacrifiez votre àme à votre corps, vous préférez l’existence passagère à l’éternelle vie. Vous êtes morts en paraissant vivants, car vous mettez votre fin dernière dans ce qui est mort. Vous aimez l’argent par-dessus tout, done vous vous faites un dieu de la matière, vous êtes dans la mort. Vous cherchez le plaisir, la bonne chère, ou l’amour sensuel avant tout; donc vous êtes plongés dans l’animalité, vous êtes dans la mort de l'esprit et de l’âme. Vous êtes idolâtres de la gloire humaine, qui n’est qu’une ombre, et ainsi, en y plaçant tout votre amour, vous êtes dans la mort, ou plutôt dans le vide.

Là où est votre trésor, dit l'Évangile, là est votre cœur. Demandons-nous donc de temps en temps où est notre cœur, ce que nous aimons de préférence, ce que nous désirons comme moyen de bonheur, où nous plaçons notre espoir, notre vie, tout notre être? Est-ce dans l'amour des créatures, le plaisir, la gloire, la fortune, la puissance? Alors nous sommes dans les ténebres, dans l’ombre de la mort. Car nous substituons la créature au Créateur, nous faisons d’un bien passager et périssable le bien suprême et immuable, et, au lieu d’adorer et d'aimer Celui qui est la vie, nous idolâtrons la mort.

On doit mettre sa fin dernière dans le seul bien véritable, dans le bien suprême et impérissable, qui est le principe de tous les biens. C’est pourquoi l'Église nous parle toujours de la vie éternelle, de cette vie qui ne défaille jamais, et qui seule peut donner un bonheur complet et indéfectible; car il n°y a point de vrai bonheur dans ce qui passe. Aussi une des illusions de la

passion est de se croire éternelle, parce qu’elle a l’instinct, le pressentiment qu'il n’y a de félicité vraie que celle qui dure. Elle croit qu’elle aimera toujours ce que demain elle cessera d'aimer! Mais si les vœux de l’homme s'adressent au seul objet digne de son amour, et qui seul est capable de remplir le besoin profond de son cœur, à l’ardeur de ce véritable amour se joint la certitude qu’il est impérissable, et que les joies qu'il procure ne peuvent non plus que lui défaillir.

C'est pourquoi nous disons que par delà toutes les fins intermédiaires, qu'il n’est pas défendu de rechercher, il faut fixer de tout le regard de son âme la fin dernière, qui doit être leur aboutissant, où se trouve ce bonheur si vivement désiré, ce repos de l’âme auquel elle aspire sans cesse, et que, suivant la belle expression de saint Augustin, inquiète partout ailleurs, elle ne rencontrera qu'en Dieu.

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