Consol., p
LVI INTRODUCTION
d’éternité et l’idée ‘de temps, il y a une contradiction complète et nécessaire; c’est donc à tort que l’on s'obstine à expliquer l’une par l’analogie qu'on lui suppose avec l'autre. Le temps est une succession de durées partielles; chaque durée a nécessairement un commencement et une fin; le temps, qui ne représente rien autre chose que la somme de plusieurs durées, a donc aussi un commencement et une fin. Qu'est-ce maintenant que l'éternité? Est-ce une succession de plusieurs temps, comme le temps est une succession de plusieurs durées? évidemment non; car, de même que le temps commence et finit avec la quantité de durées partielles qu’il embrasse, l'éternité devrait commencer et finir avec la quantité de temps consécutifs dont elle serait composée; or, l’idée de commencement et de fin est contradictoire à celle d'éternité. Cette différence capitale en entraîne une seconde non moins importante ; chaque durée ne peut être considérée que sous un de ces trois points de vue : ou elle est accomplie, ou elle s'accomplit, ou elle s’accomplira; de là, pour le temps, trois états en dehors desquels il est impossible de le concevoir : le passé, le présent et le futur. Il ne saurait en être de même pour l'éternité; n'avant ni commencement ni fin, ilest clair qu'elle ne peut avoir ni passé ni futur, puisque le passé représente un état qui ἃ fini, et le futur un état qui doit commencer. Reste le présent, et c’est là, en effet, le seul des trois états du temps qui pe soit pas incompatible avec l'éternité. Il y a toutefois cette différence essentielle que, dans le temps,
INTRODUCTION. Evil
le présent n’a qu'une durée presque inappréciable, et que, dans l'éternité, il dure toujours. L’éternité, à proprement parler, n'est donc autre chose qu’un présent éternel !.
Armé de cette définition, Boèce n'épronve plus le moindre embarras pour résoudre le problème complexe de la liberté et de la prescience. Où est, en effet, la difficulté? Si Dieu, dit-on, a prévu que tel homme accomplira tel jour telle action, l'homme n'est pas libre de ne pas accomplir cette action ; autrement la prescience de Dieu serait en défaut, ce qui est contraire à l'hypothèse. « Construisez votre phrase autrement, ou changez seulement deux mots, répond Boëce, et la difficulté s’évanouira. Dieu est éternel ; à ce titre, il n’y a pour lui ni passé ni futur; toutes choses, celles qui n'existent plus pour vous, ou qui pour vous n'existent pas encore, il les voit, lui, dans un présent toujours actuel et absolu; ne dites donc pas : « Dieu a prévu que tel homme accomplira telle « action, » mais : « Dieu voit que tel homme accom- « plit telle action. » Cela étant, en quoi la connaissance que Dieu ἃ de l’action, au moment même où elle s'accomplit, peut-elle faire obstacle à la liberté de l’homme ?
Ce raisonnement est spécieux, à coup sûr, et conforme à toutesles règles de la dialectique; néanmoins, il étonne l'esprit sans le convaincre. On accorde bien à Boëce qu'il n’y a aucune similitude entre le temps et