‹ La consolation philiosophique de Boèce;Chapitre 44 sur 60 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Quisquis volet perennem Cautus ponere sedem, Stabilisque, nec sonori Sterni flatibus Euri, Et fluctibus minantem Curat spernere Pontum ; Montis cacumen alti, Bibulas vitet arenas.

Iud protervus Auster Totis viribus urget'; Hæ pendulum solutæ Pondus ferre recusant.

Fugiens periculosam Sortem sedis amœænæ, Humili domum memento Certus figere saxo.

Quamvis tonet ruinis Miscens æquora ventus, Tu conditus quieti Felix robore valli, Duces serenus ævum, Ridens ætheris iras.

Si tu veux édifier

Ua réduit indestructible, Capable de défier

L'Eurus au souffle terrible Et l'Océan furieux,

Ne construis pas ton asile Sur une plage mobile,

Ni sur un mont sourcilleux.

L'Eurus au sommet du mont Fait rage et souffle sans cesse ; Plus perfide, le limon

Sous le moindre poids s’affaisse :

Loin de l’attrayant danger

De la nue ou de la grève,

Que ton humble toit s'élève

Sur un modeste rocher.

Sans péril pour ton repos

Les vents, la foudre et l'orage Pourront soulever les flots

Et broyer le roc sauvage :

Sous les remparts fortunés De ton abri tutélaire

Tu braveras la colère

Des éléments déchaînés.

78 Di CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ LIB. Il.

« Sed quoniam rationum jam in te mearum fomenta descendunt, paulo validioribus utendum püto. Age enim, si jam caduca et momentaria Fortunæ dona non essent, quid in eis est, quod aut vestrum unquam fieri queat, aut non perspectum consideratumque vilescat? Divitiæne vel vestri, vel sui natura pretiosæ sunt? Quid earum potius, aurumne, an vis congestæ pecuniæ? Atqui hæc effundendo magis, quam coacervando melius nitent : siquidem avaritia semper odiosos, claros largitas facit. Quod si manere apud quemquam non potest, quod transfertur in alterum : tunc est pretiosa pecunia, quum translata in alios, largiendi usu desinit possideri. At eadem si apud unum, quanta est ubique gentium, congeratur, ceteros sui inopes fecerit. Et vox quidem tota pariter multorum replet auditum ; vestræ vero divitiæ, nisi comminutæ, in plures transire non possunt. Quod quum factum est, pauperes necesse est faciant, quos relinquunt. O igitur angustas inopesque divitias, quas nec habere totas pluribus licel, et ad quemlibet sine ceterorum pauperlate non veniunt!

« An gemmarum fulgor oculos trahit? Sed si quid est

LA CONSOLATION PHILOSOPHIQUE, LIV. Il. 19

« Mais puisque le baume de mes raisonnements a déjà pénétré dans ton âme, je pense que le moment est venu de recourir à des moyens un peu plus énergiques. Dismoi, lors même que les dons de la Fortune ne seraient ni fragiles ni temporaires, qu'y a-t-il en eux qui puisse devenir entièrement vôtre, ou dont un examen attentif ne doive diminuer la valeur? Est-ce par rapport à vous, ou en vertu de leur nature propre, que les richesses sont précieuses ? De toutes celles que l’on connaît, lesquelles faut-il préférer? l'or? des monceaux d’écus? Mais c’est en se disséminant, non en s'accumulant, qu’ils montrent leur éclat, puisque l’avarice engendre la haine, et la libéralité la gloire. D'autre part, nul ne peut conserver ce qu’il a transféré à un autre. Je conclus de là que l’argent commence à prendre du prix, lorsque, passant en d’autres mains, il cesse d'appartenir à celui qui en a fait largesse. Ajoutons que, si quelqu'un pouvait accaparer tout l'or qui circule sur la terre, le reste des hommes serait réduit à l’indigence. Le son de la voix peut, sans diminuer de volume, remplir également les oreilles d'une foule d'audi- * teurs; mais vos richesses, à moins de se fractionner, ne peuvent passer entre les mains de plusieurs. Cela étant, elles doivent nécessairement appauvrir ceux qu’elles abandonnent. O les tristes et misérables trésors, puisqu'ils ne peuvent être possédés en totalité par plusieurs, et qu'ils ne sauraient devenir la propriété d’un seul sans appauvrir tous les autres!

« L'éclat des pierreries fascine vos yeux? Mais, en ad-

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in hoc splendore præcipui, gemmarum est lux illa, non hominum : quas quidem mirari homines vehementer admiror. Quid est enim carens animæ motu, atque membrorum compage, quod animatæ rationabilique naturæ pulchrum esse jure videatur ? quæ tametsi conditoris opera, suique distinctione postremæ aliquid pulchritudinis trahunt, infra vestram tamen excellentiam collocatæ, admirationem vestram nullo modo merebantur. An vos agrorum pulchritudo delectat? Quid ni? Est enim pulcherrimi operis pulchra portio. Sic quondam sereni maris facie gaudemus : sic cœlum, sidera, solem, lunamque miramur. Num te horum aliquid attingit? num audes alicujus talium splendore gloriari? An vernis floribus ipse distingueris? aut tua in æstivos fructus intumescit ubertas? Quid inanibus gaudiis raperis? quid . externa bona pro tuis amplexaris? Nunquam tua faciet esse Fortuna, quæ a te natura rerum fecit aliena. Terrarum quidem fructus, animantium procul dubio debentur alimentis. Sed si, quod naturæ satis est, replere indigentiam velis, nihil est quod fortunæ affluentaim petis. Paucis enim minimisque natura contenta est : cujus ὁ satietatem si superfluis urgere velis, aut injucundum, quod infuderis, fiet, aut noxium.

« Jam vero pulchrum variis fulgere vestibus putas ? quarum si grata intuitu species est, aut materiæ natu-

ram, aut ingenium mirabor artificis. An vero te lon-

mettant que cet éclat ait quelque valeur en soi, 1] est propre aux pierreries, non à l’homme. Aussi, que les hommes l’admirent, c'est ce que j'admire grandement moi-même. Qu'y a-t-il, en effet, dans une substance dépourvue de vie, de mouvement et d'organes, qui puisse à bon droit paraître beau à une créature vivante et raisonnable? Ces objets sont, à la vérité, l'ouvrage du Créateur, et, dans leur espèce, ils offrent quelques traits d’une beauté inférieure; mais le rang qu'ils occupent est tellement au-dessous du vôtre, qu’ils ne méritent nullement votre admiration. Est-ce que la beauté des champs vous ravit? Pourquoi non? c’est une belle partie d'un magnifique ouvrage. C’est à ce titre que nous nous plaisons à contempler la surface d’une mer paisible; c’est à ce titre que nous admirons le ciel, les étoiles, le soleil et la lune. Et qu'as-tu de commun avec toutes ces choses? Oserais-tu t'enorgueillir de leur splendeur? Est-ce que ton corps se couvre de fleurs au printemps? Est-ce ta propre fécondité qui gonfle les fruits de l'été? Pourquoi te laisser emporter à des joies frivoles ? Pourquoi t'attacher aux choses du dehors comme si elles t'appartenaient en propre ? Ta fortune ne rendra jamais tien ce que la nature n'a pas mis en toi. Sans aucun doute, les productions de la terre sont destinées à nourrir les êtres vivants. Mais si tu bornes tes désirs à la satisfaction des besoins de la nature, tu n'as que faire des prodigalités de la fortune. De peu de chose, et à peu de frais, la nature se contente; une fois rassasiée, le superflu dont tu la forcerais de se gorger lui deviendrait fastidieux ou nuisible.

« Peut-être qu'a ton avis il est beau de se pavaner sous des vêtements somptueux ? Si leur aspect flatte le regard, c’est l’étoffe ou le talent de l’ouvrier que j'admire. Estce dans un long cortége de serviteurs que tu places ta

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gus ordo famulorum facit esse felicem ? Qui si vitiosi moribus sunt, perniciosa domus sarcina, et ipsi domino vehementer inimica : sin vero probi, quonam modo in tuis opibus aliena probitas numerabitur? Ex quibus omnibus nihil horum, quæ in tuis computas bonis, tuum esse bonum liquido monstratur. Quibus si nihil inest appetendæ pulchritudinis, quid est, quod vel amissis doleas, vel læteris retentis? Quod si natura pulchra sunt, quid id tua refert? Nam hæc per se a tuis quoque opibus sequestrata placuissent. Neque enim idcirco sunt pretiosa, quod in tuas venere divitias; sed quoniam pretiosa videbantur, tuis ea divitüs annumerare maluisti.

« Quid autem tanto fortunæ strepitu desideratis? Fugare, credo, indigentiam copia quæritis. Atqui hoc vobis in contrarium cedit. Pluribus quippe adminiculis opus est ad tuendam pretiosæ supellectilis varietatem : verumque illud est, permultis eos indigere, qui permulta possideant; contraque minimo, qui abundantiam suam naturæ necessitate, non ambitus superfluitate metiantur. Îtane autem nullum est proprium vobis, atque insitum bonum, ut in externis ac sepositis rebus bona vestra quæratis ἢ Sic rerum versa conditio est, ut divinum merito rationis animal, non aliter sibi splendere, nisi inanimatæ supellectilis possessione videatur ?

« Et alia quidem suis contenta sunt : vos autem Deo mente consimiles, ab rebus infimis excellentis naturæ ornamenta captatis; nec intelligitis quautam conditori vestro faciätis injuriam. Ille genus hu-

félicité ? S'ils sont dépravés, je ne vois la qu'un fléau pour ta maison et une bande d'ennemis armés contre leur maître ; s'ils sont honnêtes gens, de quel droit comprends-tu la probité d'autrui dans le bilan de tés richesses? D'après cela, il est évident que, de tous les biens que tu t'attribues, il n’en est pas un qui, au bout du compte, t’appartienne. Et s'ils n’ont en réalité rien de beau ni de désirable, pourquoi t’affliger de les perdre ou te réjouir de les conserver ? Que s’ils sont beaux naturellement, en quoi cela te regarde-t-il? Par eux-mêmes, et distraits de ta fortune, ils plairaient tout autant. Car s'ils ont du prix, ce n’est pas parce qu’ils sont venus ac« croître tes richesses; c’est plutôt parce que tu leur en supposais, que tu as voulu en grossir tes trésors. |

« Au demeurant, quel est le but de tout ce bruyant étalage ? Apparemment de chasser la pauvreté par l’abondance. Or, c’est tout le contraire qui arrive. Ce n'est qu'à grand renfort d’étais qu'on peut soutenir une si lourde masse d'objets précieux. La vérité, c’est que les besoins s'accroissent en proportion des richesses, et qu’au contraire ils se réduisent à peu de chose pour l’homme qui les règle sur les exigences de la nature, et non sur l'insatiabilité de ses désirs. Vous ne trouvez donc en vous aucun bien qui vous soit propre, que vous demandez ainsi vos richesses aux objets extérieurs et étrangers à votre nature? Par quel renversement des choses, un être vivant, presque un dieu, puisqu'il est doué de raison, s’imagine-t-il qu'il n’a d'autre éclat que celui qu’il doit à la possession de quelques hochets inanimés ἢ

« Le reste des créatures est satisfait de ce qu'il possède : mais vous, que votre raison assimile à Dieu, ce sont les objets les plus bas que vous choisissez pour orner votre nature si relevée! Et vous ne sentez pas quelle injure vous faites à votre créateur | Il a voulu que sur

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manum terrenis omnibus præstare voluit : vos dignitatem vestram infra infima quæque detruditis. Nam si omne eujusque bonum, eo cujus est, constat esse pretiosius, quum vilissima rerum vestra bona esse judicatis, eisdem vosmetipsos vestra existimatione submittitis : quod quidem haud immerito cadit. Humanæ quippe naturæ ista conditic est, ut tum tantum ceteris rebus, quum se cognoscit, excellat, eadem tamen infra bestias redigatur, si se nosse desierit. Nam ceteris animantibus sese ignorare , natura est : hominibus vero, vitio venit. |

« Quam vero late patet vester hic error, qui orhari posse aliquid ornamentis existimatis alienis! At id fieri nequit. Nam si quid ex appositis luceat, ipsa quidem, quæ sunt apposita, laudantur : illud vero his tectum atque velatum in sua nihilominus fœditate perdurat. Ego vero nego illud esse bonum, quod noceat habenti. Num id mentior ἢ Minime, inquies. Atqui divitiæ possidentibus persæpe nocuerunt, quum pessimus quisque, eoque alieni magis avidus, quidquid auri usquam gemmarumque est, se solum, qui habeat, dignissimum putat. Tu igitur, qui nunc contum gladiumque sollicitus pertimescis, si vitæ hujus callem vacuus viator intrasses, coram latrone cantares. O præclara opum mortalium beatitudo, quam quum adeptus fueris, securus esse desistis !

la terre l'homme tint le premier rang parmi tous les êtres, et vous, vous ravalez votre dignité au-dessous des créatures les plus infimes. Car s’il est vrai qu’un bien ait plus de prix que celui qui le possède, comme vous faites consister les vôtres dans les plus vils objets, d'après votre estimation même, ces objets vous priment en valeur. Et, par le fait, l'estimation est exacte. Car telle est la condition de l’homme, que s’il est supérieur au reste des créatures lorsqu'il a conscience de lui-même, il tombe plus bas que la brute lorsqu'il cesse de se connaître. Chez les animaux, cette ignorance de soi-même est une conséquence de leur nature; chez l’homme, c’est un effet de sa dégradation.

« Que votre erreur est donc grande, vous qui pensez que l’on peut s’embellir au moyen d’une parure étrangère ! C’est tout simplement impossible. En effet, quand un objet doit son éclat à des ornements d'emprunt, ce sont ces ornements qu’on admire. Quant à l’objet qu'ils recouvrent et dérobent aux regards, il n’en conserve pas moins toute sa laideur. De plus, je ne puis accorder que ce qui peut nuire à qui le possède soit un bien. Est-ce que je mens? Non, diras-tu. Or, les richesses ont souvent nui à ceux qui les possédaient, par cette raison que les scélérats les plus pervers, et conséquemment les plus avides du bien d'autrui, se croient seuls dignes de posséder tout ce qu’il y a au monde d’or et de pierres précieuses. Toi donc, qui trembles et redoutes aujourd'hui l’épieu et le glaive*, si tu étais entré sans bagages dans ce sentier de la vie, tu chanterais au nez du voleur. Étrange félicité que celle qui vient des richesses de la terre, si on ne peut l’acquérir qu'aux dépens de sa sécurité!

Felix nimium prior ætas, Contenta fidelibus arvis,

Nec inerti perdita luxu ; Facili quæ sera solebat Jejunia solvere glande.

Non Bacchica munera norant Liquido confundere melle, Nec lucida vellera Serum Tyrio miscere veneno.

Somnos dabat herba salubres, Potum quoque lubricus amnis, Umbras altissima pinus.

Nondum maris alta secabat, Nec mercibus undique lectis Nova littora viderat hospes.

Tunc classica sæva tacebant, Odiis neque fusus acerbis Cruor horrida tinxerat arma.

Quid enim furor hosticus ulla Vellet prior arma movere, Quum vulnera sæva viderent,

Nec præmia sanguinis ulla ?

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